Neuve dans l’instant

Depuis que la maladie t’a délivrée du poids des souvenirs et de l’influence du passé, tu vis complètement dans l’instant présent.

Tu te l’appropries. Tu le fais tien.

C’est ainsi que tu te grattes la peau en me regardant et que tu éprouves une certaine jubilation. Ta peau est striée de traces rouges laissées par tes ongles. Cela ne t’inquiète pas. Au cours des instants suivants, la ronde de ton sang les effacera.

Tu couds, très appliquée, penchée sur un tissu ancien qu’il ne sert à rien de raccommoder. Et tu souris pendant que tu avances point par point. L’aiguille luit au soleil de cette fin d’après-midi. Tu ne penses qu’au point prochain, juste un peu plus loin sur le tissu. La longueur du fil se réduira inéluctablement. Alors, tu sauras qu’il faut en enfiler un autre par le chas. Mais à cette seconde, tu n’y songes pas car ce n’est tout simplement pas le moment.

Quand je te lave les cheveux, tu renverses la tête, bouche ouverte. Il me semble que tu fixes une étoile invisible au plafond. Les bulles dansent au soleil. Un crépitement précède leur mort. Ces fragiles sphères colorées naissent au bord de ton front avant de s’éloigner. Tu tends les doigts pour en saisir une au vol. Mais une fois qu’elle a éclaté sur ta peau, tu ne t’en souviens plus. Ta main demeure suspendue une seconde supplémentaire et reprend sa place, aile ouverte, sur ta cuisse. Tu ignores la raison qui l’a incitée à se lever et à s’ouvrir.

Tu vis dans la pure immédiateté. Les projets n’ont plus cours.

Seule compte la chaussette que tu remets à ton pied, puis la pantoufle.

Seule importe l’eau qui coule du robinet pour emplir ton verre. Tu bois avec un léger bruit de succion. Tu tètes comme un nouveau-né. Oui. Toi, très âgée, neuve tu es.

Et les pâtes qui remplissent ta bouche à dix-sept heures trente sont essentielles. Tu prends un air tellement béat, extatique que je ne peux m’empêcher de comparer la joie que tu éprouves à gober ces pâtes blanches qui retombent parfois sur ton menton à celle d’un bouddhiste.

Enfin vient l’instant du coucher, celui de la lampe de chevet allumée, la porte que tu refermes d’un claquement sec sur mes pas.

Ta Vie a cessé, à première vue, d’être un vaste ensemble qui aurait un sens, une tapisserie où l’on voit dessiné le Grand Dessein.

Ta Vie se compose d’une juxtaposition de points minimes, d’instants singuliers.

C’est pour cela qu’elle se détache de toutes les autres, qu’elle est unique en son genre.

Cette maladie que l’on compare à une prison te donne la liberté de vivre le jour d’Aujourd’hui.

Géraldine Andrée

 

 

3 commentaires sur « Neuve dans l’instant »

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