La bouteille thermos

Quand je m’absente pour de longues heures de la maison, j’ai l’habitude d’emporter ma bouteille thermos.

C’est une bouteille assez haute, argentée, au couvercle un peu bosselé à force d’avoir été utilisé.

Quand je la vois luire dans la nuit de mon sac, j’éprouve immédiatement un grand réconfort.

Je sais alors que la maison est moins loin que je ne le pense, d’une distance de quelques heures. Il me suffit seulement de patienter.

En attendant, je bois à lentes gorgées le café chaud et sucré que je me suis préparé. J’y trempe un biscuit aux céréales. Je varie parfois les plaisirs. J’y verse du lait chocolaté, du thé anglais ou chinois, une infusion au miel les jours de rhino-pharyngite.

Je consens à sortir de mon lit dix minutes plus tôt pour la remplir. Un tel enjeu est nécessaire.

Il est important pour moi que le breuvage soit très chaud. Cette chaleur s’associe logiquement dans mon esprit au nom de « thermos ».  Emporter avec soi la température de la maison, la douceur du duvet et de la couette, la profondeur tiède du fauteuil, le chandail qui enveloppe le cou, les tartines et la réminiscence de l’opéra écouté sous la lampe.

Grâce à ma bouteille thermos, je bois la tendresse de la maison.

Ma dépendance envers Elle remonte à l’enfance.

Je me souviens de la bouteille thermos rouge que ma mère sortait du placard, les aubes des grands jours. Comme moi, elle se levait tôt pour faire bouillir le lait ou l’eau. Et je voyais danser les volutes  quand elle versait doucement le liquide dans l’étroit goulot.

Mon ventre se serrait un peu. La bouteille thermos rouge marquait les jours importants, les jours d’épreuves, les jours où il fallait faire ses preuves. C’était la promesse de gratification au cours de l’effort qui ne serait pas forcément suivi d’une récompense.

Je n’ai pas oublié le petit bruit sec du couvercle dévissé de la bonbonne.

J’ai souvenance d’un arrêt dans une station-service à six heures du matin, en hiver. Les yeux bouffis de sommeil. Le corps qui fait mal comme pendant la fièvre. Les joues froides. Le torticolis. Les brumes se sont levées mais le ciel crache sa petite pluie mauvaise et glaciale sur le pare-brise.

Ma mère sort doucement de son cabas de voyage la bouteille thermos rouge. La désolation se dissipe soudain. Le lait brûle délicieusement la bouche et la gorge. La saveur sucrée colle au palais. On se partage le couvercle que l’on utilise comme une tasse. La bouche de la bouteille revigore toute la famille.

Et puis, cette phrase qui suit et qui résonne dans ma mémoire. Ma mère s’adressant à mon père :

– Tu en veux encore, Guy ?

La bouteille thermos rouge a bien servi.

Elle a illuminé ma tristesse d’esseulée dans le hall somptueux du Conservatoire de Paris où ma soeur passait un concours de piano.

Elle me fut d’un puissant secours pendant les longues épreuves des concours de l’enseignement où ma langue s’asséchait et mon corps s’ankylosait.

Je me souviens aussi d’ennuyeux voyages en train. On dépassait des rivières grises, des fondrières, des buissons acérés, des flaques sombres, des branches couvertes de givre. Et tout au long de la traversée de ce paysage inhospitalier, je songeais :

– Ce n’est pas grave ! Il y a la bouteille thermos rouge !

Il me suffisait de pincer un peu le coude de ma mère pour que le couvercle se dévissât et que l’odeur familière de la boisson se répandît autour de nous. Je l’avoue : ce n’était du plaisir rien que pour soi dans ce vaste monde dont les lois sont étrangères à la douceur intérieure.

Mais j’avais une hantise : que la bouteille thermos rouge se vide, qu’elle devienne avare comme un puits sec, ce qui arrivait fatalement. Ma mère la renversait tout droit puis l’agitait fermement pour n’en recueillir que quelques gouttes. Il fallait, hélas, se rendre à l’évidence. Nous ne pourrions plus nous réchauffer pendant tout le temps qui nous séparait du retour. L’heure de l’exil avait sonné avec l’ultime goutte.

Il me semblait dès lors que le lien avec la Maison s’était irrémédiablement distendu. Si éloignés étaient la lampe, le lit, le chat, mes livres, le tapis de jeux de ma chambre que je m’en sentais définitivement dépossédée. Le goulot sec de la bouteille thermos rouge criait en silence qu’il fallait « que je revienne », « que sinon, j’allais mourir, sans le bon chaud du logis . »

Aujourd’hui, quand je rentre à la maison, il reste toujours quelques gouttes dans ma bouteille thermos, quelques gouttes non bues du jour vécu. C’est ainsi que j’ai triomphé de mes angoisses d’enfance.

Alors, je me fais du café, du thé ou du chocolat neuf – en fonction de ce que j’ai préparé le matin – et je les ajoute à mon breuvage avant de m’asseoir dans le calme d’or du soir.

Sur l’évier, luit la bouteille thermos d’argent.

Enfin, je me sens graciée du temps

qui me condamne provisoirement

à vivre loin, trop loin de chez moi.

Géraldine Andrée 

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