Le parfum du premier amour

Elle est passée, hier, devant l’hôtel où elle s’était réfugiée, il y a vingt ans, avec son premier amour.

Elle a bien reconnu la fenêtre de la chambre qui donnait sur la rue.

Une fenêtre grise avec des rideaux épais.

Elle se souvient des bruits de la ville qui se répandaient dans l’ombre comme une mer tranquille.

Elle se souvient de la lampe qui ouvrait sa fleur brune sur le couvre-lit et qui reflétait sa lumière dans le grand miroir.

Ils s’étaient réfugiés là, tous les deux, car ni ses parents à lui ni ses parents à elle ne les acceptaient chez eux.

Ils avaient choisi cet hôtel par hasard, celui-là ou un autre, peu importait. L’essentiel était de se retrouver pour quelques heures dans une paisible clandestinité. Aucun pas sournois ne les surprendrait dans leur interdit.

C’était une chambre très commune qui sentait la tapisserie humide, une chambre ordinaire pour une histoire qu’ils voulaient tous les deux extraordinaire.

Dans le grand miroir rond de la coiffeuse, elle se souvient qu’elle a admiré leur blondeur mêlée et la chair du dos de son amoureux, à la couleur encore enfantine.

Elle a laissé la lampe s’approcher et déchiffrer le paysage de son corps, la courbe de ses seins, la vallée de son ventre, la ligne de ses cuisses juste à la lisière de l’endroit secret.

Le silence enveloppait leurs retrouvailles comme une eau profonde. Le délice d’être là, d’être loin, au coeur de la ville où personne n’aurait l’idée d’aller les chercher.

Les ombres, nées de la lampe, s’allongeaient et dessinaient des cernes bleus sous leurs yeux.

Il se faisait tard. Ils n’avaient loué la chambre que pour une paire d’heures. Lorsque le grand miroir devint un oeil noir, elle sut qu’il fallait la rendre ; qu’il fallait se rendre.

Le tintement de la clé remise au comptoir sonna la fin de leur aventure.

Elle a retrouvé, étourdie, les éclats de la ville. L’air du soir était bleu autour des réverbères. Ils se sont dit au revoir.

Cela n’avait été qu’une découverte. Elle demeurait jeune fille.

Ils se croiseraient en cours le lendemain mais ne pourraient pas se parler. Impossible aussi de dîner à deux. Son frère à lui revenait d’une permission.

Cette douleur d’être ensemble en même temps que séparés.

Il a caressé peut-être ses cheveux.  Elle ne sait plus.

C’est possible. Il avait toujours eu les gestes tendres de l’adieu.

Tout ce qu’elle sait aujourd’hui encore, c’est que les premières gouttes de pluie étaient tombées. Une pluie tiède de printemps.

L’ondée s’est transformée en averse quand son amant s’est éloigné.

Elle portait alors, à son cou nouéun foulard violet qu’elle a déplié autour de sa tête. Très vite, il a été trempé. Elle a commencé à courir et, pendant cette course, le foulard glissait un peu devant ses yeux, long pétale de lilas lacéré.

Elle l’aimait beaucoup, ce foulard. Elle le parfumait toujours, le matin, de quelques gouttes de rose et de fleur d’oranger. Ce parfum faisait un avec sa peau à cette époque. A jamais il est associé à cette histoire d’amour.

Elle l‘a respiré longuement quand elle s’est déshabillée dans la chambre devant son amoureux. Ce dernier, en revanche, était si pressé qu’il n’a pas fait attention. Le foulard parfumé a été très vite dénoué et une main de jeune homme l’a poussé à s’envoler vers une chaise.

Et voilà que sous la pluie le parfum aussi s’était perdu.

A son retour à son foyer d’études, sa peau était redevenue vierge de toute la joie de la journée. C’était comme si elle n’avait rien vécu.

Pendant longtemps, elle s’est plu à imaginer que chaque goutte de pluie avait été un peu embaumée de la senteur qu’elle portait alors.

Le foulard s’est défraîchi au rythme des lavages. Il repose, désormais fané, dans une armoire oubliée.

Seule la fenêtre de la chambre de l’hôtel est restée la même. Elle l’a regardée quelques instants puis elle a continué sa route.

Et pendant qu’elle se souvenait, elle a enfoui son visage derrière son écharpe pour se protéger du froid.

Elle a beaucoup changé de parfum depuis son premier amour.

Il paraît que ce parfum-là, elle ne le retrouvera jamais. Il n’est plus créé.

Heureusement que par la fenêtre du souvenir de son amour elle s’en est rappelé. Sinon, il n’existerait plus pour personne, éparpillé qu’il fut par une pluie de printemps, et par toutes les secondes vécues depuis

– toutes ces gouttes du Temps.

Géraldine Andrée  

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