L’heure de la lumière

Il est toujours une heure où la lumière chez toi devient singulière.

Elle n’est qu’un petit rayon, un papillon d’or qui volette de meuble en meuble, de tableau en tableau. Ses ailes s’agitent sur un bibelot puis se posent sur ton carnet d’adresses dont les noms affichés ne te disent rien, et s’envolent plus loin, dans l’ombre secrète du salon cossu où toi et ton mari, vous receviez jadis.

Il est une heure où la lumière du jour éclaire doucement ton passé qui ne t’appartient plus.

Et il me semble que ce papillon butine sur chaque objet de ta vie.

C’est ainsi que j’ai reconnu le visage de l’aïeule dans son cadre rond fixé près de la cheminée. Sans ce papillon curieux qui s’est dirigé vers lui et qui a touché son front, je ne l’aurais pas aperçu.

On se parle peu à cette heure-là. Nos silences accompagnent le vol de la lumière. Tu songes que dans quelques minutes, tu vas manger parce que c’est ainsi, c’est la loi que tu t’es édictée en ces jours qui se ressemblent tous.

Il est vrai que l’heure de la lumière est brève chez toi.

Très vite, tu te lèves, tu te précipites à la cuisine pour te gaver de pâtes froides malgré mes vives protestations.

Puis, c’est la fin du jour. Tu fermes les volets, tires les rideaux. Tu as éteint le rayon qui éclairait ta vie d’aujourd’hui. Est feu le papillon d’or jusqu’à Demain, à la même heure.

Tu m’ouvres la porte. Il est temps que je prenne congé, que je te laisse t’endormir.

Sur le palier, j’observe ton visage. Il me paraît illuminé dans son indifférence.

Je me sens gagnée par cette clarté qui m’est devenue étrangère et qui me traverse pourtant avec la fulgurante légèreté d’un papillon surgi de je ne sais quelle saison d’insouciance.

Puisque tu as perdu ton passé sur la route de ta vie, plus rien ne semble te faire souffrir. Aucun remords. Aucun regret. Aucun prénom. Aucun épisode familial. Aucune dispute dont je me souviens bien cependant et qui a gâché tant de précieuses années.

Je trouve que tu as le visage lumineux des nouveau-nés.

Ta maladie de l’oubli s’est métamorphosée en innocence.

Et quand la lourde porte de l’immeuble claque derrière moi, je me dis que c’est normal que ton visage soit si clair désormais.

Comme aucun souvenir ne t’est pénible ou cher,

tu as atteint ton heure de lumière.

Géraldine Andrée

Un commentaire sur « L’heure de la lumière »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s