Le petit savon d’Alep

C’est décidé.

Je vais utiliser le petit savon d’Alep que j’ai rapporté de mon voyage en Syrie en deux mille six pour ma toilette d’aujourd’hui.

Un petit savon roux et rond enveloppé dans du papier blanc sur lequel est inscrit en lettres noires Hôtel Carlton.

Un petit savon que j’ai toujours voulu garder en souvenir. Offert sur une coupelle près du miroir où je me suis longuement regardée, le soir, à mon arrivée. Mes yeux m’ont paru fatigués mais profonds. J’ai attribué cette singulière profondeur à un certain bonheur. J’ignorais alors que la destinée ne me donnerait pas d’autre occasion pour qu’il se renouvelle en cette vie.

Le petit savon d’Alep venu d’un hôtel qui a cessé d’exister, d’une chambre dont je ne pousserai plus la porte. Il y avait les bruits de la ville qui montaient comme une vague par la fenêtre ouverte pendant que je prenais mon bain. On était à Pâques mais la nuit était chaude, déjà. Je me souviens que je me suis lavée avec mon gel-douche commun.

Le petit savon d’Alep, je l’ai gardé bien précieusement et emporté dans ma trousse de toilette au moment du départ.

Il est resté pendant dix ans dans mon armoire. Il sent toujours aussi bon. Il répand un parfum qui m’a enivrée lorsque je suis allée visiter le grand souk et que j’y ai rencontré tous les savons de diamètres différents, réunis sur d’immenses étals colorés. Le parfum d’un temps lointain et d’un pays qui a cessé de se ressembler.

Le contexte de vie qui entoure le petit savon d’Alep – les rumeurs de la ville, l’ombre de la chambre, le lit frais – tout cela a disparu.

Seules subsistent la senteur et la soie froissée du papier déroulé.

Ce soir, je vais faire fondre le petit savon d’Alep sur ma peau. Je vais m’envelopper de sa mousse, de son odeur, de sa douceur lorsque l’eau s’y mêle.

Et quand la bulle ultime aura éclaté, que le dernier éclat de sa couleur rousse se sera éteint, que le crépitement suprême se sera produit entre mes doigts,

alors, je sais que de tout cela

– l’océan de la ville, la vague des voix, la coquille de la chambre, mon profond regard de jadis -,

il ne restera rien,

pas même une bulle de savon.

C’est dans ce parfum d’adieu
à fleur de peau
que je m’endormirai
jusqu’à Demain.

Géraldine Andrée

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