Le roi se meurt

Etant fascinée par le thème de la mort des rois, j’ai eu l’honneur d’aller voir le film La Mort de Louis XIV d’Albert Serra dont l’acteur Jean-Pierre Léaud joue le rôle principal.

Ce film m’a profondément marquée par son genre tragique, à l’image des tragédies antiques et classiques.

Tragédie, oui, ce film l’est, non seulement parce qu’on connaît l’issue mais aussi par la parfaite unité qu’il déroule pendant les deux heures de spectacle.

L’unité de lieu est pleinement respectée. Hormis la scène du début du film où quelques courtisans applaudissent quand le roi a réussi à manger une biscotte et un oeuf (la caricature des habitudes courtisanes est ici significative), l’agonie du roi se déroule dans un huis-clos où le regard est sensible aux multiples effets de clair-obscur, à l’allongement des ombres sur les visages, au frémissement des lueurs des bougies. A son chevet, quelques figurants, le surintendant Louvois, ses valets, son médecin personnel Fagon, le chirurgien Georges Mareschal. On entre dans l’intimité d’une scène d’agonie où les médecins murmurent au chevet du roi, où ce dernier soupire, gémit. Le souffle haletant du roi, sa forte respiration envahissent chaque scène filmée en gros plan et scandent la temporalité de l’agonie. Le film présente une succession de tableaux intimistes dignes d’un Rembrandt, d’un Georges de la Tour ou encore du peintre flamand Vermeer.

L’unité de temps est tout aussi tragique. L’agonie du roi commence après sa promenade à l’aube dans les jardins de Marly le 09 août 1715. C’est un beau matin. Le ciel est baigné de rose. Les pépiements des oiseaux constellent l’air. Soudain, le roi se sent mal. On pousse sa chaise sur le chemin du retour. Le roi s’éteint le matin du 1er septembre 1715.  Comme dans les tragédies grecques, l’aube annonce la mort. Entre ces deux aubes, celle du présage et celle du décès, le temps est rythmé par les signes de dégradation progressive du corps du roi. D’abord, deux taches brunes et violettes apparaissent sur la jambe gauche, puis grandissent. Le roi se meurt de gangrène ischémique ; son corps se corrompt alors qu’il est encore en vie. A la fin du film, la jambe est toute noire. Le destin de mortel du roi à caractère divin est consommé. La durée de l’agonie de Louis XIV se mesure aux gouttes de sueur qui brillent et se renouvellent sans cesse sur le visage du roi, à l’alternance des lumières – celle du jour, celle des bougies dans la nuit -, au battement de la pendule dans le silence. Le bruit des tambours de fête qui fait irruption dans ce huis-clos et qui célèbre la Saint Louis le 24 août a une consonance funeste. Il évoque le martèlement du Destin, la progression du roi vers sa condamnation à mort.

Si le dénouement est connu, le spectateur assiste néanmoins aux transformations du roi, physiques et psychologiques. On observe le dépouillement de toute la persona royale. La jambe du souverain qui était un danseur émérite n’est plus. Sa perruque de cour (qu’il porte depuis l’âge de vingt ans suite à une perte de cheveux causée par une fièvre typhoïde) s’incline. Il exhorte le jeune Louis XV que l’on amène à son chevet de ne pas céder à la tentation des guerres et au goût de l’hégémonie. C’est le signe que le roi s’incline devant la loi de l’existence, devant ce processus naturel qu’est le cheminement de la vie vers la mort. Le souverain qui a régné de manière absolue, sans partage pendant plus de cinquante ans, reconnaît la mort comme seule souveraine. Lui qui détestait le jansénisme et adorait les plaisirs de la vie ainsi que l’apparat de la Cour, il adopte désormais une posture stoïque, renonçant selon la doctrine de Marc-Aurèle à « changer ce qui ne peut être changé ». Comme les philosophes de l’Antiquité et de la Renaissance, à la manière de Sénèque ou de Montaigne, il nous présente un art de mourir, ne souhaitant recevoir l’extrême-onction que lorsque l’heure sera vraiment venue. Détaché de la noblesse de titre, il parvient à une véritable noblesse morale face à la Fatalité.

Ce film a un caractère oppressant et voyeur propre aux tragédies. Nous devenons le spectateur d’une mort qui se passe à huis-clos. Après avoir bu un breuvage qu’un charlatan italien lui apporte, le roi semble reprendre un peu de vigueur. Il se redresse alors et un plan se fige devant nos yeux : le roi nous regarde. La perruque de travers, les traits tirés, le visage luisant de fièvre mais qui conserve malgré les marques de la souffrance le caractère impérieux de l’ancien despote, le roi nous fixe. Et par ce regard, il nous révèle notre propre sort de mortel. Nous devenons ainsi le spectateur de notre mort promise. Le roi de caractère divin se fait l’emblème de la condition humaine. Notre catharsis s’effectue. En assistant à l’agonie d’un homme puissant, nous assistons à l’agonie de notre propre puissance, de nos rêves de pouvoir, d’apparat et d’apparence.

A la fin du film, le roi s’éteint doucement. Dans l’intervalle de deux pépiements d’oiseaux, le matin du 1er septembre 1715, son souffle l’a quitté. Une scène montre ensuite son embaumement qui s’apparente à celui des pharaons. On prélève les trois organes « nobles »: l’intestin, le coeur, le cerveau. L’intestin et le cerveau sont transportés à la Cathédrale Notre-Dame de Paris, le coeur est déposé à l’église Saint-Louis-des-Jésuites.

Louis XIV a dit que l’Etat vivrait après lui. Il s’opère dès lors une véritable transsubstantiation : le corps du monarque est livré à l’Etat, il devient l’Etat lui-même. Le film ne présente aucune réflexion sur l’au-delà, mais il montre comment l’image du monarque se dissout dans cette instance qu’il a lui-même créée : l’Etat, une instance née de sa grandeur et qui, devenue plus grande que lui, l’absorbe tout entier. Louis XIV mort, c’est le monarque de droit divin qui se perd dans quelque chose qui le dépasse, l’Etat avant Dieu. C’est aussi l’homme qui disparaît dans le cycle de la vie elle-même.

Avec la mort d’un roi, un monde entier s’achève. Le Siècle des Lumières succède au Grand Siècle et les reliques royales seront pillées, dispersées aux quatre vents par les Révolutionnaires. Du corps du roi, il ne reste que l’image, la légende et l’imaginaire collectifs qu’Albert Serra a esthétiquement retranscrits dans son film.

Géraldine Andrée  

2 commentaires sur « Le roi se meurt »

  1. J’ai le souvenir de Jean-Pierre Léaud jeune dans les films de Truffaut. Je trouvais à l’époque qu’il jouait faux… Puis je ne l’ai plus revu. Le voici dans un grand rôle. J’applaudis.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s