L’amie épistolaire

Elle a fini de tout déménager.

Il ne lui reste plus que la boîte rouge. Elle la regarde avec un sourire attendrissant. Elle a un peu de temps. Elle s’assoit pour l’ouvrir.

A l’intérieur, des enveloppes roses, des enveloppes blanches et les feuilles repliées des confidences, tels des pétales de printemps qui ont attendu patiemment que revienne la saison de la découverte.

Comme sa mémoire lui est fidèle !

Elle avait changé d’école. Elle ne s’intégrait pas dans sa nouvelle classe. Des filles arrogantes – vêtues d’une jupe plissée, d’un chemisier à col de dentelle – la regardaient de haut. Elle était timide, si discrète que personne ne lui demandait si elle allait bien. Elle s’était habituée à cette transparence.

Et pourtant…

Quelle joie lorsque, rentrant à la maison pour le déjeuner, elle trouvait, posée au bord de son assiette, une enveloppe qui brillait au soleil !

Dessus, des lettres à l’encre noire tracées d’un trait fin et délié :

Mademoiselle Catherine LEVI

20, Allée des Mimosas

01000 BOURG-EN-BRESSE

Avant de manger, elle en respirait longuement la senteur, comme celle d’une rose qui lui aurait été apportée. Puis, elle enfouissait la lettre dans l’échancrure de son corsage et se dépêchait de déjeuner. Elle sentait, à chaque bouchée, le froissement du papier contre sa peau.

Ses parents, tout occupés par les fins de mois difficiles, ne lui posaient guère de question. Le fait que leur fille ait une amie fidèle, qui lui écrivait aussi régulièrement, les rassurait.

Avant de retourner à l’école, dans sa chambre où elle changeait les affaires de son cartable, elle lisait et relisait la lettre.

C’était certain : les phrases qui y étaient écrites étaient siennes. Le message qui sentait bon l’encre et la rose venait d’une autre Elle-même.

De quoi donc parlaient ces lettres ?

Oh ! De pas grand-chose et de Tout.

De la floraison du mimosa qui avait commencé.

De la bille perdue puis retrouvée sous la mousse de la pierre.

Du chat qui avait attrapé des puces.

Du zéro obtenu à la récitation du théorème.

De la lumière parsemée d’étoiles d’argent en fin de journée.

De l’éveil de la rêverie au contact du velours.

Du reflet qui changeait dans le miroir.

Toutes ces menues choses, elle les percevait parfaitement. Elle en connaissait la densité, les contours, l’éclat. Et les choses, grâce aux mots, savaient qui elle était. Elle comptait pour tout ce qui était écrit, là, devant ses yeux et qui, désormais, lui appartenait.

Elle retournait à l’école en se sentant plus vivante.

Dans la tristesse des après-midi, alors qu’elle voyait la rangée de nuques et de nattes devant elle et que personne ne lui adressait la parole, elle était heureuse –  riche de la lettre qui crissait dans son corsage quand elle écrivait, d’une main appliquée, les saintes règles.

A dix-huit heures, à son retour, la lueur de la lampe de la cuisine tremblait déjà. Elle mangeait ses tartines de miel puis elle s’en allait faire ses devoirs dans sa chambre.

Après qu’elle avait bien égrené dates, nombres, termes nouveaux au bout de ses doigts, elle s’asseyait, l’esprit tranquille, à sa table de bois. Et, d’un geste pleinement conscient, elle prenait la feuille suivante sur la liasse cachée dans un tiroir, trempait la plume dans l’encre noire et écrivait d’une façon fine et déliée :

Mademoiselle Catherine LEVI

20, Allée des Mimosas

01000 BOURG-EN-BRESSE

Elle pliait ensuite soigneusement la feuille qu’elle rangeait dans l’enveloppe. Une goutte de salive sur la bordure, trois notes de rose jaillies de sa bouteille de parfum secret…

Voilà. La lettre était prête. Elle la posterait le lendemain.

En attendant l’envoi, elle rangeait la lettre du jour dans la boîte aux lettres rouge.

Oui, elle se souvient.

Tout ce courrier lui parvient d’un temps lointain.

Il lui a été quotidiennement envoyé par cette ancienne adolescente qu’elle fut.

Aujourd’hui, elle a gagné en assurance, c’est certain.

Mais, ce dont elle est sûre plus que tout,

c’est qu’entre les mots et elle, c’est une vieille histoire.

Les mots la connaissent bien.

 

Géraldine Andrée

 

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