La couturière des jours

Tu couds très souvent.
Tu couds presque toujours.
Tu couds à l’endroit et à l’envers,
en avant et à rebours,
dans le clair du jour,
et lorsque baisse la lumière.

Quand tu couds, tu ne me regardes pas. L’étoffe retient toute ton attention.

Tu connais la mesure de ton propre temps.
Une seconde, c’est l’étincelle d’argent que jette l’aiguille qui se lève au bout du fil, avant de s’enfoncer dans le tissu.

Pour marquer cette ligne de points, tu as besoin de garder le silence.

Seul compte l’instant suivant.

Tu ne te soucies plus alors de manger ou d’aller fermer les volets. Tu ne prévois que le futur point à faire.

Tu couds des vêtements d’enfance et d’adolescence.

Des pulls récupérés, trop vieux, étroits et feutrés.

Des jupes plissées du temps jadis. Un tablier d’écolière.

De quart d’heure en quart d’heure, tu juges bon de changer le fil et sa couleur. J’ignore en fonction de quelle loi intérieure, car la teinte de la piqûre jure avec la couleur du tissu.

J’ai inspecté tes travaux. Il n’y a aucun chemin possible dans ta couture.

Les fils s’entortillent. Les points sont serrés, irréguliers. Le tissu bouffe par endroits. A d’autres, ce n’est que de la bigarrure.

Je ne peux m’empêcher de songer aux robes de mes poupées que je bariolais d’encre épaisse quand j’étais en colère. Trait bleu, trait rose, trait orange, trait vert, trait mauve, trait noir, trait repassant sur un autre trait pour le barrer rageusement. Mais l’erreur est faite.

Les vêtements sont étouffés dans leur carcan de fils.

Je me demande à quelle urgence de réparation tu obéis. Quel épisode déchiré de ton passé ? Quel manque à combler ? Quelle lacune te hante au point de t’absorber complètement en elle ? Pourquoi cette obsession de la couture ?

J’y vois le souverain désir de combler les trous de mémoire, de retrouver dans ta vie une unité, de suivre un éventuel fil rouge qui pourrait te guider dans le présent, de marquer tes repères selon ta fantaisie.

Au fil du temps, oui, tu laisses ta trace.

Toi dont le vol irrémédiable de la mémoire t’a rendue fragile, sous tutelle, dépouillée, presque nue,

tu es couturière des jours devenue.

Géraldine Andrée  

2 commentaires sur « La couturière des jours »

  1. Très beau, très touchant pour moi dont l’amie d’enfance est décédée d’un Alzheimer précoce. Elle, elle ne cousait pas, elle marchait, marchait…et les chemins de ses pas ont fini par ressembler aux fils de votre héroïne.

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