Trop gâtée

On dit de toi que tu as été très gâtée pendant ton enfance, bien plus que tes soeurs.

Gâtée pourrie.

Tu bénéficiais du droit incontestable d’aînesse.

A toi, par exemple, les belles vacances dans la maison de la Grand-Mère maternelle qui avait de longs cheveux brillants.

A toi les roulades dans les senteurs du foin.

Les goûters de mirabelles à l’ombre bleue toute piquetée d’abeilles.

Les cachettes derrière les herbes hautes. Les confidences silencieuses dans les yeux de la jument. Les fruits qui craquaient sous la dent. La chambre fraîche au coeur de l’été. La cuisine ensoleillée qui fleurait bon la confiture chaude de reines-claudes. A toi colin-maillard avec ce foulard parfumé au savon de lavande. Les jours de liberté et de fantaisie jusqu’en septembre.

A toi le privilège de voir Grand-Mère lisser ses longs cheveux dans le miroir. Bouche ouverte. Tête légèrement renversée. Cent coups de brosse. Et la nuit inondée de cette blonde rivière pendant que, dans le verre du miroir, la lune versait un peu de son lait.

A toi. Encore à toi.

Toujours pour toi, le plateau de la Vie !

C’est ce que ma mère m’a dit.

Pour les autres soeurs, c’étaient le balai de crin, la traite à l’aube, les carreaux de l’épicerie qu’il fallait faire luire sous la serpillière grise, les topinambours qui causaient des coliques sur le pot de chambre au milieu de la nuit, les paniers pas assez pleins à remplir davantage et qui rompaient les bras au retour du verger, les lanières sifflantes du martinet que la Grand-Mère paternelle faisait tournoyer dans l’air « si le travail n’allait pas vite ». Les stries rouges sur les jambes parfois « quand ça lui prenait ».

Et dans l’année, le piano pour toi, la bicyclette rutilante, l’école catholique où tu pus réussir ton Certificat d’Etudes.

Pour les autres, l’indifférence. Grandir seule. Se débrouiller dans l’existence. Et pour ma mère, la carriole, puis les années de pensionnat à Verdun.

C’est ce qu’on a toujours dit de toi.

Que tu fus la cause des inégalités.

Que tu as été trop gâtée par le père. Et comme le père, autrefois, avait le pouvoir de décider d’une vie, tu as été gâtée par la Vie jusqu’à l’indécence.

Et le fait que tu sois aussi gâtée pourrie, cela a pourri les relations entre les soeurs.

On ne pardonne pas de telles injustices.

C’est ce qui se dit. Ce n’est pas à moi de vérifier le bien-fondé de ces rumeurs. Je n’étais pas là. J’étais encore dans les limbes quand tout cela s’est passé.

Mais lorsque je te vois maintenant, avachie, prostrée, seule dans ton appartement où ne bat que le coeur de l’horloge, ton collant souillé par l’urine, je ne peux m’empêcher de penser que la Vie a bien pris sa revanche.

Et je me dis :

A quoi bon ? A quoi bon toutes ces bontés ? Les longs jours de moissons ? Le sucre roux des cueillettes ? La fête des herbes autour de toi ? Les pique-niques ? Les conversations avec le souffle tranquille de la jument ? Les prunes fendues dans la paume et que les lèvres attrapent ? Et les cerises aussi, que tu accrochais à tes oreilles comme des boucles, au début de ton arrivée chez Grand-Mère ? A quoi bon les abeilles et les jeux ? Les fous rires surgis de ta cachette ? La mie chaude du pain de l’aurore ?

A quoi bon les largesses de ton enfance ?

Ces bénédictions aussi nombreuses que des billes ?

La grâce descendue de ton étoile ?

A quoi bon toute cette Vie

puisque tu ne t’en souviens plus

et que tu sembles ne rien avoir vécu ?

Gâtée, peut-être tu le fus.

Mais, rétrospectivement, je pense

que ce n’est qu’une apparence

car ces moments qui te furent donnés en guise de présents

ont été, sans appel,

retirés de ton présent.

Géraldine Andrée 

4 commentaires sur « Trop gâtée »

    1. Hélas ! Hélas ! Quand on souffre de la Maladie d’Alzheimer, cette dernière reprend à sa victime les souvenirs du bonheur – mais pas du malheur. J’écrirai un article sur ce dernier versant. Je peux en témoigner puisque je suis touchée de près par cette maladie de l’un de mes proches. Ce récit, d’ailleurs, sera publié.

  1. Je pense comme Laure. Mais je pense aussi qu’être le chouchou est plus une malédiction qu’autre chose: ça isole des autres. Ça semble agréable au début, on est gâtée-pourrie. Et puis on est seule, si seule. Surtout quand autour de nous l’adoration cesse. La solitude, l’amertume du chouchou…

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