Ton mari

Tu ne te souviens plus de moi,

ni de ma mère, ni de mon père, ni de ma soeur, ni de tes autres soeurs.

Tu ne reconnais pas, le soir, l’auxiliaire de vie qui est venue te préparer les repas le matin.

Tu interroges avec brutalité l’infirmière : « Qui êtes-vous ? »

Il n’est qu’une seule personne qui demeure fidèle dans ta mémoire :

l’absent de toujours,

ton mari.

Tu le désignes parfois par « mon père » mais personne n’est dupe, ni toi ni moi.

Mari paternel oui…

Mari protecteur, attentionné…

« C’était un homme bon… » me dis-tu avec un ton nostalgique.

Pendant un instant, je veux y croire, rentrer, les yeux fermés, dans l’innocence de ton discours.

« Quand mon mari est mort, j’ai tout perdu ! » te plais-tu à répéter.

J’imagine ton mari emportant avec lui les épisodes de ta jeunesse, les couleurs, les parfums, les images de toute une vie qui te donnaient une épaisseur, une identité, qui te rendaient riche de toute ton existence.

Feu mari, voleur de ton feu de vie à son insu.

Vous ne faisiez qu’Un. Le départ de ton autre moitié t’a dépouillée de toi-même.

Le décès de ton mari serait donc à l’origine de ta maladie.

Thèse séduisante… sauf que tu étais déjà bien malade avant qu’il ne s’éteignît.

J’aimerais porter le même regard que toi sur le défunt.

Hélas ! Ce que ton mal a irrémédiablement effacé, ce dont tu ne te souviens plus désormais, c’est de l’échec de ton mariage qui t’a conduite à te réfugier dans la couture maniaque et la possession obsédante des choses.

Ta solitude à deux ? Il n’y en a plus trace aujourd’hui…

Et pourtant, que d’abandons, de trahisons, de mensonges, de tromperies de toutes sortes…

Que de retours tardifs, d’éloignements volontaires…

Ton mari que je ne peux me résoudre à appeler « mon oncle » était un coureur de jupons invétéré. Les jeunes filles et les jeunes femmes n’ont jamais cessé de peupler sa vie, son lit.

Et il est ce tabou qui n’en est plus un, que toute la famille connaît depuis longtemps.

Pendant les trente années de ton mariage, une frontière s’est tracée entre vous, tellement infranchissable que le noceur t’a congédiée – à moins que tu n’aies pris cette décision de ton plein gré – dans la petite chambre jaune sous les combles, réminiscence de ta chambre de jeune fille.

A plus de quarante-cinq ans, vierge redevenue dans le mariage.

Bien sûr, je me garde de te rappeler tout cela. A quel titre aurais-je le droit d’évoquer cet immense gâchis ? Non seulement tu ne me comprendrais pas mais aussi je commettrais un mal absurde et incommensurable…

Il est inutile de te faire souffrir. Tu as assez souffert comme cela, même si tu es tout aussi responsable que « lui » selon moi, même si tu as été la première à te duper, complaisamment peut-être…

A quoi bon te rendre une lucidité qui te serait vaine pour l’avenir ?

C’est la vie que tu as voulue.

Tu avais la liberté de partir. Tu as choisi de rester fidèle à l’Infidèle.

Je te laisse à ce luxe que t’offre la maladie et qui consiste à idéaliser ton passé, à vivre par procuration.

Je bénis la défaillance de tes souvenirs. Au moins, tu es délivrée de tout remords, de tout regret.

Il me semble ainsi que tu es devenue réellement toi-même au soir de ta vie, dans ce mensonge suprême qu’est l’idéalisation d’un homme qui ne t’a pas rendue heureuse.

Ton pas se fait un peu plus vif et léger sur le chemin.

Tu souris comme une enfant quand tu prononces ces paroles :

« C’était un homme bon ! »

Et lorsque nous partons ensemble en promenade, nous sommes accompagnées, je crois, d’un fantôme éclatant dont tu portes encore à ton doigt comme gage indéfectible de ta loyauté et de ta mémoire

l’alliance d’or.

Géraldine Andrée

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