Frigiphobie

J’ai une grande peur, la peur du froid.

Je ne sais pas si ce mot existe

frigiphobie.

Mais s’il n’existe pas, je l’invente. Pour exprimer ce sentiment intense, un néologisme m’est nécessaire.

Pendant longtemps, je n’ai pas compris pourquoi moi, qui suis faite pour la balançoire de la lumière entre les feuilles de palmiers, le rose toujours jeune de la mer à l’aurore, le vent doux, je suis née dans ce pays aux hivers aussi rigoureux qu’est la Lorraine.

Comme elle est longue, ma liste de souvenirs du froid !

Il me semble que le froid a toujours fait partie de ma Vie et de moi.

Je me souviens des lointains petits matins de janvier où il me fallait quitter le lit tout chaud pour une école que je n’aimais pas, le manteau qui pesait lourd, le givre que mon père raclait sur la vitre de la voiture et ce craquement du gel sous mes souliers que je percevais comme un arrachement, qui me faisait mal intérieurement. La lune avait un éclat coupant et meurtrier lors de ces départs.

Je me souviens ensuite des attentes dans la cour de récréation, les gifles cruelles de la bise , l’engourdissement des doigts en attendant que sonne la cloche de la délivrance – l’heure de rentrer dans une classe qui sentirait bientôt la sueur de l’effort et d’une autre peur.

Je me souviens de ma tenue de ski trempée après une chute dans la neige, le devoir urgent de se changer dans la voiture, les frissons alors qui me parcouraient et l’expression Attraper La Mort qui tournait dans ma tête pendant que mes dents claquaient violemment l’une contre l’autre au point de se casser.

Attraper La Mort… Comme je reconnais ma phobie dans cette expression !

Je me souviens de l’onglée qui brûlait l’extrémité de mes doigts malgré les gants et le besoin impérieux de trouver un radiateur sinon on m’amputerait.

Je me souviens de ce pont que je traversais pour rejoindre mon amant. Le vent humide et glacial qui venait du fleuve avait tellement anesthésié mes joues que je ne pus embrasser l’homme que j’aimais.

Je me souviens d’un matin où, n’ayant trouvé aucun taxi pour me rendre dans ma salle de classe de français, j’effectuai le trajet à pied. Je parcourais une ville blafarde. Tous les volets des maisons étaient clos. Il me semblait que je marchais sur une planète hostile. Le nez caché derrière mon écharpe de laine, je n’étais plus moi-même. La conscience avait quitté mon corps qui se déplaçait tout seul, par réflexe, comme les poules auxquelles on a coupé le cou.

Inutile de dire que de voir des personnes dormir sous des cartons alors que le thermomètre descend en-dessous de zéro m’effare. Je sais qu’appeler le 115 ne suffit pas… que demain recommencera la même peine pour tous ceux qui ont été dépouillés de leur maison.

Dénuement. L’obligation de se dénuder dans le froid.

Frigitude… Solitude…

J’ai consulté un jour  une thérapeute en Reiki qui m’a révélé l’une de mes vies antérieures au dix-septième siècle, les hivers interminables sous le long règne de Louis XIV, l’eau du puits qui gèle et qu’il faut frapper d’un coup sec pour recueillir un maigre suintement, le pain dur, les légumes cassants.

Un lointain et long hiver également, en Chine impériale, au début du premier millénaire…

En cette vie, je me protège. J’ai le souci de bien régler mon thermostat pour que toutes les pièces soient douces. Je rajoute un radiateur, le soir, quand j’écris. Je m’endors toujours avec une bouillotte chaude contre mon ventre. Je ferme les volets tôt pour tenir captive la chaleur. Et dans les petites aubes de juillet, je ne sors jamais sans mon gilet.

Frigiphobie… Frigifolie…

Je crois qu’il n’est nul besoin de sonder pour moi le temps jusqu’en mille cent ou mille six cent. Je porte en moi la mémoire du froid de mes ancêtres.

J’ai en moi la mémoire de la maison glacée où ma grand-mère a vécu pendant l’Occupation ; réfugiée lorraine dans la Marne. Une telle épreuve lui a valu d’écrire l’autobiographie Souvenirs d’une réfugiée lorraine pour lequel elle a obtenu le prix Erckmann-Chatrian bien plus tard. Je souhaite que mes mots la rejoignent dans l’évocation des courants d’air qui parcouraient les vastes pièces de cette maison faite pour l’été, les briques chaudes que l’on déposait au fond du lit, l’obligation de dormir sous les draps engoncé d’un manteau, les gants que l’on n’ôtait pas pour manger. L’hiver mille neuf cent quarante-deux a été particulièrement mordant, impitoyable pour les réfugiés et les déportés.

Un jour, je publierai sur mon blog d’écrivain public-biographe l’expérience de l’Occupation qu’a vécue ma très chère aïeule.

Mais il y a une autre mémoire en moi, plus profonde, celle du non-dit, d’une place laissée vacante, d’une vie effacée qui n’a laissé aucune trace de son passage sur le blanc de neige des pages que l’on tourne quand on parcourt l’album familial.

Ce souvenir, il porte un prénom oublié par tous, ici,

Henri.

Ulcéré par plus de trente ans d’occupation, Henri, mon grand-oncle a, un soir, lancé un gros bol de soupe sur le visage d’un officier allemand. Le lendemain, il fut envoyé sur le front russe où un obus le tua pendant l’hiver mille neuf cent dix-sept. Il mourut dans la neige bleue qu’a si bien décrite Tolstoï dans Anna Karénine, vêtu de l’uniforme de l’ennemi honni. Dans l’une de ses ultimes lettres qu’il envoya à sa soeur, ma grand-mère, il explique qu’ « il supporte très mal le froid bestial de là-bas. »

Au cours des générations qui suivirent s’installa le froid de la honte et de la prescription. On avait enfoui sous le silence le feu légitime de la révolte.

Alors, voilà. Je suis faite pour  la balançoire de la lumière entre les feuilles de palmiers, le rose toujours jeune de la mer à l’aurore, le vent doux mais un jour, une petite voix originaire du bleu glacé d’entre les étoiles m’a soufflé que si je suis venue ici, dans cette Lorraine aux si rigoureux hivers,

c’est pour redonner vie par mes récits de Vie à mes feux aïeux,

c’est pour réchauffer par mes mots mon pays,

faire de ma frigiphobie une grande flamme qui s’élève et tient chaud

quand la nuit vient trop tôt.

 

Géraldine Andrée 

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