La table d’autrefois

Tu caresses en cette fin d’après-midi en passant la table de bois et tu me dis, d’une voix calme :

« Voici la table d’autrefois. »

Tu y mangeais souvent. J’avais à peine vingt ans quand je fus invitée à un grand déjeuner du dimanche que tu avais préparé.

Il y avait là ton feu mari qui remplissait sa pipe de tabac en tapotant dessus pour mieux l’écraser,

et Valérie, l’amie du couple, en vérité la maîtresse cachée – je crois aujourd’hui que tu feignais de l’ignorer,

Bettie dont le rire sonnait en de multiples notes comme les perles d’un collier qu’une danse aurait fait tinter,

et Roger dont la phrase prononcée – alors que tu servais des pamplemousses pour entrée – se rappelle à moi dès que je tente de découper proprement cet agrume en quartiers :

-Le pamplemousse est le fruit le plus difficile à manger. Il vous éclabousse toujours !

Hormis les pamplemousses, je ne me souviens plus du menu.

Mais après tant d’années, je me souviens des vêtements que je portais alors : un pull bleu que je possède encore, une jupe courte de laine noire et des collants épais. J’avais des cheveux blonds tout bouclés. Je sortais à peine de l’enfance.

Je me souviens des éclats de voix, des conversations enfiévrées auxquelles je participais peu – ayant toujours été discrète, voire silencieuse lors des banquets.

Ce fut la seule fois où je mangeai, invitée par toi, à la table d’autrefois.

Une brouille de vingt années recouvrit ensuite le passé familial comme une nappe grise.

Les visages qui entouraient la table d’autrefois sont feus ou ridés. Roger est décédé, emportant avec lui son humour. Les rides se sont peu à peu écrites sur ton front, tes joues, les commissures de tes lèvres. Je mesure combien, en dépit de nos âges différents, nous étions tous jeunes en ce temps-là.

Elle n’a guère changé, la table d’autrefois. Les chaises des invités demeurent les mêmes, leur emplacement est strictement identique à celui qu’imposait jadis ce grand repas.

Le bois, quant à lui, conserve à jamais ses sillons.

En cette fin d’après-midi, la lumière écrit, il me semble, les mêmes phrases sibyllines sur les angles que lors de cette lointaine fin de dimanche. Elle y fait miroiter un alphabet singulier et des pointillés d’or qui m’intriguaient déjà quand les conversations autour de moi s’exaltaient sous l’effet du vin.

A l’intérieur de ces lettres qui s’élargissent en tremblant, attendent les prescriptions, les recommandations diverses, ta carte Vitale, les médicaments posés par les auxiliaires de vie.

Les assiettes dorment pour toujours dans le profond buffet.

Ta vieille pendule, coeur du temps, bat dans le silence.

Mais comme elle est présente, la table d’autrefois !

Comme elle se veut fidèle à ta mémoire, alors que jour après jour, tu t’absentes de ton passé!

Aujourd’hui, tu l’as reconnue, bien que tu aies oublié tous ceux qui y ont mangé et que je sois une étrangère pour toi.

Elle se ranime dans ces quelques mots que diffuse comme des rayons la lampe de ta voix qui passe dans le jour :

Voici la table d’autrefois.

Géraldine Andrée

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