Des nouvelles de toi

Comme je te l’ai déjà dit, je t’écris tous les lundis.

Des lettres que je ne t’enverrai pas car, même si tu les reçois, tu ne les liras pas.

Et surtout, tu ne reconnaîtras pas ma voix.

Alors, j’en fais une sorte de journal intime que je te dédie.

C’est pour cette raison que je t’écris tous les lundis.

 

Dans ces pages, je me donne des nouvelles de toi, entourée par les menues choses du quotidien.

Je me donne des nouvelles de l’auréole du soleil sur ton poignet,

de tes chaussons mauves,

de ton pantalon blanc taché par les éclaboussures du déjeuner.

 

Je me donne des nouvelles de l’heure qu’il est à ta fenêtre, du lierre qui envahit ta terrasse, des moucherons qui tourbillonnent dans son épaisse lumière verte.

Tu ne peux le couper comme jadis. Tu n’en as plus la force ni la méthode.

Je me donne des nouvelles en toute objectivité de ce que tu vis : tes yeux qui s’égarent quand tu cherches un mot et ce regard plein de grâce quand tu manges dans le silence gris de ta cuisine.

 

Je me donne des nouvelles aussi de la fourmi qui voyage sur ton pain. Il faudra dire aux auxiliaires de vie qu’elles fassent plus soigneusement le ménage. Je l’écris pour moi comme pense-bête sur ces lettres dont tu es la destinataire sans vraiment l’être.

 

Et surtout, j’essaie de me donner des nouvelles de ta mémoire au large des jours : les vacances chez ta Grand-Mère, les yeux paisibles de la jument derrière son enclos, la cueillette des fraises, le piano dans la chambre bleue, le potager bourdonnant en fin d’après-midi, les jardins ouvriers pas très loin de l’école où ton père  – dont tu étais l’élève – enseignait.

 

Je ne crois pas, dans ce domaine, que je sois toujours objective. Je m’interroge sur la couleur exacte des adjectifs pour présenter ces tableaux de ta vie. Le choix de tel ou tel mot désigne-t-il fidèlement ce que tu as vécu ?

 

Comme tu es exilée de ton passé, encore une fois, tu ne sauras me répondre.

Alors, je décide de ne pas m’aventurer trop loin sur ton chemin enfoui.

Ta vie t’appartient et je n’ai pas le droit de la faire mienne. J’accepte que tous les épisodes qui ont façonné ton identité s’effilochent.

 

Je me contente de me donner des nouvelles de toi au présent : ce bleu sur ton coude, tu t’es encore cognée ? Tu n’as pas trop chaud, en plein été, dans ce chandail tricoté ? Tu te dois te sentir mieux, les cheveux lavés !

Mes questions, mi assertives, mi négatives, demeurent en suspens.

C’est pour cela que je continue à t’écrire tous les lundis.

Mes lettres qui se succèdent dans ce journal sont les seules réponses à tes silences.

Géraldine Andrée

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