Toi qui perds la mémoire,

Toi qui perds la mémoire, tu vis entourée du passé.

Tu déambules parmi des tableaux du dix-huitième siècle représentant des portraits de jeunes filles et de nymphes dans des paradis bucoliques ou des scènes familiales de Greuze.

La bibliothèque est remplie de livres anciens à la reliure pourpre ou dorée qu’avait achetés aux enchères ton mari.

Dans le salon de musique sont accrochés deux hauts portraits en pied : Louis XVI et Marie Antoinette.

Sur le siège devant le piano, un napperon que ma mère a crocheté assise au soleil et que tu lui as chipé quand tu avais vingt-cinq ans déploie sa corolle jaunie par le temps.

En empruntant le couloir qui mène à la salle de bains, on défile devant des étagères où sont superposés des livres de recettes de ta grand-mère. Je les imagine ouverts dans cette cuisine du début du vingtième siècle, une lumière blonde de fin de journée éclaire les explications, les poules montent au bord de la fenêtre et caquettent, la fourche renversée contre le mur d’en face montre ses dents auxquelles restent accrochées des touffes de foin, Marthe a laissé ses sabots sur le seuil, l’heure du repas est proche, il faut que tout soit prêt lorsque Michel rentrera.

Dans l’ombre du soir qui s’avance, l’armoire de la grand-tante dont tu as hérité en dépit du testament émet une longue succession de craquements mais tu ne t’en effraies pas car tu es sourde.

Sur la table de travail de ton mari, on trouve un fatras de cartes postales envoyées il y a longtemps déjà. Les phrases brèves comme Bonnes vacances du Lavandou ne sont plus d’actualité mais elles témoignent irrémédiablement de ce qui fut. Celle qui a le plus fréquemment signé, Midette, la maîtresse ensuite reniée, est décédée.

Dans les placards, les robes et les chemisiers désuets de ta jeunesse emmêlent leurs manches bariolées de fils car cette manie de vouloir repriser tout le temps t’absorbe toute entière pour les jours qu’il te reste.

Tu passes régulièrement à petits pas de souris silencieuse devant l’immense miroir Louis Philippe dans lequel tu ne te regardes pas.

Ces preuves d’un passé lointain, à jamais enfui, dont tu t’es accaparée avec cupidité jadis – en achetant, en empilant, en entassant, parfois même en volant – ne te concernent plus.

Toute cette richesse dont tu te vantais qu’elle te fut si proche, si familière, à toi, la descendante de paysans, t’est désormais étrangère.

Toi qui t’enorgueillissais de tes biens, tu vis maintenant dans une sorte d’indifférence pour des objets qui t’ont naguère coûté très cher – le prix de ta liberté et de ton indépendance envers un mari aisé mais égoïste.

Tu as oublié l’image que ces tableaux et ces miroirs inestimables me renvoient à ta place : l’abdication de ta vie personnelle.

La seule richesse qui compte maintenant à tes yeux est l’or roux de la grosse cuillerée de compote dont tu te barbouilles, vieille fillette, la bouche et les joues.

Géraldine Andrée

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s