Le pot de faïence blanche

On a découvert, caché dans un coin de ta chambre, le pot de faïence blanche décorée de fleurs bleues, qui date de ton enfance. C’est un pot précieux dans la famille.

Quand je n’étais pas encore née, tu y lavais ton baigneur potelé. On m’a dit que tu y faisais ta toilette, les matins, avant le départ pour l’école. On m’a dit aussi que tu t’amusais, les dimanches, à lancer dans le couloir des bulles irisées à partir de l’eau et de la mousse de savon que tu recueillais sur ses bords. Puis, tu riais aux éclats.

Plus tard, tu y laissas tremper ton linge rougi chaque mois. Tu passais, les jours d’été ardent, le gant mouillé sur ta gorge et sur les roses de tes seins tout juste écloses. J’imagine les bretelles dénouées de ta robe qui dévoilait la ligne mauve et cambrée de ton dos dans l’ombre des persiennes. Je te vois d’un seuil disparu assister à ta lente métamorphose.

Personne n’imaginerait que le pot ait pu avoir d’autres fonctions que celle de la toilette. C’est un pot bien décoré. Les fleurs sont peintes sur la faïence avec de fines touches de bleu où s’allume un reflet d’argent.

Aujourd’hui, si j’en crois ta manie, le pot de faïence blanche fleurie de bleu a changé d’utilité.

Je t’ai surprise, un matin, serrant le pot contre ton ventre comme un enfant fragile qui reposerait dans la corbeille de tes bras. Tu te dirigeais vers les toilettes, d’un pas précautionneux, pour en jeter le contenu. Sans honte, sans tabou comme si cela eût été une évidence de toujours.

Le pot de faïence qui te permettait, aux dires de tous, de faire une toilette coquette pendant toute ton enfance et ton adolescence te sert désormais, par je ne sais quel réflexe archaïque, de pot de chambre lorsqu’un besoin urgent interrompt ton sommeil.

Spontanément, je t’ai traitée de « dégoûtante ». A quoi bon ? Tu as poursuivi ton chemin vers ta destination, engoncée dans ta robe épaisse et coiffée de ton bonnet de nuit qui descend jusqu’à tes yeux.

Tu as gardé la mémoire de gestes ancestraux dont tu n’as pas conscience.

Ils te rassurent. Ils te donnent des repères dans un temps qui n’est plus. Et tu m’enseignes avec une fidèle exactitude, toi, la malade de l’Oubli pour laquelle les noms et les visages se sont évanouis, les us et coutumes d’autrefois quand « je n’y étais pas ».

Je deviens la confidente à mon insu de l’une de tes obscures habitudes.

Et j’en éprouve une profonde solitude.

Géraldine Andrée

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