Et si je sonnais chez toi ?

Au retour de ma promenade, je me suis dit :

-Et si je sonnais chez toi ?

J’ai marché sur le trottoir qui mène à ta porte : il y fait toujours soleil.

J’ai appuyé sur le bouton d’or où est inscrit le prénom Pierre, celui de ton mari et de ton père.

J’ai attendu.

Il faut d’ordinaire que je sonne plusieurs fois pour que tu répondes, que j’entende ta voix tremblante dans l’interphone et la même question :

-Qui est-ce ?

Puis ma voix :

-C’est moi, Géraldine ! Tu ne me reconnais pas  ? La fille de ta soeur Gisou !

S’il te plaît, Andrée ! Ouvre-moi !

Après un certain silence, c’est l’ouverture magique – automatique – de la porte que je pousse de mes deux bras car elle est si lourde…

Aujourd’hui donc, j’ai sonné plusieurs fois comme autrefois, l’un de mes pieds posé sur la marche blanche de l’escalier.

J’ai imaginé les stridulations de la sonnette chez toi. J’ai suivi le voyage des tintements provoqués par mon index : ils traversent les tentures, les portes des pièces closes sur les souvenirs, les tableaux, les tapisseries, le silence des chambres épais comme un long drap tendu puis ils arrivent jusqu’à ta lampe et à la fleur rose de ta nuque légèrement penchée au coeur de l’ombre, même en plein été.

Mais je savais que tu avais cessé d’être en mesure de répondre.

Je savais, en sonnant chez toi, que tu ne vivais plus ici, que tu n’y vivrais plus jamais.

En revanche, je ne sais pas pourquoi j’ai sonné chez toi alors que j’ai parfaitement conscience que tu n’es plus là.

Ce n’est pas pour faire face à ma solitude devant l’interphone muet. Non. Je ne crois pas.

J’ai sonné chez toi car je voulais retrouver le soleil du trottoir, les pas des passants, les rumeurs de la ville, le bourdonnement des autos, le murmure du vent dans les arbres de la place comme l’an dernier quand j’allais te rendre visite dans ton salon feutré.

J’ai sonné chez toi.

Et je le sais désormais :

Ce n’est plus le même temps mais tous les instants de ce jour – le clair trottoir en ce mois de juin, la marche blanche de l’escalier, le bouton d’or et même l’interphone silencieux aux reflets d’argent – lui ressemblent.

Aussi ai-je espéré pendant un bref instant qu’ils me mèneraient comme jadis à ta voix

et à cette seule question qui ne pouvait venir que de toi :

Qui est-ce ?

Géraldine Andrée

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