Ma peine et Le Rêve

Le soir, mon ami Le Rêve vient à moi sur la pointe des pieds, un doigt au bord des lèvres, pour m’emmener vers ma destinée.

Alors, je laisse seule ma peine qui est assise à mon chevet.

Pour elle, je remplis un verre d’eau, je pose un signet dans un livre, j’accroche mon gilet à la chaise.

Ma peine a de quoi se désaltérer pour toutes les larmes versées, inviter des mots dans sa solitude, se réchauffer, elle que des frissons d’hiver envahissent toujours.

Je pars en paix. Ma peine est en bonne compagnie dans la nuit.
Je me fie à mon rêve, où qu’il me mène.

Ensemble, nous traversons des marchés gorgés d’arômes et de couleurs, des villages immobiles qui poudroient après notre passage, des jardins interdits dont la brise est à fleur de peau, des cités antiques constellées de grains de rires, des savanes dont le ciel annonce les pas solennels des éléphants, des oasis écloses sur les silences de Nubie, des fleuves qui décident du futur de la pirogue selon le voeu de leur chant, des moussons et des orages, des ruelles italiennes où les voix s’égrènent de fenêtre en fenêtre, le quartier de La Louange fleurant le lilas, des scènes d’opéras chinois, la Ville Vieille où l’on entend encore cavaler Charles Quint, des dédales de pierres faites pour l’écho de nos marelles…

Quand, à l’aube, je rentre dans ma chambre,
je vois ma peine qui demeure les yeux ouverts.

Mais quelque chose en elle a changé : je sens ma peine bien plus sage, presque apprivoisée.
Elle cesse de me retenir avec ses regrets de fleur séchée.

Elle consent à m’accompagner dans le jardin. Elle se penche avec moi sur les roses fraîches. Elle ne ferme plus ma paume quand je veux recueillir un peu du blond de la terre. Elle ne détourne pas mon regard vers un nuage lorsque je vois voguer la flamme blanche d’un cygne. Elle s’amuse des roulades de la chatte dans les parfums. Elle ébauche une caresse, une chanson, me propose une lueur supplémentaire pour mon dessin.

On prendrait presque plaisir, ensemble, à la promenade.

Le soir suivant, je réponds encore à l’invitation de Mon Rêve.

Je laisse pour ma peine de l’eau pure, ce signet dans le livre de sagesse, mon gilet de laine.

Je pars en paix. Ma peine est en bonne compagnie dans la nuit.

Je me fie à mon rêve, où qu’il me mène.

Le lendemain, l’aurore baigne ma chambre. L’un de ses rayons danse à l’embrasure de la porte légèrement ouverte.

Il y a là le gilet de laine, le livre de sagesse dont le signet marque la même page, l’eau pure que ma peine m’a laissés.
Elle n’en a eu nul besoin et nulle envie.

D’un battement d’ailes à l’endroit du coeur, à l’heure où j’étais libre comme avant ma naissance, elle s’est délivrée.
A présent que sèche ce poème, elle est loin.

Peut-être suit-elle
son propre rêve
venu la chercher
un doigt au bord des lèvres,
sur la pointe des pieds,
vers une destinée
qui ressemble à la mienne…
Qui sait ?

Géraldine Andrée

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