Végane en devenir

Je vais présenter mon billet de gratitude différemment aujourd’hui.

Voilà. Je me remercie d’avoir rempli, hier, mon panier de fruits, de légumes, de steaks de soja et d’être passée devant le rayon de viande en barquettes sous vide sans rien acheter, car je sais que ces morceaux rouges et découpés sous cellophane proviennent d’animaux battus, égorgés, écartelés vivants.

Je sais que j’ingère ainsi leur agonie, leur souffrance et que cette mort atroce pénètre chaque parcelle de mon corps, empoisonne mon être, obscurcit mon âme.

Et pourtant, comme j’ai toujours mangé de la viande, j’ai encore envie de viande. Envie d’un bon steak avec des frites.

Je me souviens des succulentes fricassées de mon enfance, des ailes de poulet dorées dans la marmite, des carottes d’ambre autour du boeuf bourguignon bien tendre, du lapin délicieux à qui l’on avait tordu le cou pour qu’il accompagnât ma purée.

Non. Je ne peux pas devenir végane d’un seul coup, me réveiller végane, comme si j’avais changé d’identité pendant le sommeil. Mais j’essaie. Je fais des efforts.

Evidemment, je rechute. Pour mon sandwich à avaler au boulot, j’ai acheté la semaine dernière du jambon. Avec sa pincée de beurre dans sa conque de pain croustillant.

Et, après cette tentation, m’est venue l’image de la truie violemment étourdie sur la rampe la menant au crochet.

Je me suis sentie coupable. Coupable de ne pas pouvoir résister au jambon parce que j’ai besoin aussi de graisse et de protéines et qu’une tomate avec sa laitue n’aurait pas suffi à me rassasier et que j’aurais tourné de l’oeil en plein après-midi. C’est compliqué, oui.

Mais je me rends grâce de composer mes menus différemment cette semaine.

Je me souviens. Dans la campagne au Portugal. Dans la famille de mon ex-fiancé. Un baptême était annoncé. L’exécution du cochon devait avoir lieu dans la cour. Pour ne pas assister à un tel spectacle, je suis partie avec F, visiter les alentours.

Quand nous sommes revenus le soir, la grand-mère m’a montré l’animal suspendu et éviscéré. J’en ai eu la nausée.

Le lendemain m’était servie dans mon assiette une bonne côte toute crépitante dans son huile, résultat du martyr de la bête. J’ai mangé. J’étais jeune. Je faisais partie de celles et ceux qui ne voulaient pas savoir, n’assumaient pas – par confort et lâcheté.

En dix ans, j’ai changé d’identité. Je ne peux plus me mentir. Je deviens progressivement végane car mon âme sait.

Mais ce n’est pas évident. Je ne peux pas manger du blé tous les jours, du soja tous les jours. Je trouve le tofu fade et indigeste.

Par conséquent, je n’ai pu me départir des oeufs et du fromage, cela non, car, d’une part, je risque d’être carencée et d’autre part, je trouve si bon un oeuf cuit dur avec des lentilles ou du fromage fondu sur une pomme de terre en robe des champs.

La réalité est complexe, c’est ainsi. Je me rends grâce d’en prendre conscience.

Et puis, même végane devenue, pour vivre, il faut

cueillir, arracher, éplucher, découper, parfois écarteler le fruit ou le légume jusqu’à l’intime, jusqu’au noyau palpitant au centre de la chair.

Alors, je remercie la vie de ce fruit ou de ce légume de contribuer à ma vie.

1) Merci la noix dont l’écorce se brise.

2) Merci le pamplemousse pressé.

3) Merci l’orange divisée en quartiers.

4) Merci la laitue dénudée jusqu’au coeur.

5) Merci la courgette pelée.

6) Merci la cosse ouverte.

7) Merci la pomme de terre découpée en dés.

8) Merci le haricot équeuté.

9) Merci la carotte devenue rondelles.

10) Merci la menthe émiettée.

11) Merci l’oignon coupé jusqu’aux larmes.

12) Merci les fraises écrasées.

13) Merci l’abricot fendu. 

14) Merci le persil haché menu.

15) Merci la feuille de thym séparée de ses soeurs.

16) Merci la pomme détachée de sa branche.

17) Merci la grenade qui saigne ses pépins.

18) Merci la grappe de raisin égrenée.

19) Merci l’aubergine tailladée.

20) Merci le navet pourfendu.

Bénis soient tous les légumes et fruits indiciblement blessés

pour être portés en bouche.

Je suis végane devenue.

Géraldine Andrée.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s