Le cahier du Kif : semaine 12 ; devenir quelqu’un

Marie voulait devenir quelqu’un.

Elle voulait exister aux yeux du monde, être importante pour tous.

Elle avait un prénom, Marie, mère de tous les hommes, mais elle rêvait de se faire un nom.

Elle savait que le chemin serait long.

Pourtant, elle ne manqua ni de courage ni d’imagination.

Elle s’inscrivit à des formations ardues, d’âpres et onéreuses séances de coaching.

Elle tenta de relever toutes sortes de défis, de gagner des compétitions sans s’apercevoir qu’elle rentrait surtout en compétition avec elle-même.

Et il lui semblait qu’à chaque fois, elle ratait sa cible, qu’elle passait à côté de son chemin, qu’elle ne reconnaissait pas le visage de sa chance.

Un matin, épuisée par de vains espoirs et de futiles efforts, Marie ne put se lever. Elle était atteinte d’une profonde dépression et dut être hospitalisée.

Elle demeura de longs jours allongée, amaigrie, perfusée.

Elle voulait rester à jamais cachée derrière des stores baissés.

Au cours d’une séance de thérapie, la psychologue conseilla à Marie d’essayer – rien qu’essayer – de noter sur un petit carnet cinq menues choses par jour qu’elle avait appréciées.

Marie jugea l’exercice stupide mais comme elle n’avait rien d’autre à faire, elle se prit au jeu et se mit à écrire :

la tendre mie du pain,

le premier rayon de soleil du printemps sur la vitre de sa chambre blanche,

le crissement du papier étoilé autour du sachet de bonbons,

le bouquet de roses qui fleurait bon dans le vase,

le rire d’Anastasia, sa meilleure amie – lorsqu’elle lui rendait visite, il lui semblait qu’elle lui faisait le présent du temps de dehors.

Peu à peu, Marie apprécia le goût de la Vie.

Plus tard, elle nota

les couleurs d’un bosquet inattendu rencontré au cours de sa promenade dans le parc,

la robe toute neuve sur sa peau,

sa paire de lunettes originale,

et sa barrette en forme d’aile de papillon qui, en retenant l’une de ses mèches, faisait que l’aube touchait d’abord son front,

l’éclair bleu d’un geai dans le feuillage.

Elle se sentit exister quand le vent passait dans ses cheveux, quand l’herbe déposait sa rosée sur ses chaussures, quand les branches s’écartaient à son passage, quand le nuage se métamorphosait devant ses yeux, quand le muguet agitait ses clochettes et égrenait dans ses mains des notes silencieuses.

Elle partit en vacances, tout simplement.

Elle apprécia la route de campagne qui menait à la maison de tuiles rousses, les dîners qui duraient longtemps, les confidences dans le bleu du soir, le premier baiser échangé, la lecture des constellations, tête renversée dans les senteurs de la claire nuit.

Marie, grâce à ce petit carnet où elle notait jour après jour, semaine après semaine, mois après mois cinq petites choses qu’elle avait aimées, se guérit à jamais du besoin de devenir quelqu’un.

Dès lors, elle ne se sentit plus importante mais essentielle parce qu’elle savait apprécier toutes ces petites choses essentielles qui font que chaque vie est importante et unique en ce monde.

Elle existait pour les oiseaux du ciel, les fleurs de l’été, les grains de terre qui composent le chemin, les brindilles du pré, les fétus du vent car ceux-ci existaient aussi pour elle.

Marie avait donc remporté le plus grand des défis :

elle n’était pas devenue quelqu’un, non ! Nul besoin

car elle était… Marie.

 

Géraldine Andrée

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