La famille terrestre et la famille spirituelle

Nous avons deux familles : la famille terrestre et la famille spirituelle.

C’est ce que mon psy m’a dit.

Or, notre erreur est de confondre les deux, de croire que nous venons de notre famille terrestre alors que notre origine est bien plus vaste, bien plus haute et que notre pays natal se situe parmi les astres.

Cette confusion engendre beaucoup de souffrance car si notre famille terrestre ne nous accepte pas tels que nous sommes, nous croyons ne pas avoir notre place dans l’Univers.

Mon psy m’a dit :

La famille terrestre est éphémère ; elle dure le temps d’une vie.
La famille spirituelle est éternelle : elle nous accompagne de vie en vie.

La famille terrestre exige de son enfant qu’il soit parfait.
La famille spirituelle n’attend rien de l’enfant, sinon qu’il soit.

La famille terrestre voit l’enfant comme un reflet d’elle dans un miroir.
La famille spirituelle voit l’enfant comme il est. Elle le remercie d’exister.

La famille terrestre désire que l’enfant réalise les rêves non atteints (de son père, de sa mère, de ses aïeux).
La famille spirituelle sait que l’enfant est un rêve réalisé dans tous les temps et tous les espaces – passés, présents, futurs.

La famille terrestre transmet à l’enfant des choses dont il n’est pas responsable et qui le font pourtant sentir coupable.
La famille spirituelle voit la pureté de l’enfant comme une fleur parue un matin à fleur de monde.

La famille terrestre donne ses propres chaînes à l’enfant.
La famille spirituelle lui fait pousser des ailes destinées aux souffles des océans.

La famille terrestre alourdit les pas de l’enfant sur son chemin de vie.
La famille spirituelle le guide toujours un instant plus tard, une étincelle plus loin.

La famille terrestre a dans les armoires des secrets bien gardés de génération en génération.
La famille spirituelle montre à l’enfant le point d’or caché sous chaque pétale.

La famille terrestre demande à l’enfant d’accomplir un travail d’évolution.
La famille spirituelle récompense cette évolution qui a toujours atteint le plus haut degré que l’enfant a été capable de gravir.

La famille terrestre s’absente ; déserte ; abandonne l’enfant parfois. Ou elle meurt parce que le temps passe.
La famille spirituelle est fidèle. Qu’importe qu’elle soit invisible ! Elle conseille l’enfant intérieur de chaque adulte par des mots qu’elle dépose dans son âme pendant un songe, une promenade, une lecture. Elle le veille à son chevet, les soirs de silence et de peine.

Notre famille spirituelle habite au-delà de la terre.

Elle nous accueille joyeusement entre deux vies.

Il arrive néanmoins qu’elle existe sur la terre.

C’est alors un miracle qu’il faut fêter avec plus de générosité que son propre anniversaire.

On peut la rencontrer dans la parole d’un ami, les yeux d’un animal, le sourire d’un étranger que l’on reconnaît soudain.

Malgré le fait que nous soyons des passants dans ce monde, la famille spirituelle nous rend la souvenance de notre éternité et de notre maison première dans l’Univers.

Nous ne sommes jamais orphelins. Ni seuls.

A l’arbre millénaire dont les branches s’accrochent à la moire scintillante de la nuit,

nous sommes chacun

Feuille attachée.

C’est ce que mon psy m’a dit,
Aujourd’hui.

Géraldine Andrée

Mon psy m’a dit

Le souvenir de l’ombre

Quand on a clos
les volets,
l’ombre est entrée
chez toi.

Elle a jeté
son long
manteau
sur le piano

noir
d’ébène,
le tabouret
de velours

où tu t’asseyais
tous les jours,
tes bouquets
d’aiguilles à coudre,

les reliures
de ton mari,
les cartes
postales

de vieux
voyages
accomplis
par des amis

décédés
depuis,
les masques
africains

rapportés
d’une mission
géologique
au Ghana.

L’ombre
s’installe
aussi
à la grande

table
où tu servais
jadis
les dîners

de famille
et elle attend
qu’arrive
le plat de faïence

parmi
les ordonnances
oubliées
là.

Souvent,
je vois
battre
le coeur

d’or
de l’ombre,
ce balancier
de pendule

qui va
du même
rythme
tranquille

qu’aucun
événement
ne trouble.
L’ombre

demeure
désormais
à ton adresse.
Elle cache

dans sa robe
tes chers objets
dont tu guettais,
quand tu étais

encore
lucide,
le vol
possible.

A présent,
tu ne te souviens
plus
de rien

et lorsque
je retrouve
la rue,
les voix,

le mouvement,
la foule,
le soleil,
il ne me reste

de ma visite
chez toi,
et de mon parcours
parmi tes souvenirs

communs
à nous tous,
que le souvenir
de l’ombre

qui est venue
à saut de loup
une fin d’après-midi
d’août.

Géraldine Andrée

La maison d’autrefois

Je revois la maison d’autrefois : les fauteuils de velours vert, la bibliothèque où s’alignent tant de livres ; au centre du salon, le piano noir de jais ; sur le pupitre, les pages de la partition interrompue pour je ne sais quelle raison ; et dans la cuisine, une lumière de fin d’été qui dore la croûte dentelée de la tarte aux fruits.

Comment est-ce possible que je rentre dans la maison détruite comme si je revenais d’une promenade ?

Où est donc passée mon enfance pendant tout ce temps que j’employais à vivre ?

Géraldine Andrée

Tous droits réservés@2017

Il ne faut pas prendre au sérieux

Il ne faut pas prendre au sérieux

les obligations, les devoirs, les règles, les normes,

tout ce qu’on dit de toi,

les étiquettes qu’on te fait porter,

les préjugés que tu crois devoir assumer,

les sermons.

 

Mais il faut prendre au sérieux

les roulades du chat,

les parfums de l’herbe après l’orage,

les flocons dorés du forsythia au printemps,

le premier bouton éclos du rosier,

le soleil dans la véranda,

le petit présent emballé dans son ruban,

la nuit d’étoiles au bord de la mer,

les dessins sur le sable doux,

la langue de la vague près des chevilles,

le goût de l’orange en hiver,

le choeur qui résonne dans la cathédrale,

le petit sentier qui s’allume sous les feuilles,

les gouttes de rosée dans la paume,

les guirlandes du givre,

l’ami invisible auquel parle l’enfant,

le sucre des glaces multicolores au bout des doigts,

la sieste sous le marronnier,

le chapeau de paille qui tombe sur les yeux.

Il faut prendre au sérieux

toute la joie,

mon Dieu !

tous les rires !

Géraldine Andrée

Et si je sonnais chez toi ?

Au retour de ma promenade, je me suis dit :

-Et si je sonnais chez toi ?

J’ai marché sur le trottoir qui mène à ta porte : il y fait toujours soleil.

J’ai appuyé sur le bouton d’or où est inscrit le prénom Pierre, celui de ton mari et de ton père.

J’ai attendu.

Il faut d’ordinaire que je sonne plusieurs fois pour que tu répondes, que j’entende ta voix tremblante dans l’interphone et la même question :

-Qui est-ce ?

Puis ma voix :

-C’est moi, Géraldine ! Tu ne me reconnais pas  ? La fille de ta soeur Gisou !

S’il te plaît, Andrée ! Ouvre-moi !

Après un certain silence, c’est l’ouverture magique – automatique – de la porte que je pousse de mes deux bras car elle est si lourde…

Aujourd’hui donc, j’ai sonné plusieurs fois comme autrefois, l’un de mes pieds posé sur la marche blanche de l’escalier.

J’ai imaginé les stridulations de la sonnette chez toi. J’ai suivi le voyage des tintements provoqués par mon index : ils traversent les tentures, les portes des pièces closes sur les souvenirs, les tableaux, les tapisseries, le silence des chambres épais comme un long drap tendu puis ils arrivent jusqu’à ta lampe et à la fleur rose de ta nuque légèrement penchée au coeur de l’ombre, même en plein été.

Mais je savais que tu avais cessé d’être en mesure de répondre.

Je savais, en sonnant chez toi, que tu ne vivais plus ici, que tu n’y vivrais plus jamais.

En revanche, je ne sais pas pourquoi j’ai sonné chez toi alors que j’ai parfaitement conscience que tu n’es plus là.

Ce n’est pas pour faire face à ma solitude devant l’interphone muet. Non. Je ne crois pas.

J’ai sonné chez toi car je voulais retrouver le soleil du trottoir, les pas des passants, les rumeurs de la ville, le bourdonnement des autos, le murmure du vent dans les arbres de la place comme l’an dernier quand j’allais te rendre visite dans ton salon feutré.

J’ai sonné chez toi.

Et je le sais désormais :

Ce n’est plus le même temps mais tous les instants de ce jour – le clair trottoir en ce mois de juin, la marche blanche de l’escalier, le bouton d’or et même l’interphone silencieux aux reflets d’argent – lui ressemblent.

Aussi ai-je espéré pendant un bref instant qu’ils me mèneraient comme jadis à ta voix

et à cette seule question qui ne pouvait venir que de toi :

Qui est-ce ?

Géraldine Andrée

Voici quelques fraises

Voici

quelques fraises
dans la soucoupe
de faïence
fleurie

Le sucre
que tu saupoudres
y allume
ses paillettes

C’est le présage
des vacances
du sable
sous les sandales

des parfums
de plantes
qu’exhalent
les orages

des bavardages
et du bleu
qui s’attarde
sur les visages

Leur col
est encore
un peu
pâle

mais
elles sont
bonnes
presque

tendres
quand
les dents
s’avancent

dans leur chair 
vermeille
Aux fraises
succèdent

toujours
les cerises
qui balanceront
bientôt

leurs boucles
pourpres
dans la brise
Comme

le temps
passe vite
Voici
à présent

quelques fraises
dans leur soucoupe
de faïence
fleurie

Géraldine Andrée

De quoi tu rêves

Je me demande
de quoi tu rêves la nuit,
maintenant que tu souffres
de la maladie de l’oubli.

Rêves-tu d’ombres grises,
d’une famille sans visage ?
Es-tu assise
au bord d’une route

dont tu ignores
la provenance
et la destination ?
Attends-tu

sagement
sur une pierre
que s’arrête
le bus

qui va
au pays d’enfance
où la mémoire
est si courte ?

Peut-être
qu’il n’en est rien…
Peut-être
retrouves-tu,

la nuit,
la bonne odeur
du foin
des feus matins…

Peut-être
t’accroches-tu
au tablier fleuri
de Marie…

Peut-être
empruntes-tu,
ton panier d’osier
à la main,

dans la chaleur
bourdonnante
d’août,
le sentier

qui mène
aux mirabelliers…
Peut-être
couds-tu ta toilette

pour le bal
du quatorze juillet
mille neuf cent
quarante-six…

Ton futur mari
t’offre
son bras…
Déjà une valse,

et déjà, plus tard,
loin des lampions,
le goût du tabac
prisé

sur tes lèvres
ouvertes
pour le premier
baiser…

Peut-être
t’entends-tu pleurer
dans ta chambre
à part,

tout en haut
de l’escalier,
ta chambre
de vieille fille mariée…

Je me trompe
peut-être,
mais rêves-tu,
la nuit,

que tu prends
un sentier différent,
que tu contournes
des étapes

non nécessaires,
que tu évites
des épreuves
inutiles

pour enfin
arriver
à ta vraie
destinée ?

Il est possible
que dans tes rêves
tu te remettes
à vivre,

que tu te souviennes
des autres,
de toi-même,
et qu’en t’inventant

un futur
qui n’est plus,
tu oublies
ta maladie de l’oubli.

Géraldine Andrée

L’été à l’ombre de chez toi

C’est l’été.
Sur le chemin
qui va
jusqu’à ta grille,

tout vit ;
tout rit ;
tout bruit ;
tout luit.

Mais tes persiennes
demeurent
closes
parmi

les feuilles
de lierre
et les feux 
des roses.

Je me demande
comment c’est, l’été,
à l’ombre
de chez toi.

Entend-on
bourdonner les voix,
tinter les notes
du concert sous le kiosque ?

La lumière
dépose-t-elle
tout de même
en fin de journée

sa grande robe
rayée
sur les fauteuils
de velours ?

Perçoit-on
le bruit d’une porte
qui se referme
au loin ?

Ce qui est sûr,
c’est que la houle
du murmure
des arbres

ne roule plus
vers le regard
de cette jeune fille
sans âge

assise
dans son tableau
accroché au mur
de la cheminée.

Qu’importe aussi
cette brise
en fête
qui brasse

des pétales
et des abeilles,
personne
dans les chambres

n’y prête
l’oreille.
Et je songe
à quoi ressemble

le silence
dans tes miroirs.
Mais si je m’adresse
à ma mémoire,

je recevrai
peut-être
en guise
de réponse

le clignement
de l’horloge,
ce coeur
d’or

qui bat toujours
et qui ajoute
une seconde
de plus

aux souvenirs
que je vois
encore
endormis

ici et là,
derrière
chaque chose
qui repose

à l’ombre
de chez toi.

Géraldine Andrée

La première robe des beaux jours

Tu éprouves toujours une impression singulière lorsque tu revêts la première robe des beaux jours.

C’est une robe de coton rose et blanche avec des volants qui dansent autour de tes jambes.

Tu crois, à l’instant initial où tu sors dans le soleil de la rue, que tu es à la limite de l’indécence.

Mais ce n’est qu’une illusion.

La première robe des beaux jours a un décolleté sage, de fines bretelles, l’ourlet au-dessus du genou.

Pas de quoi mettre en émoi une cavalerie.

Tu as les épaules nues. On voit la naissance de la courbe de ta poitrine et le creux nacré de ta gorge.

Il suffirait, bien sûr, que la main farceuse du vent la soulève, voire la retrousse, pour qu’un passant voie davantage – une autre fleur encore dans sa corolle.

Mais le tissu de coton, tant que le vent demeure respectueux, ne laisse rien paraître.

Et c’est toi qui passes, affirmée, dans la lumière de ce début d’été.

Tu te familiarises avec les sensations nouvelles : l’air sur ta peau, le soleil aussi. A chaque pas, tes hanches ondulent, ondoient et tu devines le reflet blanc de la robe remuée comme une voile.

Ce qui t’étonne toujours délicieusement, lorsque tu sors avec la première robe des beaux jours, ce sont tes jambes qui se touchent en marchant, cette caresse de ta propre peau contre ta peau, comme s’il s’agissait du frôlement d’une inconnue.

Il n’y a pas de doute : tu es bien présente et vivante.

Les jours suivants, tu t’habitueras, c’est certain. Cet effleurement réciproque de tes jambes deviendra évident pour ta conscience.

Il fera partie de toi.

Mais pour le moment, c’est une découverte, renouvelée à chaque été. 

Et puis, tu le sais, la première robe des beaux jours est le présage

du maillot de bain plus échancré

et de la première vague qui t’accueillera bientôt dans son sillage.

Tu anticipes, en souriant, ces impressions singulières alors que, vêtue de ta robe blanche et rose bien sage, tu fais – comme si de rien n’était – tes courses ou ta promenade.

Géraldine Andrée

Extrait d’un recueil à paraître

Gratitude à la pluie

Merci

la pluie

qui mouille

ma robe

et qui l’imprègne

tant

de ces senteurs

de plantes

de ces parfums

de juin

que tout mon corps

à travers

le Temps

se fait

Chemin

Géraldine Andrée

Je me souviens

Je me souviens

J’ai regardé encore
le cadran d’or de l’horloge de l’aïeule
la fenêtre ouverte sur le jardin
les chaises de bois
la nappe blanche
tes mains étales
sur tes genoux
comme deux pétales
détachés de leur fleur

Puis
j’ai posé
en silence
la tasse
à sa place
dans ce rayon de soleil
ce rayon de grâce
et je suis

partie

Géraldine Andrée

Le Grand Voyage

C’est un grand voyage
qui ne nécessite aucun bagage,
pour lequel tu n’emportes
que l’Essentiel :
Qui tu es,
et si possible, quelques souvenirs
qui te rendront légère,
comme l’herbe haute
du jardin où tu préférais aller,
la confiture de reines-claudes
des après-midi d’été,
l’invitation de ta meilleure amie Linda
qui aimait tant jouer avec toi.
Le plus lourd
– les trahisons, les mensonges,
les brouilles et les traumatismes -,
tu dois le laisser
de là où tu pars
pour que ta destination
te soit assurée.
Personne ne sait
combien de temps
dure Le Grand Voyage.
On dit qu’il est Instantané,
c’est-à-dire qu’il possède
la vitesse
d’une pensée de Paix
mesurée à celle
de l’agile lumière.

Quand tu arrives,
tu choisis
la chambre
que tu préfères,
celle qui correspond
à ton rêve,
avec la couleur
qui t’inspire.
A ton entrée,
le silence
est si
Présent
que tu entends
bruire
la vague douce
de ton souffle
sur la rive
de tes lèvres.
Tu sais alors
que cet endroit
t’est parfaitement
destiné.
Tu te déshabilles
et prends une douche
pour oublier les pleurs
de ceux que tu as quittés.
Puis tu revêts
une robe de dentelle
fine.

Tu es prête
à aller
maintenant,
pieds nus
et cheveux déliés,
sur la terrasse
d’où tu vois
palpiter
dans des voiles
ouverts
le bleu
de la baie.
Et tu songes
que, finalement,
tu n’es pas si loin.
Tu es juste
au bord
du monde.

Géraldine Andrée

Ma définition de la richesse

Pour moi, vivre dans le luxe, c’est :

Avoir la chance de me réveiller avec les chants d’oiseaux et le roulement de la mer.

Voir les reflets de l’aube dans l’herbe.

Installer une chaise au soleil et méditer les yeux fermés.

Savourer le silence qui coule du monde comme d’un fruit.

Être libre d’emporter ma bouteille d’eau, mon pique-nique, mon cahier et mon stylo au bout du chemin inconnu.

Suivre la danse du bleu entre les arbres.

Ecouter mon coeur battre tranquillement dans la chaleur de l’été.

Trouver une correspondance troublante entre les yeux d’émeraude du chat noir et d’autres yeux verts, les feuilles parmi lesquelles il veille. Me réjouir d’être le témoin de cette rencontre.

Faire de mon souffle un sentier qui relie ces deux mystères.

Entendre le crépitement de la terre sous mes souliers comme si mes pas allumaient une braise.

Voilà.

Pour moi, le luxe, c’est ce que l’instant m’offre.

La simplicité de ses présents où que j’aille

et qui me font croire généreusement

que c’est moi qui suis à l’origine

de ces trouvailles.

Géraldine Andrée

Ton souffle

On me dit que ton souffle t’a quittée.
Mais mon âme me dit
que tu as laissé voguer ton souffle
dans la grâce du renoncement.

Tu as entrouvert tes lèvres
et tu as fait présent de cette fleur
détachée des bords de la rive
à Plus Puissant que ta volonté.

Maintenant, ton souffle est partout.
Il traverse les saisons.
Devenu ce flot
qui l’emporta

comme pétale,
il s’avance
toujours renouvelé
vers l’espace.

Il franchit dans mes songes
le seuil d’un vaste domaine
et entre dans le champ d’or
de tous les possibles.

Il habite les arbres, les herbes,
palpite sous les taillis,
s’engouffre dans les gorges
des torrents.

Il fait battre ensuite
le pouls du silence
et je crois entendre
un enfant qui dort.

Il ouvre ma fenêtre
lorsque le bleu du jour sonne
de sa note la plus haute
l’urgence à vivre.

Ce frôlement que je perçois
dans la nuit sur mon front,
quand je me cause tant de souci,
n’est-ce pas ton souffle

qui s’approche de moi ainsi,
craignant de me faire tressaillir
et éteindre
comme une flamme de bougie ?

Si je cherche mon chemin,
il suffit
que je lève les yeux.
Et voilà ton souffle

qui danse au-dessus de moi,
à la fois le vent
et le cerf-volant
relié à ma vie

sans le fil.

Géraldine Andrée

Le chemin de ta main

Je suis habituée
en passant
par le chemin
du jardin

à voir
ta main
se frayer
un chemin

parmi les épaisses
feuilles
de lierre
le soir.

C’est l’heure,
évidemment,
de fermer le volet,
de cheminer

jusqu’à ton lit
dans le noir
du grand
silence.

Et ta main,
au moment
de clore
la fenêtre,

me semble
si agile,
si complète,
si sûre d’elle,

quand elle écarte
les branches
qui limitent
ses gestes ;

ta paume, oui,
est si pleine
de confiance
quand elle décroche

les chaînes
qui attachaient
le volet au mur
que, je crois,

je me fais toujours
beaucoup trop
de souci
pour toi.

Ta main
n’est-elle
pas une aile
qui sait

où elle va ?
Et si tu as perdu
la tête,
la direction

de ton avenir
en chemin,
ta main guide
ta conscience,

un instant
plus loin
vers ton éternel
présent.

Voilà.
Tu as fermé le volet
et la fenêtre
d’un coup sec.

Ta main
a accompli
aujourd’hui
le rituel

nécessaire
qui donne
des repères
à ta vie.

Certes,
ta main
a des manies.
Mais lorsque je ne la verrai plus

surgir
entre les feuilles
qui envahissent
ta vitre,

je sais
que ce sera le signe
d’une autre nuit
qui commence.

Aujourd’hui,
ta main est apparue.
D’une certaine façon,
elle m’a fait signe.

Alors,
je continue
ma route
dans la lumière brune,

rassurée
en ce jour fini
par le chemin
de ta main.

Géraldine Andrée

7 gratitudes pour mon cahier de gratitudes

Mon cahier de gratitudes est ma demeure :

En lui, je me repose et je me retrouve.

Je revis par l’écriture ce que j’ai aimé dans la journée : l’odeur du pain grillé, la chaleur du café, ce concert de musique baroque, le flacon entamé du nouveau parfum, une fleur de soleil accrochée à mon décolleté.

Mon cahier de gratitudes est mon miroir :

Je suis infiniment plus que ce que les autres pensent de moi ; plus vaste que les jugements, les tampons et les étiquettes. Dans ce cahier, je note ce qui me correspond parfaitement.

Ce cahier, plus que n’importe quel ami, me révèle mon âme. En ses pages reviennent les mots « vent », « soleil », « enfance », « liberté ». J’embellis pour moi-même.

Mon cahier de gratitudes est mon chemin :

Il me montre, par la trace de mes phrases laissée par mon stylo, que j’avance. Quand les temps sont amers, je me contente d’une douceur accessible immédiatement  : celle de l’instant suivant.

Et seul cet instant compte. Qu’importe l’avenir ! Qu’importe le passé ! Je suis riche du présent de la page à écrire.

Mon cahier de gratitudes est ma mémoire sans fardeau :

Parce qu’il est disponible dans l’immédiateté, il me dit en silence :

Te souviens-tu d’aujourd’hui ? De l’éclat du caillou sous ton pas, de la note du violon plus haute que toutes les autres, de la robe argentée de la chatte sur ce muret, de la roue du paon ?

Mon cahier de gratitudes est un rayon de soleil :

L’éclat de l’encre sur un mot récemment écrit suffit à me redonner courage lorsque la météo est mauvaise.

Le blanc paisible de ses pages calme assurément toutes les tempêtes.

La lueur du prochain Merci est à prévoir.

Mon cahier de gratitudes est tempérance :

Chaque petite grâce prodiguée par le jour devient un événement à ma mesure.

Du sourire d’une inconnue dans le tram, de la serviette fleurie sur mon assiette, des bulles irisées de l’eau de Vichy, je fais une fête.

Mon cahier de gratitudes est témoignage :

Il me situe tous les détails de mon incarnation dans un ensemble grandiose. Il me montre que rien – pas même l’aile furtive de ce papillon qui passe comme une illusion devant mes yeux – n’a été vécu en vain.

Grâce à Lui, j’apprends à faire une révérence au Tout Petit puisque je me penche, dès que l’occasion se présente, sur la moindre brindille étincelante.

Gratitude pour mon cahier de petits luxes qui me rend si riche !

Chacun de ses feuillets est la preuve que, si je rends ma vie joyeuse,

je rends la Vie heureuse.

Géraldine Andrée

Préface à mon cahier de petits luxes

Le visage des notes

Les dimanches d’été,
tu sors écouter de la musique
au kiosque
du jardin public.

Tu es toute
de blanc vêtue
comme si tu te rendais
à tes propres noces.

Même si ce n’est pas loin,
je t’accompagne
car tu as perdu
la mémoire du chemin.

Voici le kiosque
étincelant au soleil
de cette fin d’après-midi
de juillet.

Tu reconnais
le piano noir de jais.
La main de la pianiste,
comme une aile de grâce,

se lève et s’abaisse
sur les touches
et c’est une sonate
de Mozart ou de Chopin

qui déploie
ses gouttes
sur les feuilles
du jardin.

Tu demeures
debout,
sans impatience,
pour une fois.

Mais je ressens
que tu veux être seule,
que ma présence
te dérange.

D’ailleurs,
tu te tournes
vers moi
et tu m’annonces

dans un souffle :
-Je ne vous retiens pas,
Madame !
Vous pouvez partir !

Tu as, en effet,
rencontré
de très vieilles amies
oubliées

et tu leur souris
dans une sorte
de rêverie
où je n’ai aucune place.

Tu as reconnu,
près du kiosque,
le visage des notes
dont tu t’es entourée

toute ta vie.

Géraldine Andrée

 

 

Marquer la page

Ecrire permet de marquer la page.

Inscrire une date en haut de la feuille.

A partir du premier mot, s’en remettre au Grand Large pour que coulent les phrases.

Dessiner les méandres de son passage sur la page blanche.

Les suivre plus tard, lors du retour vers le cahier.

Aller dans leur direction et mesurer combien on a changé.

Il est utile de laisser trace de soi pour avoir conscience de toute la distance parcourue entre le jour de l’écriture de la page et le jour de sa relecture.

Le temps avance, sans cesse tiré par les chevaux de la lumière.

L’écriture est la seule opportunité de revenir en arrière, de retrouver une époque avec ses voix, ses odeurs et ses couleurs disparues et de la faire sienne à nouveau.

L’écriture est le seul retour possible.

J’ai rêvé, cette nuit, que je vivais dans le château des Tudors. J’étais une suivante d’Anne Boleyn et celle-ci m’apportait un cahier rouge sur lequel je voyais inscrits des pensées intimes, des maximes, des récits personnels, des listes de joie ou de tristesse. 

C’était le Cahier de Vie.

La reine faisait défiler les mots avec son doigt et, penchée sur son épaule, je lisais.

J’ai maintes fois rêvé de l’époque des Tudors, des châteaux aux machinations cachées, des prisons, des persécutions religieuses, de la toile blanche et froide sur la peau alors que l’eau froide suinte des murs et… d’une flamme dans sa coupe près d’une plume et d’une feuille de papier.

Je peux dire aussi le faste des chambres secrètes, les robes lourdes, les livres interdits, les cahiers de vie qu’il faut enfouir dans l’ombre d’un tiroir pour sauver sa vie.

Rien n’est perdu. Un cahier oublié, abandonné peut revenir nous visiter en songe et s’ouvrir. Nous seuls entendons sa voix silencieuse qui nous dit : J’ai tant à te dire !

J’ai souvent rêvé des cahiers de mes autres vies : leur couverture – rouge, orange ou bleue – revient du plus loin de mon enfance.

Toujours plus loin, je sais leur cuir de chagrin, leurs pages rêches, l’encre noire d’une autre langue qui a depuis longtemps séché et dont je vois luire encore les reflets.

Tant de cahiers pour tant de jours, de saisons et de vies… avant de relire Le Grand Cahier de La Destinée entre deux vies !

Aujourd’hui, écrire me permet de marquer la page. Alors, j’inscris la date du Jour en haut de la feuille et, à partir du premier mot, j’avance vers le Grand Large.

Géraldine Andrée

Le pardon

Je sonne à ta porte.

Tu m’ouvres.

Je vois ton beau regard bleu-clair et interrogateur.

Invariablement, tu me demandes :

-Qui vous êtes ?

Invariablement, je te réponds :

-Je suis Géraldine ! La fille de ta soeur, Gisou !

Et tu me réponds :

-Qui est Gisou ?

Et je te réponds :

-Gisou, ta deuxième soeur, celle qui habite T.

Et tu t’exclames :

-Ah ! Parce que j’ai une soeur ! Mais entrez, Madame !

Tu me vouvoies, comme chaque jour. Je ne rectifie pas.

J’entre. Je m’assois sur ton sofa. J’entends battre la pendule. Le silence est baigné de lumière. Oui, vraiment, c’est un beau silence clair comme ton regard qui se pose sur moi. Il donne du relief au tic-tac de la pendule comme l’onde affine les rayons du soleil qui la traversent.

Tu me demandes :

-Vous voulez boire quelque chose ?

Je te réponds :

-Non ! Merci !

Je te demande :

-Comment vas-tu ?

Tu fais la moue et tu me réponds en retournant la paume de ta main droite deux fois :

-Couci ! Couça ! Et vous, Madame ?

Je te réponds invariablement :

-Bien !

Nous sommes enfin ensemble, assises, dans le soleil du silence.

Quand mes yeux s’enfoncent dans l’eau de tes yeux, je n’y lis aucun remords, aucun remous.

Oubliés, les séparations, les trahisons, les affronts, les éloignements, les années sans se parler. Oubliée, la terrible scène de l’héritage.

Ton regard et ta voix expriment la paix obtenue sans le pardon.

Il a bel et bien cessé, le temps des histoires.

En effet, tu n’as plus d’histoire.

Il m’arrive parfois de songer que ta maladie est pour tous ceux qui viennent te voir

l’expression sans mot du pardon.

Géraldine Andrée

Le voyage intérieur

Changer de correspondance intérieure.

Ne pas compter sur les directions extérieures mais sur ses propres intuitions pour réaliser le passage.

Ouvrir la porte qui donne sur ce grand espace à Soi.

Sortir en toute confiance.

L’histoire consiste à commencer le chemin, à contempler sa première trace.

Remarquer la chaleur de cette fleur de soleil éclose sur sa joue.

Aller à son rythme comme la fourmi sur les lignes de la feuille.

Se donner la chance de la lenteur tout en avançant.

Rêver avec délice à sa destination et au délai qui y conduit.

Anticiper l’arrivée sans se presser.

Prendre le temps d’observer les signes de la lumière.

S’absorber dans la raison d’être d’un jour comme celui-ci, indépendante de toutes les causes.

Se contenter du trésor d’une halte et se dire que cette halte fait non seulement partie du voyage mais aussi qu’elle est le voyage.

Faire l’offrande de son pas à la Vie.

Voir tous les beaux paysages qui se succèdent et détenir le miracle de la réponse à la question 

D’où vient cette beauté ?

C’est l’Oeil, mon ami, qui a embelli.

Le chemin accompli est devenu le prolongement de Toi,

la continuité de ta Joie.

Géraldine Andrée

Le voilà,

Le voilà,

ce journal de la Lumière,
ce cahier des jour clairs
tout enveloppé
dans sa couverture douce,

et qui se prête
à merveille
au geste
de la découverte,

à l’index qui le feuillette,
ce recueil
de quatre-vingt dix paysages
qui vous emmènent

vers l’infini mystère,
au-delà de l’échancrure
bleue des pins,
à l’embouchure

du souffle
de la mer.
A cette heure,
la grâce

d’une lumière neuve
touche
les bords de ses pages
comme un rivage.

Je souhaite
qu’il s’ouvre
chaque jour
comme une fenêtre

sur le matin
méditerranéen
qui se lève
dès qu’on le rêve.

Géraldine Andrée

Ton bonnet de nuit

Il est dix-sept heures.

Tes deux soeurs (ma mère, ma tante) et moi-même assistons à ton coucher comme autrefois pour les reines.

Tu as revêtu ta chemise à fleurs et ton bonnet de nuit d’un autre âge, que tu utilisais aussi au temps où tu te lavais encore les cheveux, pour recouvrir tes bigoudis.

Tu ne te préoccupes pas de nous. Sous ta lampe de chevet, tu feuillettes un vieux magazine que tu as récupéré dans une poubelle.

J’entends alors ma mère prononcer cette phrase :

-Tu es mignonne avec ton bonnet  !

J’y décèle le ton de la complicité feue de jadis, qui a gardé une seule lueur susceptible de crépiter sous le froid des ans, des brouilles, des rivalités et des longues séparations – l’étincelle de votre enfance d’avant mon enfance, celle qui m’est inconnue mais dont je deviens à mon insu l’imaginaire témoin :

les sauts dans le lit, les confidences au coeur de la nuit, la lampe allumée sous le drap, les lectures clandestines des revues où l’on voit se déhancher Brigitte Bardot, les batailles d’oreiller, les disputes et les pleurs jusqu’à ce que votre père arrive et vous flanque une bonne correction, plus tard les rêveries sur les gars, la jalousie secrète puis le silence enveloppant le premier baiser qu’on ne partage pas.

Que de pensées communes et inavouées à l’heure où vous mettiez vos bonnets de nuit!

Tu ne réponds pas à ce compliment. Tu fais la moue. Tu as gardé l’habitude de bouder. On ne sait pas pourquoi.  C’est une marque de coquetterie, je crois.

Assurément, tu es une vieille petite fille. D’ailleurs, comme les petites filles, tu dois dormir longtemps.

Alors, on te laisse. On ferme la porte.

Le soleil brille dehors, inonde les arbres et les trottoirs.

C’est un temps à converser pour  retrouver la mémoire.

Mais quand tu te coiffes de ton bonnet de nuit, il est trop tard.

Géraldine Andrée 

J’écris

J’écris

pour toucher

le mystère

de la Vie

avec la pointe

de ma plume

***

Je ne fais

Rien

C’est

le Divin

qui trace

 

mon chemin

grâce

au mouvement

de ma main

sur la page

 

Géraldine Andrée

Ton regard

Vient l’heure

où ton regard

ne fixe

aucun point,

 

même pas

ce trait d’union

sur l’un des vieux chandails

que tu rapièces,

 

même pas ces pointillés de lumière

sautillant pourtant

sur le chemin bleu

de ton poignet,

 

même pas les virgules

minuscules

de cette montre

qui scande ta vie encore.

 

Vient l’heure

où ton regard

cesse

de s’attarder

 

car il est temps

pour lui

de s’en aller

vers une destination

 

sans halte

dont toi seule

connais

le secret.

 

Alors, ton regard

traverse

mon visage,

et, comme une vague

 

qui franchit

le seuil des sables,

il prend

le large.

 

Moi, je reste sur le rivage.

Ton regard

n’emporte jamais

mon regard

 

vers un point commun.

Vient l’heure

où, quand je te quitte,

tu es déjà

 

loin.

 

Géraldine Andrée

Le murmure de l’eau

Seul

me console

le murmure

de l’eau

secrète

dans l’herbe

 

J’y abandonne

enfin

mes chagrins

qui ne deviennent

plus

que fétus

 

de paille

insignifiants

pétales

emportés

au large

du Temps

 

Et je me sens

enfin

réunifiée

par la clarté

qui se fragmente

en mille

 

paillettes

que des reflets

bercent

entre

chant

et chuchotement

 

Quant

aux têtes

flamboyantes

des joncs

qui se détachent

des tiges

 

pour suivre

le flot

leur renoncement

m’apprend

le pardon

des tourments

 

Seul

me console

le murmure

de l’eau

secrète

dans l’herbe

 

Géraldine Andrée

Tous droit réservés

Copyright 2017

Le secret de la pluie

La pluie a le talent de révéler les secrets du jardin.

Après l’averse, les parfums qui dormaient sous les feuilles, au chevet des racines, à fleur de terre, entre les brins d’herbe se répandent comme une infusion dans l’air.

Et tu reconnais les odeurs de l’humus, du fenouil, du thym mêlées à la senteur des pivoines fraîches.

Les gouttes qui tremblent encore aux branches accrochent au bord de tes cils des étincelles  insoupçonnées que tu ne vois point par une matinée ensoleillée d’été.

Voici une lueur bleue, un feu mauve, une touche d’or rose qui battent au coeur transparent de chaque goutte vivante.

Et ta promenade elle-même se fait musique.

N’entends-tu pas comme les flaques allument leurs cymbales sous tes pas ?

Que de variations de notes, n’est-ce pas ?

A moins que la pluie n’ait qu’un seul don,

te révéler

un secret d’enfant jusque là inconnu de Toi :

la clarté de ton regard

qui montre enfin à ton prochain

le jardin

comme au tout premier matin…

Géraldine Andrée

Le pot de faïence blanche

On a découvert, caché dans un coin de ta chambre, le pot de faïence blanche décorée de fleurs bleues, qui date de ton enfance. C’est un pot précieux dans la famille.

Quand je n’étais pas encore née, tu y lavais ton baigneur potelé. On m’a dit que tu y faisais ta toilette, les matins, avant le départ pour l’école. On m’a dit aussi que tu t’amusais, les dimanches, à lancer dans le couloir des bulles irisées à partir de l’eau et de la mousse de savon que tu recueillais sur ses bords. Puis, tu riais aux éclats.

Plus tard, tu y laissas tremper ton linge rougi chaque mois. Tu passais, les jours d’été ardent, le gant mouillé sur ta gorge et sur les roses de tes seins tout juste écloses. J’imagine les bretelles dénouées de ta robe qui dévoilait la ligne mauve et cambrée de ton dos dans l’ombre des persiennes. Je te vois d’un seuil disparu assister à ta lente métamorphose.

Personne n’imaginerait que le pot ait pu avoir d’autres fonctions que celle de la toilette. C’est un pot bien décoré. Les fleurs sont peintes sur la faïence avec de fines touches de bleu où s’allume un reflet d’argent.

Aujourd’hui, si j’en crois ta manie, le pot de faïence blanche fleurie de bleu a changé d’utilité.

Je t’ai surprise, un matin, serrant le pot contre ton ventre comme un enfant fragile qui reposerait dans la corbeille de tes bras. Tu te dirigeais vers les toilettes, d’un pas précautionneux, pour en jeter le contenu. Sans honte, sans tabou comme si cela eût été une évidence de toujours.

Le pot de faïence qui te permettait, aux dires de tous, de faire une toilette coquette pendant toute ton enfance et ton adolescence te sert désormais, par je ne sais quel réflexe archaïque, de pot de chambre lorsqu’un besoin urgent interrompt ton sommeil.

Spontanément, je t’ai traitée de « dégoûtante ». A quoi bon ? Tu as poursuivi ton chemin vers ta destination, engoncée dans ta robe épaisse et coiffée de ton bonnet de nuit qui descend jusqu’à tes yeux.

Tu as gardé la mémoire de gestes ancestraux dont tu n’as pas conscience.

Ils te rassurent. Ils te donnent des repères dans un temps qui n’est plus. Et tu m’enseignes avec une fidèle exactitude, toi, la malade de l’Oubli pour laquelle les noms et les visages se sont évanouis, les us et coutumes d’autrefois quand « je n’y étais pas ».

Je deviens la confidente à mon insu de l’une de tes obscures habitudes.

Et j’en éprouve une profonde solitude.

Géraldine Andrée

L’autre matin

Voici l’autre matin,
celui de la vague vive
à fleur de rivage
qui rivalise

avec le vent
venu de loin
pour caresser
les visages ;

celui de l’azur clair
comme un verre
d’eau plein ;
un matin

dont le présent
est bon comme la lumière
du miel déposé
sur la mie de pain.

Je ne sais
si c’est
le matin d’hier,
d’aujourd’hui ou de demain.

Mais je sais
qu’il nous ressemble
quand son souffle tremble
de mes lèvres à tes mains.

 

Géraldine Andrée

Le fil de la voix

Il est dit

à l’enfant

que s’il approche

son oreille

de la terre,

 

il entend

couler

le chant

d’une rivière

secrète

 

qui remet

ses peines

à l’océan.

Et toi,

si tu approches

 

Ton Oreille

du coeur

du monde,

entends-tu

couler

 

ma frêle

voix

qui, en suivant

le fil

de sa prière

 

dans le silence

de la nuit

profonde,

se rapproche

sans cesse

 

avec  une confiance

certaine

de l’embouchure

si lointaine

de Ton Chant ?

 

Géraldine Andrée

Ta photographie

C’est une fin d’après-midi d’août.

Ma tante – ta soeur – séjourne chez toi pour t’apporter de l’aide, te faire la cuisine, te laver les pieds et les cheveux, t’inciter avec une ferme douceur à effectuer ta toilette.

Une mèche de soleil tombe soudain sur le vieil album de photographies ouvert près des tasses.

Ma tante s’exclame :

-Tiens ! Andrée ! C’est toi !

La petite photographie aux bords dentelés et jaunis passe entre toutes les mains jusqu’aux miennes.

C’est un chaude journée d’été comme celle-ci. L’herbe du jardin est assez haute.

Le cliché est en noir et blanc mais on devine en arrière-plan le ciel lumineux, le soleil ardent, les lueurs sonores des bourdonnements, le vertige de la clarté sur les tempes.

Tu te tiens debout près d’une large bassine métallique aux reflets d’argent, destinée à te rafraîchir et qui sert en ce temps-là à la fratrie de piscine.

Tu dois avoir quatre ans. Tu es en maillot de bain blanc. Tu es une enfant potelée, grassouillette. On voit tes cuisses charnues, ton ventre rond, tes joues pleines.

Des mèches auburn et bouclées tombent sur tes épaules. Tu fixes l’objectif avec un air étonné, presque mécontent. Tu ne souris pas. Il me semble même que tu fais la moue, indice de ton futur caractère autoritaire.

Je te tends la photographie.

Tu la prends.

J’entends son craquement rêche entre tes mains.

Tu t’observes quelques instants, à moitié surprise et à moitié distante, comme une enfant qui se voit confrontée soudain à sa propre image dans le miroir, un matin, et qui ne réalise pas encore que c’est bien elle.

Tu ne fais pas le lien entre la fillette que tu fus et la vieille femme que tu es devenue.

Assurément, pour toi-même, tu es une autre.

Une autre, cette fillette de jadis, en maillot de bain et s’apprêtant à se baigner dans la canicule.

Une autre aussi, cette femme âgée assise dans son fauteuil en retrait de la table, vêtue d’un pull-over gris alors qu’il fait si chaud. D’ailleurs, tu hais maintenant les douches et les bains. Tu rechignes à te dévêtir et à te laver. L’eau te dégoûte.

Ton regard ne reconnaît pas tes yeux d’enfance.

Assurément, tu n’es plus celle que tu as été.

D’un geste désormais indifférent, presque désinvolte, tu me rends la photographie.

Puis, tu nous regardes.

Tu ne reconnais pas davantage nos yeux car dans ces miroirs aussi tu ignores qui tu es,

enfant des matins sans miroir redevenue.

Géraldine Andrée

Ton absence

Ton absence,
c’est cette présence
dans les gouttes qui tombent des feuilles,
les fétus des chemins,
les rayons du soleil,
les cristaux de sel du vent qui vient de la mer,
les lueurs blondes des pollens,
les ombres qui s’allongent sur le mur de l’église,
les ciels à l’envers des flaques,
les remous de l’air,
les murmures de l’herbe,
les grains de terre sur les ongles des enfants,
les pépins de la grenade,
les notes d’une chanson,
les mots d’un poème,
les souffles d’un baiser qui s’entrecroisent.
Ton absence,
c’est cette présence démultipliée
partout où je vais.

Géraldine Andrée

Toi qui perds la mémoire,

Toi qui perds la mémoire, tu vis entourée du passé.

Tu déambules parmi des tableaux du dix-huitième siècle représentant des portraits de jeunes filles et de nymphes dans des paradis bucoliques ou des scènes familiales de Greuze.

La bibliothèque est remplie de livres anciens à la reliure pourpre ou dorée qu’avait achetés aux enchères ton mari.

Dans le salon de musique sont accrochés deux hauts portraits en pied : Louis XVI et Marie Antoinette.

Sur le siège devant le piano, un napperon que ma mère a crocheté assise au soleil et que tu lui as chipé quand tu avais vingt-cinq ans déploie sa corolle jaunie par le temps.

En empruntant le couloir qui mène à la salle de bains, on défile devant des étagères où sont superposés des livres de recettes de ta grand-mère. Je les imagine ouverts dans cette cuisine du début du vingtième siècle, une lumière blonde de fin de journée éclaire les explications, les poules montent au bord de la fenêtre et caquettent, la fourche renversée contre le mur d’en face montre ses dents auxquelles restent accrochées des touffes de foin, Marthe a laissé ses sabots sur le seuil, l’heure du repas est proche, il faut que tout soit prêt lorsque Michel rentrera.

Dans l’ombre du soir qui s’avance, l’armoire de la grand-tante dont tu as hérité en dépit du testament émet une longue succession de craquements mais tu ne t’en effraies pas car tu es sourde.

Sur la table de travail de ton mari, on trouve un fatras de cartes postales envoyées il y a longtemps déjà. Les phrases brèves comme Bonnes vacances du Lavandou ne sont plus d’actualité mais elles témoignent irrémédiablement de ce qui fut. Celle qui a le plus fréquemment signé, Midette, la maîtresse ensuite reniée, est décédée.

Dans les placards, les robes et les chemisiers désuets de ta jeunesse emmêlent leurs manches bariolées de fils car cette manie de vouloir repriser tout le temps t’absorbe toute entière pour les jours qu’il te reste.

Tu passes régulièrement à petits pas de souris silencieuse devant l’immense miroir Louis Philippe dans lequel tu ne te regardes pas.

Ces preuves d’un passé lointain, à jamais enfui, dont tu t’es accaparée avec cupidité jadis – en achetant, en empilant, en entassant, parfois même en volant – ne te concernent plus.

Toute cette richesse dont tu te vantais qu’elle te fut si proche, si familière, à toi, la descendante de paysans, t’est désormais étrangère.

Toi qui t’enorgueillissais de tes biens, tu vis maintenant dans une sorte d’indifférence pour des objets qui t’ont naguère coûté très cher – le prix de ta liberté et de ton indépendance envers un mari aisé mais égoïste.

Tu as oublié l’image que ces tableaux et ces miroirs inestimables me renvoient à ta place : l’abdication de ta vie personnelle.

La seule richesse qui compte maintenant à tes yeux est l’or roux de la grosse cuillerée de compote dont tu te barbouilles, vieille fillette, la bouche et les joues.

Géraldine Andrée

La chambre douce

Tu le sais.
Il est une chambre douce, là-bas, dont la fenêtre se cache parmi les feuillages.
Ta main à l’aube ouvre les persiennes avec des gestes de brise s’affairant autour d’une robe de jeune fille.
Les vitres s’illuminent en fin d’après-midi comme un bijou qui brille.
Tu vois la chambre dès que tu rentres de la plage et que tu longes le chemin bordé d’eucalyptus et d’herbes sauvages.
C’est une chambre dont le bleu enveloppe à merveille ta peau mouillée offerte au soleil.
Une chambre qui fleure bon la serviette de lavande et le savon de rose.
Une chambre à l’écart de la houle du monde qui emporte toute chose.
Une chambre faite pour les murmures et l’oubli.
Une chambre dont le silence qui t’étreint te délivre.
Une chambre qui t’emmène au large de toi-même.
Il est une chambre douce, là-bas, cachée derrière ce nom de paysage qui se balance au passage de ton souffle :
Kelibia.

Géraldine Andrée

Des nouvelles de toi

Comme je te l’ai déjà dit, je t’écris tous les lundis.

Des lettres que je ne t’enverrai pas car, même si tu les reçois, tu ne les liras pas.

Et surtout, tu ne reconnaîtras pas ma voix.

Alors, j’en fais une sorte de journal intime que je te dédie.

C’est pour cette raison que je t’écris tous les lundis.

 

Dans ces pages, je me donne des nouvelles de toi, entourée par les menues choses du quotidien.

Je me donne des nouvelles de l’auréole du soleil sur ton poignet,

de tes chaussons mauves,

de ton pantalon blanc taché par les éclaboussures du déjeuner.

 

Je me donne des nouvelles de l’heure qu’il est à ta fenêtre, du lierre qui envahit ta terrasse, des moucherons qui tourbillonnent dans son épaisse lumière verte.

Tu ne peux le couper comme jadis. Tu n’en as plus la force ni la méthode.

Je me donne des nouvelles en toute objectivité de ce que tu vis : tes yeux qui s’égarent quand tu cherches un mot et ce regard plein de grâce quand tu manges dans le silence gris de ta cuisine.

 

Je me donne des nouvelles aussi de la fourmi qui voyage sur ton pain. Il faudra dire aux auxiliaires de vie qu’elles fassent plus soigneusement le ménage. Je l’écris pour moi comme pense-bête sur ces lettres dont tu es la destinataire sans vraiment l’être.

 

Et surtout, j’essaie de me donner des nouvelles de ta mémoire au large des jours : les vacances chez ta Grand-Mère, les yeux paisibles de la jument derrière son enclos, la cueillette des fraises, le piano dans la chambre bleue, le potager bourdonnant en fin d’après-midi, les jardins ouvriers pas très loin de l’école où ton père  – dont tu étais l’élève – enseignait.

 

Je ne crois pas, dans ce domaine, que je sois toujours objective. Je m’interroge sur la couleur exacte des adjectifs pour présenter ces tableaux de ta vie. Le choix de tel ou tel mot désigne-t-il fidèlement ce que tu as vécu ?

 

Comme tu es exilée de ton passé, encore une fois, tu ne sauras me répondre.

Alors, je décide de ne pas m’aventurer trop loin sur ton chemin enfoui.

Ta vie t’appartient et je n’ai pas le droit de la faire mienne. J’accepte que tous les épisodes qui ont façonné ton identité s’effilochent.

 

Je me contente de me donner des nouvelles de toi au présent : ce bleu sur ton coude, tu t’es encore cognée ? Tu n’as pas trop chaud, en plein été, dans ce chandail tricoté ? Tu te dois te sentir mieux, les cheveux lavés !

Mes questions, mi assertives, mi négatives, demeurent en suspens.

C’est pour cela que je continue à t’écrire tous les lundis.

Mes lettres qui se succèdent dans ce journal sont les seules réponses à tes silences.

Géraldine Andrée

Retourner à la toute première enfance…

-Et qu’appelles-tu la toute première enfance, Géraldine ?

-Colorier des images en s’inspirant des couleurs du temps, réaliser les yeux ouverts des rêves héroïques, écrire des poèmes pour bercer le monde en soi, faire couler des mots nouveaux et s’en délecter comme d’un sirop, donner à chaque jour une parure de clown, baptiser la lumière avec les gouttes de son rire.

Aimer le simple, le vrai et le touchant.

Faire de chaque instant

un présent.

Géraldine Andrée

Le pari de l’instant

Je me surprends à croire que quelques instants bien vécus suffiraient à te faire retrouver le chemin qui mène à ta mémoire.

J’ai cette foi, oui, parfois, qui consiste à parier sur l’instant, à faire de l’instant le chemin qui te guidera vers le panorama de ta vie passée.

Et je place tout mon espoir en la saveur d’un fruit, en la matière d’un tissu, en la couleur du jour sur un meuble…

jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’un tel souhait est irraisonné.

En effet, après que tu as gloutonnement mangé le fruit, tu me regardes, béate, la bouche cerclée de jus comme si tu étais nouvellement née.

Tu piques avec ton aiguille le tissu que tu tends entre tes doigts, tête baissée.

Tu traverses inexorablement à pas lents la lumière qui éclaire les meubles pour aller fermer les volets.

L’instant présent ne te ramène pas à d’autres instants plus lointains.

Seul compte l’instant au moment où il est vécu.

Il était bon, le fruit, tendre et sucré. C’est ainsi, sûrement, que tu l’as goûté, ressenti. Mais maintenant, c’est fini, tu l’as déjà oublié.

Ce fut une petite pause au cours de ton voyage qui n’a plus ni origine ni destination.

Et je me dis que c’est peut-être cela, la Vie, la vraie destinée :

être léger, sans bagage, sans référence, sans comparaison.

Prendre l’instant pour ce qu’il est, une grâce déjà envolée dont nullement tu ne t’attristes.

Il n’est pas de chemin ; il n’est qu’un endroit où tu t’assois et respires.

Toi, tu sais d’instinct désormais ce que je tente d’apprendre et d’appliquer dans ma vie sans vraiment y parvenir.

Géraldine Andrée

La chambre au bord de la mer

Elle se réveilla en rêve dans la chambre au bord de la mer.

Le chant du vent qui courait sur la rive était toujours aussi vif.

Quand elle ouvrit les persiennes, elle tendit les bras vers l’échancrure de feuilles offerte au soleil.

Dans l’armoire, les robes de la saison ancienne l’attendaient.

Il suffirait d’une seule étincelle de sa volonté pour qu’elles se délivrent de l’ombre et qu’elles déploient sur ses pas leur fleur de flanelle.

Surtout, elle revit avec le même étonnement d’enfance l’azur mêlé à la plage,

deux blancs différents qui se berçaient réciproquement sur le ventre de l’aurore.

Elle se réjouit alors d’être le témoin secret de ces noces étranges où terre et ciel trouvaient à cette heure leur équivalence,

à jamais frère et soeur de lait de la lumière.

Elle rêva qu’elle s’éveillait dans la chambre au bord de la mer.

Géraldine Andrée

La table d’autrefois

Tu caresses en cette fin d’après-midi en passant la table de bois et tu me dis, d’une voix calme :

« Voici la table d’autrefois. »

Tu y mangeais souvent. J’avais à peine vingt ans quand je fus invitée à un grand déjeuner du dimanche que tu avais préparé.

Il y avait là ton feu mari qui remplissait sa pipe de tabac en tapotant dessus pour mieux l’écraser,

et Valérie, l’amie du couple, en vérité la maîtresse cachée – je crois aujourd’hui que tu feignais de l’ignorer,

Bettie dont le rire sonnait en de multiples notes comme les perles d’un collier qu’une danse aurait fait tinter,

et Roger dont la phrase prononcée – alors que tu servais des pamplemousses pour entrée – se rappelle à moi dès que je tente de découper proprement cet agrume en quartiers :

-Le pamplemousse est le fruit le plus difficile à manger. Il vous éclabousse toujours !

Hormis les pamplemousses, je ne me souviens plus du menu.

Mais après tant d’années, je me souviens des vêtements que je portais alors : un pull bleu que je possède encore, une jupe courte de laine noire et des collants épais. J’avais des cheveux blonds tout bouclés. Je sortais à peine de l’enfance.

Je me souviens des éclats de voix, des conversations enfiévrées auxquelles je participais peu – ayant toujours été discrète, voire silencieuse lors des banquets.

Ce fut la seule fois où je mangeai, invitée par toi, à la table d’autrefois.

Une brouille de vingt années recouvrit ensuite le passé familial comme une nappe grise.

Les visages qui entouraient la table d’autrefois sont feus ou ridés. Roger est décédé, emportant avec lui son humour. Les rides se sont peu à peu écrites sur ton front, tes joues, les commissures de tes lèvres. Je mesure combien, en dépit de nos âges différents, nous étions tous jeunes en ce temps-là.

Elle n’a guère changé, la table d’autrefois. Les chaises des invités demeurent les mêmes, leur emplacement est strictement identique à celui qu’imposait jadis ce grand repas.

Le bois, quant à lui, conserve à jamais ses sillons.

En cette fin d’après-midi, la lumière écrit, il me semble, les mêmes phrases sibyllines sur les angles que lors de cette lointaine fin de dimanche. Elle y fait miroiter un alphabet singulier et des pointillés d’or qui m’intriguaient déjà quand les conversations autour de moi s’exaltaient sous l’effet du vin.

A l’intérieur de ces lettres qui s’élargissent en tremblant, attendent les prescriptions, les recommandations diverses, ta carte Vitale, les médicaments posés par les auxiliaires de vie.

Les assiettes dorment pour toujours dans le profond buffet.

Ta vieille pendule, coeur du temps, bat dans le silence.

Mais comme elle est présente, la table d’autrefois !

Comme elle se veut fidèle à ta mémoire, alors que jour après jour, tu t’absentes de ton passé!

Aujourd’hui, tu l’as reconnue, bien que tu aies oublié tous ceux qui y ont mangé et que je sois une étrangère pour toi.

Elle se ranime dans ces quelques mots que diffuse comme des rayons la lampe de ta voix qui passe dans le jour :

Voici la table d’autrefois.

Géraldine Andrée

Une saison pour un rêve

Ce n’est, parfois, ni l’heure ni la saison pour un rêve.
Il faut avoir l’humilité de le reconnaître et ne pas forcer le cours du temps. Sinon, notre rêve peut se décourager à aller ainsi à contre-courant.
Il vaut mieux lâcher prise sur son rêve, le libérer, le laisser s’envoler ailleurs, vers le pays divin où il se ressourcera.
Le rêve reviendra – c’est sûr – à une autre saison, une autre heure, sous un autre nom, avec une autre couleur, un autre chant.
Mais ce sera bien Lui.
A sa manière familière de se poser au bord de notre fenêtre, on Le reconnaîtra.
Délivrer son rêve des filets des velléités n’est pas abandonner.
C’est faire confiance en sa capacité de retour…
un beau jour !

Géraldine Andrée

Un jardin pour cahier

Mon Dieu !

Donnez-moi un jardin pour cahier ;

un jardin que l’on entend respirer près de soi comme un poème né à l’aube ;

un jardin qui murmure à l’âme des mots qui n’existent pas encore mais qui viennent de l’alphabet de la source ;

un jardin familier telle une paume offerte au jour ;

un jardin qui, pareil aux yeux verts du chat surgi d’un chemin, réveille à fleur de rêve le dormeur ;

un jardin dont les feuilles en se tournant vers le vent changent à chaque instant ;

un jardin qui se feuillette avant que l’index ne touche les lèvres pour que le secret soit bien gardé ;

un jardin intime, à poser sur sa poitrine pendant l’hiver.

Donnez-moi, mon Dieu, un jardin qui se retrouve au fond de la mémoire et se relit quand le temps a détaché toutes les fleurs blanches.

Donnez-moi un jardin dont les feuilles successives

m’inviteront à vivre

un matin,

un mot

plus loin.

Géraldine Andrée

Le pays de l’oubli

Quand je te regarde dans les yeux, je sais un pays d’oubli, recouvert d’eau calme, un pays de lacs bleus.

Mais il ne faut pas se fier aux apparences.

Au-delà de l’eau paisible de ton regard, des racines obscures s’enroulent sur elles-mêmes, se tordent, s’emmêlent, s’enchevêtrent dans leur tourment.

Tu confonds les mots « père » et « mari », « Chaudeney » et « Nancy », « enfance » et  « vieillesse », « soeur » et « élève ».

Le temps glisse comme un poisson monstrueux sur lequel poussent au hasard et de manière totalement inattendue des branchies supplémentaires. Tu ajoutes aux mois trente-deux, trente-trois, trente-quatre jours… La journée peut se décliner en cinquante heures…

Quelle forêt inextricable et sournoise hante ta mémoire !

Il me faudrait patiemment démêler les racines, les séparer les unes des autres comme on le fait pour des plantes qui s’étouffent mutuellement. Fendre leur étreinte avec une lame de lumière et leur redonner de l’espace pour qu’elles se reconnaissent en tant que Telles – racines fondamentales, autonomes et vives.

Mais pour une si grande tâche, l’éternité est nécessaire.

Or, tu n’as pas le temps.

D’ailleurs, tu me chasses car il est l’heure pour toi d’aller te coucher, de laisser voguer ta barque sur l’onde noire des nuits.

Alors, je te laisse aller là où tu dois aller,

puisque le pays de l’oubli

t’a déracinée.

Géraldine Andrée

 

Le ciel

Le ciel

est si pur

que je rêve

de renverser ma tête

et de le boire

dans la lumière

comme l’eau fraîche

après la marche

quand l’on revient

de loin

et que l’on a grand

soif

Géraldine Andrée

Enfance

Je me souviens du livre Enfance de Tolstoï que je lisais sous le marronnier de ma jeunesse.

Je me souviens du jardin propice à cette lecture, de l’éclat des feuilles aujourd’hui feues, du mouvement du vent dans l’herbe, du clignement de la lumière, du chat tigré qui arrivait en silence sur l’allée bleue.

Allongée dans le jardin de mon enfance, j’entrais doucement dans la campagne d’Enfance de Tolstoï.

Je suivais à la trace les aventures de ce garçonnet. J’adaptais mon souffle au rythme ample et complexe des phrases de la littérature russe.

Moi, petite fille encore, je vivais ses premiers éveils amoureux.

Je ne sais pas ce qu’est ce livre devenu.

Je voudrais le retrouver tel que je l’ai lu, quoique un peu jauni peut-être, un peu fripé d’avoir été lu par d’autres yeux que les miens – les lettres un peu pâlies sans doute comme les joues d’un enfant qui, jusqu’au bout de sa journée, a bien joué, bien vécu.

A travers Enfance de Tolstoï, je voudrais rencontrer le regard de celle que je fus.

Géraldine Andrée

Plonger dans tes yeux

Tu as, certains matins, les yeux très profonds, d’un bleu presque translucide.

Et je ne sais pas, au moment où je les regarde, si c’est toi qui me mènes vers eux ou si c’est moi qui chemine seule vers leur eau impassible.

La salle de séjour est blonde ; l’heure est propice.

Quand j’effectue ma plongée dans tes deux iris, il me semble que je deviens une exploratrice du pays en dessous des banquises.

J’y rencontre le parfait silence ; le froid, l’immobilité et le vide ineffables.

Immédiatement, je me sens en danger. Je suis allée trop loin. J’ai envie de remonter. Mais c’est impossible. L’eau insondable de tes yeux m’attire. Il me faut respecter les paliers de la descente. Faire corps avec toujours plus d’absence.

Et, comme les plongeurs qui trouvent en dessous de l’Antarctique lorsqu’ils n’y croient plus, que leur souffle se rétrécit, que le froid transit leurs os,

des anémones roses, des étoiles vives, des filaments multicolores, des écailles de lumière céleste, des rubans de soie,

toute une faune et toute une flore

qui ondulent et ondoient,

je perçois au fond de ton regard,

un brin d’herbe dont tu portais le chant à tes lèvres d’enfant,

un caillou recueilli sur le chemin de Sion,

une tuile argentée du toit de la grange sous lequel tu faisais ta sieste,

un fétu des moissons,

une lueur d’abeille sur une mirabelle,

la première note de ton piano.

Dans le profond océan sans mémoire de ton regard, je trouve des preuves de vie, des indices de souvenirs, des lointains détails de tout ce qui a eu la force, au cours de ton existence,

d’advenir.

Je remonte alors doucement, instant après instant, vers toi.

Et, comme les explorateurs qui démystifient les croyances sur les espaces sans vie,

je peux affirmer, oui,

que tu es bien plus que celle que tu es aujourd’hui,

dimension absolue et riche

de tout ce qu’elle cache.

Géraldine Andrée

Frigiphobie

J’ai une grande peur, la peur du froid.

Je ne sais pas si ce mot existe

frigiphobie.

Mais s’il n’existe pas, je l’invente. Pour exprimer ce sentiment intense, un néologisme m’est nécessaire.

Pendant longtemps, je n’ai pas compris pourquoi moi, qui suis faite pour la balançoire de la lumière entre les feuilles de palmiers, le rose toujours jeune de la mer à l’aurore, le vent doux, je suis née dans ce pays aux hivers aussi rigoureux qu’est la Lorraine.

Comme elle est longue, ma liste de souvenirs du froid !

Il me semble que le froid a toujours fait partie de ma Vie et de moi.

Je me souviens des lointains petits matins de janvier où il me fallait quitter le lit tout chaud pour une école que je n’aimais pas, le manteau qui pesait lourd, le givre que mon père raclait sur la vitre de la voiture et ce craquement du gel sous mes souliers que je percevais comme un arrachement, qui me faisait mal intérieurement. La lune avait un éclat coupant et meurtrier lors de ces départs.

Je me souviens ensuite des attentes dans la cour de récréation, les gifles cruelles de la bise , l’engourdissement des doigts en attendant que sonne la cloche de la délivrance – l’heure de rentrer dans une classe qui sentirait bientôt la sueur de l’effort et d’une autre peur.

Je me souviens de ma tenue de ski trempée après une chute dans la neige, le devoir urgent de se changer dans la voiture, les frissons alors qui me parcouraient et l’expression Attraper La Mort qui tournait dans ma tête pendant que mes dents claquaient violemment l’une contre l’autre au point de se casser.

Attraper La Mort… Comme je reconnais ma phobie dans cette expression !

Je me souviens de l’onglée qui brûlait l’extrémité de mes doigts malgré les gants et le besoin impérieux de trouver un radiateur sinon on m’amputerait.

Je me souviens de ce pont que je traversais pour rejoindre mon amant. Le vent humide et glacial qui venait du fleuve avait tellement anesthésié mes joues que je ne pus embrasser l’homme que j’aimais.

Je me souviens d’un matin où, n’ayant trouvé aucun taxi pour me rendre dans ma salle de classe de français, j’effectuai le trajet à pied. Je parcourais une ville blafarde. Tous les volets des maisons étaient clos. Il me semblait que je marchais sur une planète hostile. Le nez caché derrière mon écharpe de laine, je n’étais plus moi-même. La conscience avait quitté mon corps qui se déplaçait tout seul, par réflexe, comme les poules auxquelles on a coupé le cou.

Inutile de dire que de voir des personnes dormir sous des cartons alors que le thermomètre descend en-dessous de zéro m’effare. Je sais qu’appeler le 115 ne suffit pas… que demain recommencera la même peine pour tous ceux qui ont été dépouillés de leur maison.

Dénuement. L’obligation de se dénuder dans le froid.

Frigitude… Solitude…

J’ai consulté un jour  une thérapeute en Reiki qui m’a révélé l’une de mes vies antérieures au dix-septième siècle, les hivers interminables sous le long règne de Louis XIV, l’eau du puits qui gèle et qu’il faut frapper d’un coup sec pour recueillir un maigre suintement, le pain dur, les légumes cassants.

Un lointain et long hiver également, en Chine impériale, au début du premier millénaire…

En cette vie, je me protège. J’ai le souci de bien régler mon thermostat pour que toutes les pièces soient douces. Je rajoute un radiateur, le soir, quand j’écris. Je m’endors toujours avec une bouillotte chaude contre mon ventre. Je ferme les volets tôt pour tenir captive la chaleur. Et dans les petites aubes de juillet, je ne sors jamais sans mon gilet.

Frigiphobie… Frigifolie…

Je crois qu’il n’est nul besoin de sonder pour moi le temps jusqu’en mille cent ou mille six cent. Je porte en moi la mémoire du froid de mes ancêtres.

J’ai en moi la mémoire de la maison glacée où ma grand-mère a vécu pendant l’Occupation ; réfugiée lorraine dans la Marne. Une telle épreuve lui a valu d’écrire l’autobiographie Souvenirs d’une réfugiée lorraine pour lequel elle a obtenu le prix Erckmann-Chatrian bien plus tard. Je souhaite que mes mots la rejoignent dans l’évocation des courants d’air qui parcouraient les vastes pièces de cette maison faite pour l’été, les briques chaudes que l’on déposait au fond du lit, l’obligation de dormir sous les draps engoncé d’un manteau, les gants que l’on n’ôtait pas pour manger. L’hiver mille neuf cent quarante-deux a été particulièrement mordant, impitoyable pour les réfugiés et les déportés.

Un jour, je publierai sur mon blog d’écrivain public-biographe l’expérience de l’Occupation qu’a vécue ma très chère aïeule.

Mais il y a une autre mémoire en moi, plus profonde, celle du non-dit, d’une place laissée vacante, d’une vie effacée qui n’a laissé aucune trace de son passage sur le blanc de neige des pages que l’on tourne quand on parcourt l’album familial.

Ce souvenir, il porte un prénom oublié par tous, ici,

Henri.

Ulcéré par plus de trente ans d’occupation, Henri, mon grand-oncle a, un soir, lancé un gros bol de soupe sur le visage d’un officier allemand. Le lendemain, il fut envoyé sur le front russe où un obus le tua pendant l’hiver mille neuf cent dix-sept. Il mourut dans la neige bleue qu’a si bien décrite Tolstoï dans Anna Karénine, vêtu de l’uniforme de l’ennemi honni. Dans l’une de ses ultimes lettres qu’il envoya à sa soeur, ma grand-mère, il explique qu’ « il supporte très mal le froid bestial de là-bas. »

Au cours des générations qui suivirent s’installa le froid de la honte et de la prescription. On avait enfoui sous le silence le feu légitime de la révolte.

Alors, voilà. Je suis faite pour  la balançoire de la lumière entre les feuilles de palmiers, le rose toujours jeune de la mer à l’aurore, le vent doux mais un jour, une petite voix originaire du bleu glacé d’entre les étoiles m’a soufflé que si je suis venue ici, dans cette Lorraine aux si rigoureux hivers,

c’est pour redonner vie par mes récits de Vie à mes feux aïeux,

c’est pour réchauffer par mes mots mon pays,

faire de ma frigiphobie une grande flamme qui s’élève et tient chaud

quand la nuit vient trop tôt.

 

Géraldine Andrée 

Je rêve régulièrement que je te fais l’école

Je rêve régulièrement que je redeviens petite et que je te fais l’école.

Je pose le tableau vert de gris dans le jardin de mon enfance et tu t’assois à l’heure du cours parmi mes poupées.

J’écris les lettres de l’alphabet avec différentes craies de couleur puis je feins de t’appeler par hasard :

– Andrée !

Tu te lèves. Tu es chaussée de vieux chaussons en laine et vêtue d’un gilet. Mes poupées coquettes sont bien sûr très sages et ne se moquent pas.

Tu te grattes la tête, hésites quelques instants, et avec les couleurs offertes, tu composes les noms des villages ou villes de ta vie ;

ceux de ta jeunesse, Chaudeney, Fresnes, Marbache, Allain, Blénod ;

puis de ta vie de mariée, Foix, Nancy.

Ton geste est lent, consciencieux et pourtant, très maladroit. Le tracé des lettres tremble, oscille sans cesse. Je n’interviens pas. Je me contente d’écouter le doux tapotement de la craie sur le tableau et j’imagine

la place aux marronniers, la bicyclette couchée dans les herbes sauvages, les mirabelles éclatées, les soirs d’hiver juste après la guerre, l’attente du fiancée à la gare,  la lumière ardente à la frontière espagnole qui impose le port du chapeau, les coins d’ombre d’une maison que je n’ai jamais visitée.

Tu es mon élève.

Et j’apprends à te réinventer une mémoire, selon ce que je crois savoir.

Ensuite, je te dis :

-C’est très bien ! Tu peux retourner à ta place !

Tu t’assois à ta place de vieille femme, parmi mes poupées aux lèvres rouges et au teint rose, pendant que je contemple les couleurs des noms de ces lieux qui ont encore un écho en toi mais dont la maladie de l’oubli t’exile longtemps après que tu y as vécu.

Des noms juxtaposés qu’une phrase complète ne portera pas jusqu’à l’oreille.

Des ailes de couleur,

sans envol.

Je rêve régulièrement que je te fais l’école.

 

Géraldine Andrée

Le temps de notre conscience

Le ciseau fauche pour la rentrée les beaux cheveux longs des vacances.

L’on range les pots de confiture mordorée dans l’armoire pour l’hiver.

Des fils gris raccommodent les vêtements de la saison précédente.

L’amie retrouvée sur le banc d’école près de soi a grandi.

 

Ce poème que l’on relit, on le comprend différemment maintenant.

Un mot succède à un autre comme un battement de coeur.

La lettre arrive de plus en plus en retard et bientôt, l’envoi cesse.

Comme on se sent passer malgré Soi !

 

Un jour, faute de pouvoir arrêter le temps,

on veut en profiter.

On s’arrête en route et l’on perçoit davantage

les rumeurs du soleil dans le feuillage.

 

Il nous semble alors,

pendant un bref instant de grâce,

que c’est le chemin qui passe,

et que l’on garde, Soi,

 

malgré les épreuves,

le rire de notre enfance

qui bat des ailes

à chaque seconde

 

comme une tourterelle

neuve

au bord

du monde,

 

et l’on demeure,

là,

résident

de ce moment de vacance

 

qui durera

assurément

le temps

de notre conscience.

 

Géraldine Andrée

J’attends que tu me téléphones

On est tout au coeur du soir.

J’attends que tu me téléphones comme autrefois,

que tu me donnes des nouvelles de la chatte, de ton rhumatisme à la jambe, de la première floraison du laurier-rose, du jardin qui reprend un peu de vert après l’hiver,

puisque le coeur du soir bat, je m’en souviens, comme l’horloge d’or de ton salon,

j’attends que la sonnerie retentisse dans l’ombre.

J’ai approché ma chaise du meuble sur lequel est posé le téléphone noir de jais.

Le ciel par la fenêtre est de la même couleur qu’autrefois, une encre bleue très foncée qui se répand et déborde du monde. C’est l’heure où, habituellement tu m’appelles, après que tu as fini tes tâches quotidiennes.

Comme toujours, je laisserai sonner trois fois avant de décrocher et de prononcer un Allô interrogateur alors que je saurai très bien que c’est toi.

Petite espièglerie de l’ancienne enfant qui aimait inventer un peu de suspense pour elle et ses proches.

J’attends.

Le silence se prolonge d’instant en instant.

La chatte est décédée, le laurier-rose est fané pour tous les printemps à venir ; le jardin a été remplacé par un entrepôt ; l’horloge d’or de ton salon a été vendue aux enchères et tu es à jamais guérie de ton rhumatisme à la jambe.

Je peux attendre encore longtemps.

Je peux attendre toujours.

Mon coeur peut battre d’impatience au coeur du soir.

Le ciel peut avoir la même couleur qu’autrefois.

Dans l’ombre, d’une seconde à l’autre, pourrait surgir ta voix

que je poserais comme un coquillage sur mon oreille…

Mais ce n’est plus le même temps du tout.

Alors, je me lève et je reprends ma tâche interrompue.

Le sais-tu ?

On vit quand on n’espère plus.

Géraldine Andrée

Art-thérapie

Un cahier à mon chevet pour mon réveil

Un cahier blanc comme la tolérance pour y noter comment je me sens

Un cahier fidèle pour y inscrire le mouvement d’un nuage, la rondeur d’une pomme nouvelle, la douceur de l’air, la rencontre de la lumière et des mots

Un cahier pour être attentive

Un cahier pour mémoriser la date et l’heure de mon coeur

Un cahier pour cheminer dans le jour

Un cahier pour me retrouver en enfance

Un cahier pour colorier les continents de mon âme

Un cahier pour agrandir mon regard

Un cahier aux larges pages pour dérouler des murmures d’océan

Un cahier pour me promener dans le silence

Un cahier pour reprendre mon souffle

Un cahier pour couvrir ma poitrine

Un cahier pour passer sans peur d’une rive à l’autre

Un cahier pour guérir

Un cahier pour vivre

Un cahier pour écrire mon destin

Un cahier à mon chevet

pour vous raconter dès mon réveil

comment je suis arrivée à Demain

 

Géraldine Andrée

La cicatrice

Elle se fait
la cicatrice
au fil des jours

D’aurore en aurore
de rosée en rosée
tout au long

de la lumière
que le temps
étire

elle se tisse
la cicatrice
Il y aura

bientôt
un pont
entre

les deux
rives
En attendant

tu peux
vivre
changer

l’eau
des fleurs
dans le vase

avancer
dans ton livre
et quand

la rose
mauve
du crépuscule

sera éclose
sur le col
de la colline

préparer
la robe
de demain

Un matin
les bords
seront réunis

Tu pourras
rire
et courir

laisser
tes cheveux
libres

et plus large
la dentelle
de l’échancrure

Sur la page
de ta peau
il restera

bien sûr
une trace
cette preuve

que tu as vécu
pour guérir
et que tu as guéri

d’avoir vécu
une toute
petite

cicatrice
qui se fait
déjà

parce que
vois-tu
c’est écrit

Géraldine Andrée

Le poème est une femme