Retrouvailles

Le jardin n’a pas changé,
après tant d’années.
Les feuilles éclatent
de rire et d’or
en jouant
avec le vent.
Les marrons craquent
sous mon soulier
comme si je faisais encore
des pas d’enfant.
La lumière bleue
d’une mésange
éblouit mes yeux,
le temps
que je me laisse
surprendre
par un souvenir :
« Ici,
entre ces deux
trèfles,
a roulé ma bille
de couleurs. »
Et comme jadis,
les gouttes
de la fontaine
sur la pierre
grise
de la vasque
s’effacent
au soleil
mais je les garde
dans ma mémoire
pour qu’elles me constellent
jusqu’à ma prochaine
visite.

Géraldine Andrée

Orsay

Au bout du chemin
qui tremble
dans le soleil,
apparaît
la jeune fille
à l’ombrelle
blanche
dont il me semble
qu’elle m’appelle.

Et je crois
que s’avance
là-bas,
entre les branches,
le point
de couleur
d’une aile
qui descend
ensuite
parmi les fleurs.

Et si je me lançais
à sa poursuite ?
Si j’oubliais
les lampes
du musée
d’Orsay,
la pluie
de novembre
qui m’attend
sur la route
du retour ?

J’entends
que sonne
dans ce clair
matin
de dimanche
la clochette
du portail
qui étoile
de notes
la toile.

Alors,
j’entre
dans le jardin,
telle
une ombre
légère
qui accompagne
la lumière.

Je prends
le chemin
à rebours.
Je salue
de face
la jeune fille
à l’ombrelle
et je m’éloigne,
je disparais
comme une aile
dans l’encre
du ciel.

Maintenant
que plus personne
ne parvient,
ce soir,
à me voir,
j’existe.

Géraldine Andrée


Tu vois ce petit sentier ?

Tu vois ce petit sentier
qui t’est offert
dans la lumière
de septembre ?

Et si tu te décidais
à le prendre,
juste pour quelques pas,
quelques pétales de temps ?

Qui sait
s’il n’y a pas une fleur particulière,
une pierre un peu étrange,
un oiseau aux ailes d’ange,

un papillon espiègle,
des branches scintillantes
ou une abeille primesautière
qui t’attendent ?

Peut-être que tu ne trouveras
rien de tout cela,
mais qu’au moment
où le sentier te décevra,

tu rencontreras
ton étoile de terre
qui te mènera enfin
à ton propre chemin…

Géraldine Andrée

Qui le saura ?

-Qui le saura ?
-Mais le vent qui le dira aux feuilles qui, elles, le répèteront aux branches voisines
qui, en se faisant signe,
laisseront tomber le secret sur le chemin
et tout le grand jardin,
dans ses moindres recoins, le saura !
-Que t’importe ! Un jardin plus grand encore
aux mille recoins
a connaissance de la vérité :
ton cœur.

Géraldine Andrée

Les bruits du jardin

Pour garder la mémoire du jardin,
je pourrais en écrire
tous les bruits :
l’herbe crépite
à mon passage ;
les feuilles
respirent
à chaque seconde
et leur souffle
emporte
plus loin,
au large
du monde,
le chuchotement
des corolles
qui se touchent ;
les lueurs
bourdonnent
et s’accrochent
dans leur vol
au silence
du soir
qui flamboie.
Mais pour écrire en mémoire
du jardin,
je compose,
ici et maintenant,
un poème
qui prend la forme
de son éternel
ruissellement
dans le jour
de ma page.

Géraldine Andrée

Fin août

Fin août
Le temps laisse
sa traîne de soleil
sur la chaise

Je peux bien
porter encore
une mirabelle
à ma bouche

Géraldine Andrée

Photo de Anouk Doe

Le cahier du jardin

Redevenir cette fillette
qui compose un poème
lisible pour elle seule
avec des brindilles rousses,
quelques cailloux,
deux ou trois pépins
de raisin déjà mûr,
des herbes brûlées
par le soleil,
des queues de haricots,
des feuilles de frêne
un peu fripées
que lui offre un sentier
et l’achever
en posant,
en guise de point,
un grain de terre blanc.

Redevenir cette enfant
qui fait d’un coin de jardin
une page
pour son message
dédié au bec des merles,
aux aiguilles de la pluie,
aux ongles du vent,
au pas distrait
du promeneur.
Composer
avec insouciance
un poème
tout en sachant
qu’il sera bientôt
effacé,
pour le simple plaisir
d’être agenouillée,
là,
devant son œuvre
et se dire :

Demain
ce sentier
sera le signet
qui me guidera
vers une autre page
neuve.

Géraldine Andrée

La phrase de la branche

Je ne parviens pas à comprendre
le sens de la phrase
que me présente
la branche

J’ai beau m’arrêter
à chaque bourgeon
d’où une feuille
point

En vain
J’ignore
ce que la longue
phrase

de la branche
tente
de me dire
Mais à l’instant

où je me résigne
la branche
me désigne
en dansant

dans le vent
le sens
qui guide
mon regard

vers la grande
feuille
blanche
du ciel

Géraldine Andrée

Photo de Harry Cooke

Qu’une fenêtre ouverte

Je ne demande rien d’autre
qu’une fenêtre ouverte
qui laissera entrer

une note de mésange
un fétu de vent
un grain de soleil

un souffle de fleur
et telle une feuille
détachée du ciel

ton message
que j’apprendrai
par cœur

Géraldine Andrée

Ma mère cousant au jardin

Dans le jardin de mon enfance,
le vent chante
selon sa partition
de lumière

tandis que sous l’ombre
grise
du grand chêne
vert,

ma mère
reprise
mes collants
de laine

et lorsque je lui demande
avec ma conscience
d’aujourd’hui
quel est le fil

qu’elle utilise,
ma mère me répond
en souriant :
« Celui du temps ! »

Géraldine Andrée

Le poème du jardin

Lorsque je rentre
du jardin
je souhaite
écrire un poème

pour rendre
compte
de toutes
les brindilles

les abeilles
les graines
de soleil
qui ont couru

à ma rencontre
mais lorsque je me regarde
dans le miroir
et que j’y vois

mes prunelles
si profondes
d’avoir traversé
les ombres

des feuilles
et que j’y décèle
le souvenir
de mon sourire

quand je me suis penchée
sur les lueurs
de la verveine
dans le vent

je me dis
que ce n’est pas la peine
d’ouvrir
mon carnet

de visions
car je suis moi-même
ce poème
vivant

pour le jardin

Géraldine Andrée

Le jardin contemplé

De ton regard
qui a contemplé ce jardin
il ne reste nulle trace

Personne ne se souvient
de tes yeux
qui se sont frayé un chemin

transparent
dans la lumière
entre les branches

Personne ne saurait dire
si tu es passé parmi ces iris
avant de t’asseoir

sous la tonnelle
par un beau soir
de dimanche

Mais j’ose penser
que ce papillon aux ailes
rousses et roses

échappé des feuilles
me vient de ta prunelle
éternellement éclose

qui me voit
désormais
sourire

dans mon songe
Et peut-être
que ton souvenir

me contemple
lui aussi de loin
comme si j’étais devenue

ce jardin


Géraldine Andrée

Selinunte

Comme il doit vivre, le petit port, en ton absence !

Songe :
songe au ventre des bateaux que le souffle de l’eau soulève, aux éclats de rire derrière les volets bleus, à l’accent qui ouvre sa corolle à la fin des phrases, au reflet du temps dans les verres de vin d’or, à la lumière versée sur les terrasses, à ces chaises sur le seuil, contemplation sans regard de l’azur…

On est allé dans l’ombre fraîche de l’épicerie, là-bas, servir quelqu’un qui est entré par hasard ; on reviendra s’asseoir plus tard…
Et ces écailles qui se détachent doucement sous la lame comme des perles d’argent ?

Et cette vague qui se brise à chaque instant comme une voix à fleur de peau ?
Cette porte-fenêtre qui bat toute seule ?
Y songes-tu ?
Songe encore
à la rumeur,
au murmure
de la mer, là, tout au bord,
à la respiration continue
du petit port
alors que, peut-être,
tu n’y reviendras plus
en cette vie…

Géraldine Andrée

Les ombres d’été

Toute petite,
j’adorais les ombres d’été,
celles des feuillages
penchés dans le soir ;

celles qui s’en venaient
par un chemin lointain,
originaires peut-être
du cœur du monde ;

celles d’un jardin oublié
dont les herbes sauvages
foisonnaient
dans un absolu secret ;

celles sous le chêne noir
où j’étais introuvable,
où je me réfugiais
quand je perdais haleine.

Les ombres d’été
cachaient avec loyauté
mes jeux interdits,
mes fugues solitaires.

Grâce à leur longue
silhouette,
je me sentais accompagnée
dans ma clandestinité.

Il suffisait d’ailleurs
que je ferme
les yeux
pour qu’elles accourent.

Elles étaient comme
un rideau de théâtre
derrière lequel
je m’inventais

un rôle de reine,
des scènes de liberté,
toute une existence
de soleils.

Mais celle que je préférais
entre toutes
était l’ombre
qui grandissait

lorsque j’avançais.
Cette ombre,
c’était la mienne
et elle projetait

sur la route
de mon retour
une personne
plus forte

qu’elle ne l’était en vérité.
Je savais, alors,
que je n’étais petite
et faible

que pour un temps,
et que naîtrait le moment
où j’aurais l’ultime pouvoir
de vivre

mes rêves au grand jour.

Géraldine Andrée

Il y aura toujours une enfance

Il y aura toujours une enfance qui nous attend dans le pays de la mémoire ; une petite fille qui rêve de nous, c’est sûr, le pouce entre les lèvres et les yeux à moitié ouverts sur le matin à naître ou un petit garçon qui s’amuse à rassembler, en souriant, les billes de chaque instant que le temps a fait rouler dans le ciel d’un beau dimanche.

Géraldine Andrée

Photo de Eren Li

Soir

Tu ne revivras plus
c’est certain
un jour
comme celui-ci

Elle ne reviendra pas
par ce chemin
la brise débordante
de senteurs

Mais tu peux au moins
saisir au vol ce poème
que t’apporte
une bonté inconnue

et qui t’évoque
mille choses passées
en te guidant
vers l’aurore

Géraldine Andrée

Sans titre

Que chaque mot
soit un regard
posé sur les feuilles
du jour

Géraldine Andrée

Photo de Alesia Kozik

Qui me dit que tu n’es pas passé par là ?

Qui me dit que tu n’es pas passé par là ?
Bien sûr, l’herbe est intacte.
Personne ne semble
avoir foulé ces trèfles
ou dérangé ces fleurs.
Et si je me penche
sur les pervenches,
je peux recueillir
quelques gouttes de rosée.
Je cherche à récolter
en vain
des témoignages,
des preuves
parmi les conversations
des feuilles,
un quelconque signe
petit
comme un fétu
de paille,
le moindre indice
aussi éphémère
qu’un battement d’ailes…
Mais qui me dit
que tu n’es pas passé par là ?
Il ne faut pas oublier
que tu chemines
désormais
sans souliers,
aussi légèrement
que la brise…
D’ailleurs,
n’aurais-tu pas perdu
– en avançant trop vite –
cette mèche de lumière
que j’enjambe
avec mes sandales
neuves
pour ne pas la disperser
sur la terre ?

Géraldine Andrée

Les jeux de l’enfance

Retrouver
les jeux
de l’enfance
vous savez

quand on s’émerveillait
d’une poignée de terre
dans laquelle on créait
le visage d’un ange

On voyait alors
toutes les aurores
dans un seul
crayon de couleur

On était le chef
d’orchestre des feuilles
avec une baguette
d’argousier

On maquillait
les yeux des poupées
d’un épais trait
de feutre

et on faisait
d’une cueillette
de trèfle
un banquet

dans une assiette
de dînette
agrémentée
de rosée

On courait
après le rire
d’une fée
qui roulait

sur un sentier
sauvage
où il était pourtant
interdit d’aller

et on tendait haut
les bras
pour attraper
un fil de lumière

qui nous servirait
peut-être
de corde
à sauter

Retrouver
sans tarder
les jeux
de l’enfance

Retrouver
aujourd’hui même
les jours
qui dansent

Géraldine Andrée

Sans titre

Petit matin
Le couloir
fraîchement
lavé
au soleil

m’emmène
vers mes souvenirs
au bout desquels
m’attend
ton sourire

Géraldine Andrée

Ma liberté

Sans Pass,

Je ne pourrai plus aller au supermarché ? Ce n’est pas grave ! J’irai chez les petits commerçants de mon quartier.
Je ne pourrai plus aller à la médiathèque ? Ce n’est pas grave ! J’ai une bibliothèque remplie de livres.
Je ne pourrai plus aller au cinéma ? Ce n’est pas grave ! J’ai Netflix.
Je ne pourrai plus aller aux concerts ? Ce n’est pas grave ! Je réécouterai mes CDS, surtout ceux que je n’ai plus écoutés depuis bien longtemps. Et puis, j’ai Spotify, avec de la musique pour l’éternité !
Je ne pourrai plus aller en discothèque ? Ce n’est pas grave ! Je danserai dans mon salon, sous mes lampes tamisées.
Je ne pourrai plus partir loin ? Ce n’est pas grave ! Je peux voyager hors du monde en méditant.
Je ne pourrai plus aller au musée ? Ce n’est pas grave ! Je peindrai mes propres tableaux.
Je ne pourrai plus aller au théâtre ? Ce n’est pas grave ! J’écrirai mes propres pièces sur un cahier doré.
Je ne pourrai plus aller à la pharmacie ? Ce n’est pas grave ! Je me soignerai avec des remèdes naturels.
Je ne pourrai plus être salariée ? Ce n’est pas grave ! Je ferai de ma passion un métier.
Vous me faites du chantage en m’interdisant de vivre désormais selon la vie que vous avez fabriquée pour moi depuis ma naissance ? Ce n’est pas grave ! Je créerai ma propre vie !
Et je réalise la grande chance que vous m’offrez : me combler à partir de toutes les privations dont vous m’accablez.

Géraldine Andrée

Le baiser

L’été, temps pour lire… Temps pour écrire.

Je vous propose, tout au long de ces vacances, des textes sur l’été. Amour, mort, inspiration, enfance, sexualité, découverte, écriture, attente et résilience… Tels sont les thèmes de ce recueil

Un troublant été

Gentiane

Chaque jour de sa vie,
elle a pris soin du jardin.
Elle s’est penchée sur les jeunes pousses ;
elle a été fidèle au rendez-vous des roses ;
elle a observé l’éclosion des pois de senteur ;
elle a déplié les feuilles pour s’assurer
que l’arbre était vivace ;
elle a noté les couleurs des fruits
et la métamorphose du reflet des légumes
dans son calepin gris.

Elle a rendu la terre douce
en traquant les limaces,
en chassant les insectes voraces,
en repoussant les chenilles,
en désarmant le chardon pugnace
de ses aiguilles,
en écartant les cailloux tenaces
des plates-bandes.

Elle n’a jamais négligé l’almanach
et quand elle ouvrait l’œil au réveil,
elle dirigeait sa première pensée
vers la saison prochaine.
Elle vivait au rythme
des semaisons et des fenaisons.
Ses projets étaient en constante
germination.

Lorsque venait le temps
de la cueillette ou de la récolte,
elle ôtait précautionneusement les tiges,
consciente que son geste
déterminait la chance
de voir la plante
réapparaître
ou non.
Elle respectait ainsi
la moindre racine
invisible…

Elle a pris soin
toute sa vie
de chaque instant de vie
du jardin.
Aussi, quand elle a reçu
un matin,
sous la treille,
un arrêté de la mairie
la sommant de quitter
chaque graine,
chaque fleur
qui, finalement,
lui appartiennent

– elle se souvient de la sonnette
qui a retenti,
stridente
comme la cloche du destin
et de l’accusé de réception
qui tenait,
tremblant,
dans la paume de sa main -,
elle a ressenti une peine
plus profonde
que la terre qu’elle ouvrait
sous la bêche.

Et bien que sa famille
lui ait dit
avec une relative
indifférence :
« Gentiane !
Lâche prise !
Que veux-tu ?
C’est la vie ! « ,
le jardin s’est à jamais
enfoncé
en son âme
comme une épine.

Géraldine Andrée

Le dernier voyage

Reprendre la route
de bon matin
Fendre les feuillages
et constater

en me retournant
que ma trace
a permis que le ciel
s’y engouffre

Dépasser les maisons
de brique rouge
puis le Pont
des Forges

La brume
flotte
très basse
sur le fleuve

Le paysage
est tout
imprégné
de sa rosée

Mais le mont
brille
là-bas
d’une lumière

neuve
comme si un blanc
chiffon
l’avait essuyé

pour lui redonner
son éclat
d’aube
première

Aller si vite
que les pancartes
deviennent
illisibles

Un rayon
de soleil
frappe
mes paupières

Le passé
avec ses épreuves
s’éloigne
encore

Après la forêt
que peuplent
les ormes
d’or

je vois
la flèche
grise
de l’église

Je m’approche
déjà
du village
de mon enfance

La longue
robe
du vent
que renforce

mon passage
frôle
la rambarde
qui me sépare

du mur
bordé
de chardons
argentés

Dans mon miroir
de poche
j’ai conscience
que mon visage

est semblable
à hier
mais que plus j’avance
plus mes sentiments

envers les autres
les événements
et leurs circonstances
changent

À l’arrivée
je serai sans doute
plus légère
que jamais

oublieuse même
de mes bagages
car l’essentiel
aura été

de reprendre
la route
pour le dernier
voyage

Géraldine Andrée

Bientôt la mer

Je me souviens de la phrase
que ma mère
prononçait

à la fin d’un long trajet
sur la route
des vacances,

cette phrase d’enfance
émerveillée :
– Bientôt la mer !

Et moi, je la cherchais
dans la lumière
du soleil

qui touchait
la colline,
entre les cimes

dorées
des pins
parasols,

derrière
les herbes
toutes folles…

Et elle apparaissait
soudain,
déployant

sa corolle
à l’angle
de la vitre.

On ne savait pas
comment serait la maison
qui nous accueillerait

mais ce qui était sûr,
c’est qu’il y aurait une grande
lampe dans le séjour

sous laquelle on ferait
à notre retour
de baignade

des cartes d’algues,
et où l’on peindrait
des galets

qui luiraient
dans nos mains
des années après…

Géraldine Andrée

Anniversaire

Retrouver l’anthologie poétique que mon oncle m’offrit lorsque j’eus dix-sept ans ;
aller jusqu’à Demain, dès l’aube,
ce poème extrait des Contemplations de Victor Hugo
qui a cheminé vers mon âme ;

et là, entre les deux feuillets,
ôter ce signet que j’y ai glissé adolescente
et qui m’a attendue patiemment,
à travers le tumulte de mes années ;

puis rencontrer peut-être
mon regard de jeune fille
qui s’est posé il y a longtemps,
tel un pas invisible,

au début de ce vers ultime
dont l’encre d’imprimerie brille
en de frêles lueurs,
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.

Géraldine Andrée

Projet de voyage

Cet été, je voyagerai à travers le murmure
de l’écriture.

Géraldine Andrée

Peut-être que tu t’es réincarné

Je me surprends
à songer souvent
que tu t’es réincarné
depuis tout ce temps

Peut-être t’ai-je déjà
entendu
sans en avoir conscience
dans un rire d’enfant

Peut-être ai-je rencontré
ton regard
sur un quai
de gare

ou aperçu
ton sourire
entre deux battements
de cils

Peut-être es-tu
cette ombre qui glisse
sur les vitrines
de la ville

ou cette femme
en imperméable
noir
qui rêve

d’un bercement
d’amour
au cœur
de la nuit

Bien que je cherche
à vivre
je me penche
sur la possible

trace de pas
que tu laisserais
dans la neige
Mais peut-être

que je me méprends
que tu es revenu
dans l’empreinte
d’une patte d’oiseau

ou dans un seul mot
qui fait sens
et irradie
dans tout le livre

Et je me dis
que si jamais Dieu
me donnait le pouvoir
de te reconnaître

tu serais Toi
en étant un autre
Alors ma foi
se teinte

de doute
Mais qu’importe
la perspective
que tu réapparaisses

pour un bref
instant
me fait renaître
là où je suis

Géraldine Andrée

La maison de la mémoire

Il faut bien y croire :
La maison n’est plus.

Et les fenêtres, ces soleils que tu vois,
le toit pourpre au couchant,
les feux des rires éclatants,

l’odeur de la cannelle
qui se mêle
à la lavande,

les pas de pluie dans le couloir,
le manteau accroché de l’enfant
au retour de l’école,

le murmure du temps
au centre du cadran,
la mésange qui s’envole

depuis la tuile
au-dessus de ta chambre,
tout cela n’existe

que dans ta mémoire,
ta mémoire qui, seule,
demeure,

ta mémoire
devenue demeure
pour la maison morte

qui ouvre désormais
sa porte
sur tes yeux clos.

Il faut à présent
y croire.

Géraldine Andrée

Ne pas entrer

Ne pas entrer
dans le souvenir du jardin.
Les feuilles y sont trop vives
pour mon silence.

Les senteurs
que révèlent
les pétales
éternels

des fleurs
qui bordent
le seuil
de ma mémoire

me soulèvent
le cœur de peine.
Je ne peux boire
pour me consoler

l’eau de la fontaine
qui danse pourtant
de tout son reflet
dans ma main.

Le suc des tiges
perle
sans récolte
derrière mes paupières.

Il n’est point
d’instant de rencontre
entre mon pas
et la terre des allées

qui m’attendent
depuis tant d’années,
tels des bras
ouverts.

Et cette feuille de menthe
que je cueille parfois
en rêve
ne chante pas

sur mes lèvres
au passage
alerte
de mon souffle.

Aucune bougie
que j’allume
à mon chevet
en l’honneur

de l’enfance
ancienne
ne ressuscite
le soleil

qui éclairait, jadis,
la cime
bourdonnante
du chêne.

L’entrée
dans le souvenir
du jardin
m’est interdite

car si jamais
je prenais le chemin
qui gambade
là-bas,

jusqu’au bassin
miroitant
dans sa lumière
d’argent,

je partirais
si loin
et si longtemps
que je crois

que je ne reviendrais pas.

Géraldine Andrée

J’ai bien le temps

La grille
se referme
sur l’ultime
visiteur.
En guise
de premières
lampes,
le soleil
accroche
encore
quelques
lueurs
sur les hautes
herbes.
Le sentier
demeure
bleu
pour mon prochain
pas.
Le chêne
entonne
une autre
antienne,
celle du soir,
quand toute
chose
laisse
une ombre
frêle
dans le regard…
Et la brise
en son haleine
pose
sur l’une
de ses notes
sa senteur
de verveine.
Maintenant
que je peux
rentrer
en moi-même,
j’ai bien
le temps
pour un poème.

Géraldine Andrée

Au large

En ce jour de la Fête des Mères,
j’ai souhaité une bonne fête à ma mère.
Elle n’a pas compris.
Mais elle croit reconnaître
la bicyclette rouge
de son enfance
dans le vert de l’herbe
et elle me demande
sans cesse
pourquoi
sa mère
n’a pas répondu
à sa lettre.
Depuis le temps
qu’elle est en vacances
dans un autre temps…
Elle pourrait donner
de ses nouvelles !
Vraiment,
elle exagère !
Que voulez-vous ?
Ma mère n’est plus ici.
Elle est sur un océan
où se mélangent
les ans
et les jours
qui ressemblent
à la nuit.
Ma mère est partie
au large
d’Alzheimer.

Géraldine Andrée

Sans titre

Quand j’écris
longtemps,
ma plume
elle-même
disparaît
et je deviens
une feuille
de printemps
qui dessine
en dansant
cette phrase
dont la seule
syntaxe
est le mouvement
du vent

Géraldine Andrée

Ta voix

Ta voix désormais
me parle au-delà des mots
ta voix faite de marées
d’herbes d’étoiles à l’unisson

d’ouragans aussi
qui traversent les nuits
pour me rapporter
un pétale d’Asie

destiné
à marquer
les pages
de mon livre

ta voix qui me dit
que je n’ai pas fini
que je dois poursuivre
ma vie

pour t’écouter
encore
jusqu’à la prochaine
aurore

jusqu’à ce que je délivre
ton message
de feuille
en oiseau

jusqu’à ce que je devienne
moi-même
cette voix qui te répond
au-delà des mots

Géraldine Andrée

Image d’un jardin

Je ne peux plus entrer dans ce jardin.
Mais il est dans ma chambre

un chemin
vif-argent
qui traverse
les feuillages
et qui me mène
à la petite tonnelle
où le soleil
se penche
sur un bouquet
de fleurs blanches.

Si je m’approche
de plus près,
je vois
les flammes
follettes
des abeilles
qui tournoient
autour
des menthes
fraîches

et je suis presque
le témoin
du rayonnement
du silence
dans les corolles
ouvertes
qui exhalent
leur âme
d’herbe
en herbe.

Même
si ce jardin
n’est plus à moi,
j’y entre
par un sourire.
Il suffit
que je contemple
son image
pour que se produise
la rencontre

entre son souvenir
et mon visage.

Géraldine Andrée

Pour que le jardin revienne

J’ai tout accompli
pour que le jardin revienne :
j’ai allumé des bougies
sur les autels ;
j’ai invoqué Pan,
le dieu des vignes
nouvelles ;
je me suis donné le défi
de franchir
des grilles
interdites ;
j’ai voyagé loin
pour retrouver
des jardins
qui ressembleraient
au jardin égaré.
En vain.
J’ai alors fait l’inventaire
pendant les longues nuits
sans lune
de la lueur
de chaque fruit
et légume
puis les tempes
brûlantes
d’insomnie,
j’ai compté
jusqu’à la frontière
du sommeil
chaque brin d’herbe
vive
et dans mon rêve
j’ai cru que la lumière
des trèfles
m’éclairait
comme une fleur.
Un jour,
de guerre lasse,
j’ai posé ma main
sur l’une des feuilles
de mon carnet,
comme jadis
lorsque je touchais
la terre
au matin.
J’ai tracé
ensuite
un frêle sentier,
celui d’un poème.
Alors, par miracle,
tout s’accomplit.
Puisque le jardin
ne pouvait venir
jusqu’à moi,
j’arrivai
jusqu’à lui,
et le voici
dans ce vers
ultime.

Géraldine Andrée

Le jardin sous la pluie

Il a plu
si vite
et si dru
de la grêle

que le jardin
se réveille
dans des lueurs
insolites

et même
le brin
d’herbe
le plus frêle

se constelle
de mille
étincelles
si bien

que la pelouse
devient
une galaxie
terrestre

et quand je lève
les yeux
vers les arbres
les feuilles

paraissent
des myriades
d’astres
qui me regardent

Il faut
que je me dépêche
de fixer
dans mon esprit

la vérité
de ce spectacle
irréel
avant que le jardin

ne s’ébroue
et ne fasse disparaître
avec tout
son souffle

chaque goutte
suspendue
dans laquelle
il se reflète

et se reconnaît
en tant que ciel de verdure

Géraldine Andrée

Souvenir d’un ciel

Je me souviens que, toute petite, je regardais le ciel étoilé depuis la fenêtre de ma chambre. J’avais alors le profond sentiment d’être chez moi, dans le vaste univers.
Puis, obéissant aux nombreuses obligations et contingences, je me suis exilée de cette maison immense que j’ai retrouvée en 2015, au cours d’un voyage à Majorque :
je me suis accoudée à la rambarde au-dessus de la mer et, lorsque je me suis perdue dans la contemplation de la nuit, il m’a semblé retrouver dans l’une des étoiles la lampe de ma chambre de toujours.

Géraldine Andrée

L’enfance c’est

L’enfance c’est

les scoubidous de réglisse pendant la varicelle
défier la vague qui arrive droit sur le château de sable
le sac du cartable qui scie le dos
une poignée de terre où grouillent des fourmis
la poupée que j’allaite à travers mon pull
la craie qui s’effrite entre mes doigts
le cahier taché par les fraises
les larmes qui étalent l’encre
le nounours aux oreilles mordillées
le cercle gris du compas
un dessin gâché par un ciel d’orage que j’ai peint trop noir
les cheveux devant les yeux
le jardin qui me raconte des histoires quand il vente
la langue que j’invente pour que mes parents ne me comprennent plus et c’est tant mieux maintenant j’ai mes secrets
le hibou du cauchemar
le pipi au lit qui m’a envahie de chaud au cœur de la nuit et qui glace mes draps au matin
la peau épaisse du lait qui m’écœure avant l’école
le chewing-gum qui m’explose en plein visage
mon théâtre de marionnettes en carton pâte
le rouge à lèvres qui ne me va pas
la trace de mes dents sur la pomme verte
le goûter au fond de ma poche
essayer de retenir l’eau m’apercevoir que je n’y parviens pas Alors je m’y prends autrement Je n’essuie pas mes mains pour garder encore un instant captives de ma peau ces gouttes qui tremblent

Géraldine Andrée

Il se fait tard

Il se fait tard.
Rassemblons les enfants
dans le jardin
devenu noir.

Un papillon
de nuit
tourne autour
du dernier verre.

Les points roux
d’une cigarette
luisent
avant de s’éteindre.

De l’ombre
du taillis
jaillissent
quelques lucioles.

Et deux mots
portés
par les ailes
de deux bises

se posent
sur les joues :
À bientôt !
Puis une phrase

qui prolonge
d’un instant
le sursis
s’ajoute

au silence
qui suit :
– Soyez prudents
pour conduire !

La route
est grise
et on voit mal
les panneaux

au tournant
de l’église !
-Pas de souci !
répond un ami.

La flamme
d’une bougie
tremble
sur un ultime

éclat
de rire
et se balance
au passage

de ta robe
blanche
entre
deux temps,

entre
la présence
et l’absence
de ton regard

qui me sourit
au-delà
de la grille…
Il se fait tard.

Géraldine Andrée

La rencontre

Lorsque j’écris
loin
de l’inquiétante
rumeur
du monde,
il se produit
une indicible
rencontre
entre le frêle
bruit
de la page
qui se tourne
et le tout
petit
crépitement
de la feuille
qui tombe
sur le sentier
de jadis.

Géraldine Andrée