Le visage des notes

Les dimanches d’été,
tu sors écouter de la musique
au kiosque
du jardin public.

Tu es toute
de blanc vêtue
comme si tu te rendais
à tes propres noces.

Même si ce n’est pas loin,
je t’accompagne
car tu as perdu
la mémoire du chemin.

Voici le kiosque
étincelant au soleil
de cette fin d’après-midi
de juillet.

Tu reconnais
le piano noir de jais.
La main de la pianiste,
comme une aile de grâce,

se lève et s’abaisse
sur les touches
et c’est une sonate
de Mozart ou de Chopin

qui déploie
ses gouttes
sur les feuilles
du jardin.

Tu demeures
debout,
sans impatience,
pour une fois.

Mais je ressens
que tu veux être seule,
que ma présence
te dérange.

D’ailleurs,
tu te tournes
vers moi
et tu m’annonces

dans un souffle :
-Je ne vous retiens pas,
Madame !
Vous pouvez partir !

Tu as, en effet,
rencontré
de très vieilles amies
oubliées

et tu leur souris
dans une sorte
de rêverie
où je n’ai aucune place.

Tu as reconnu,
près du kiosque,
le visage des notes
dont tu t’es entourée

toute ta vie.

Géraldine Andrée

 

 

Marquer la page

Ecrire permet de marquer la page.

Inscrire une date en haut de la feuille.

A partir du premier mot, s’en remettre au Grand Large pour que coulent les phrases.

Dessiner les méandres de son passage sur la page blanche.

Les suivre plus tard, lors du retour vers le cahier.

Aller dans leur direction et mesurer combien on a changé.

Il est utile de laisser trace de soi pour avoir conscience de toute la distance parcourue entre le jour de l’écriture de la page et le jour de sa relecture.

Le temps avance, sans cesse tiré par les chevaux de la lumière.

L’écriture est la seule opportunité de revenir en arrière, de retrouver une époque avec ses voix, ses odeurs et ses couleurs disparues et de la faire sienne à nouveau.

L’écriture est le seul retour possible.

J’ai rêvé, cette nuit, que je vivais dans le château des Tudors. J’étais une suivante d’Anne Boleyn et celle-ci m’apportait un cahier rouge sur lequel je voyais inscrits des pensées intimes, des maximes, des récits personnels, des listes de joie ou de tristesse. 

C’était le Cahier de Vie.

La reine faisait défiler les mots avec son doigt et, penchée sur son épaule, je lisais.

J’ai maintes fois rêvé de l’époque des Tudors, des châteaux aux machinations cachées, des prisons, des persécutions religieuses, de la toile blanche et froide sur la peau alors que l’eau froide suinte des murs et… d’une flamme dans sa coupe près d’une plume et d’une feuille de papier.

Je peux dire aussi le faste des chambres secrètes, les robes lourdes, les livres interdits, les cahiers de vie qu’il faut enfouir dans l’ombre d’un tiroir pour sauver sa vie.

Rien n’est perdu. Un cahier oublié, abandonné peut revenir nous visiter en songe et s’ouvrir. Nous seuls entendons sa voix silencieuse qui nous dit : J’ai tant à te dire !

J’ai souvent rêvé des cahiers de mes autres vies : leur couverture – rouge, orange ou bleue – revient du plus loin de mon enfance.

Toujours plus loin, je sais leur cuir de chagrin, leurs pages rêches, l’encre noire d’une autre langue qui a depuis longtemps séché et dont je vois luire encore les reflets.

Tant de cahiers pour tant de jours, de saisons et de vies… avant de relire Le Grand Cahier de La Destinée entre deux vies !

Aujourd’hui, écrire me permet de marquer la page. Alors, j’inscris la date du Jour en haut de la feuille et, à partir du premier mot, j’avance vers le Grand Large.

Géraldine Andrée

Le pardon

Je sonne à ta porte.

Tu m’ouvres.

Je vois ton beau regard bleu-clair et interrogateur.

Invariablement, tu me demandes :

-Qui vous êtes ?

Invariablement, je te réponds :

-Je suis Géraldine ! La fille de ta soeur, Gisou !

Et tu me réponds :

-Qui est Gisou ?

Et je te réponds :

-Gisou, ta deuxième soeur, celle qui habite T.

Et tu t’exclames :

-Ah ! Parce que j’ai une soeur ! Mais entrez, Madame !

Tu me vouvoies, comme chaque jour. Je ne rectifie pas.

J’entre. Je m’assois sur ton sofa. J’entends battre la pendule. Le silence est baigné de lumière. Oui, vraiment, c’est un beau silence clair comme ton regard qui se pose sur moi. Il donne du relief au tic-tac de la pendule comme l’onde affine les rayons du soleil qui la traversent.

Tu me demandes :

-Vous voulez boire quelque chose ?

Je te réponds :

-Non ! Merci !

Je te demande :

-Comment vas-tu ?

Tu fais la moue et tu me réponds en retournant la paume de ta main droite deux fois :

-Couci ! Couça ! Et vous, Madame ?

Je te réponds invariablement :

-Bien !

Nous sommes enfin ensemble, assises, dans le soleil du silence.

Quand mes yeux s’enfoncent dans l’eau de tes yeux, je n’y lis aucun remords, aucun remous.

Oubliés, les séparations, les trahisons, les affronts, les éloignements, les années sans se parler. Oubliée, la terrible scène de l’héritage.

Ton regard et ta voix expriment la paix obtenue sans le pardon.

Il a bel et bien cessé, le temps des histoires.

En effet, tu n’as plus d’histoire.

Il m’arrive parfois de songer que ta maladie est pour tous ceux qui viennent te voir

l’expression sans mot du pardon.

Géraldine Andrée

Le voyage intérieur

Changer de correspondance intérieure.

Ne pas compter sur les directions extérieures mais sur ses propres intuitions pour réaliser le passage.

Ouvrir la porte qui donne sur ce grand espace à Soi.

Sortir en toute confiance.

L’histoire consiste à commencer le chemin, à contempler sa première trace.

Remarquer la chaleur de cette fleur de soleil éclose sur sa joue.

Aller à son rythme comme la fourmi sur les lignes de la feuille.

Se donner la chance de la lenteur tout en avançant.

Rêver avec délice à sa destination et au délai qui y conduit.

Anticiper l’arrivée sans se presser.

Prendre le temps d’observer les signes de la lumière.

S’absorber dans la raison d’être d’un jour comme celui-ci, indépendante de toutes les causes.

Se contenter du trésor d’une halte et se dire que cette halte fait non seulement partie du voyage mais aussi qu’elle est le voyage.

Faire l’offrande de son pas à la Vie.

Voir tous les beaux paysages qui se succèdent et détenir le miracle de la réponse à la question 

D’où vient cette beauté ?

C’est l’Oeil, mon ami, qui a embelli.

Le chemin accompli est devenu le prolongement de Toi,

la continuité de ta Joie.

Géraldine Andrée

Le voilà,

Le voilà,

ce journal de la Lumière,
ce cahier des jour clairs
tout enveloppé
dans sa couverture douce,

et qui se prête
à merveille
au geste
de la découverte,

à l’index qui le feuillette,
ce recueil
de quatre-vingt dix paysages
qui vous emmènent

vers l’infini mystère,
au-delà de l’échancrure
bleue des pins,
à l’embouchure

du souffle
de la mer.
A cette heure,
la grâce

d’une lumière neuve
touche
les bords de ses pages
comme un rivage.

Je souhaite
qu’il s’ouvre
chaque jour
comme une fenêtre

sur le matin
méditerranéen
qui se lève
dès qu’on le rêve.

Géraldine Andrée

Ton bonnet de nuit

Il est dix-sept heures.

Tes deux soeurs (ma mère, ma tante) et moi-même assistons à ton coucher comme autrefois pour les reines.

Tu as revêtu ta chemise à fleurs et ton bonnet de nuit d’un autre âge, que tu utilisais aussi au temps où tu te lavais encore les cheveux, pour recouvrir tes bigoudis.

Tu ne te préoccupes pas de nous. Sous ta lampe de chevet, tu feuillettes un vieux magazine que tu as récupéré dans une poubelle.

J’entends alors ma mère prononcer cette phrase :

-Tu es mignonne avec ton bonnet  !

J’y décèle le ton de la complicité feue de jadis, qui a gardé une seule lueur susceptible de crépiter sous le froid des ans, des brouilles, des rivalités et des longues séparations – l’étincelle de votre enfance d’avant mon enfance, celle qui m’est inconnue mais dont je deviens à mon insu l’imaginaire témoin :

les sauts dans le lit, les confidences au coeur de la nuit, la lampe allumée sous le drap, les lectures clandestines des revues où l’on voit se déhancher Brigitte Bardot, les batailles d’oreiller, les disputes et les pleurs jusqu’à ce que votre père arrive et vous flanque une bonne correction, plus tard les rêveries sur les gars, la jalousie secrète puis le silence enveloppant le premier baiser qu’on ne partage pas.

Que de pensées communes et inavouées à l’heure où vous mettiez vos bonnets de nuit!

Tu ne réponds pas à ce compliment. Tu fais la moue. Tu as gardé l’habitude de bouder. On ne sait pas pourquoi.  C’est une marque de coquetterie, je crois.

Assurément, tu es une vieille petite fille. D’ailleurs, comme les petites filles, tu dois dormir longtemps.

Alors, on te laisse. On ferme la porte.

Le soleil brille dehors, inonde les arbres et les trottoirs.

C’est un temps à converser pour  retrouver la mémoire.

Mais quand tu te coiffes de ton bonnet de nuit, il est trop tard.

Géraldine Andrée 

J’écris

J’écris

pour toucher

le mystère

de la Vie

avec la pointe

de ma plume

***

Je ne fais

Rien

C’est

le Divin

qui trace

 

mon chemin

grâce

au mouvement

de ma main

sur la page

 

Géraldine Andrée

Ton regard

Vient l’heure

où ton regard

ne fixe

aucun point,

 

même pas

ce trait d’union

sur l’un des vieux chandails

que tu rapièces,

 

même pas ces pointillés de lumière

sautillant pourtant

sur le chemin bleu

de ton poignet,

 

même pas les virgules

minuscules

de cette montre

qui scande ta vie encore.

 

Vient l’heure

où ton regard

cesse

de s’attarder

 

car il est temps

pour lui

de s’en aller

vers une destination

 

sans halte

dont toi seule

connais

le secret.

 

Alors, ton regard

traverse

mon visage,

et, comme une vague

 

qui franchit

le seuil des sables,

il prend

le large.

 

Moi, je reste sur le rivage.

Ton regard

n’emporte jamais

mon regard

 

vers un point commun.

Vient l’heure

où, quand je te quitte,

tu es déjà

 

loin.

 

Géraldine Andrée

Le murmure de l’eau

Seul

me console

le murmure

de l’eau

secrète

dans l’herbe

 

J’y abandonne

enfin

mes chagrins

qui ne deviennent

plus

que fétus

 

de paille

insignifiants

pétales

emportés

au large

du Temps

 

Et je me sens

enfin

réunifiée

par la clarté

qui se fragmente

en mille

 

paillettes

que des reflets

bercent

entre

chant

et chuchotement

 

Quant

aux têtes

flamboyantes

des joncs

qui se détachent

des tiges

 

pour suivre

le flot

leur renoncement

m’apprend

le pardon

des tourments

 

Seul

me console

le murmure

de l’eau

secrète

dans l’herbe

 

Géraldine Andrée

Tous droit réservés

Copyright 2017

Le secret de la pluie

La pluie a le talent de révéler les secrets du jardin.

Après l’averse, les parfums qui dormaient sous les feuilles, au chevet des racines, à fleur de terre, entre les brins d’herbe se répandent comme une infusion dans l’air.

Et tu reconnais les odeurs de l’humus, du fenouil, du thym mêlées à la senteur des pivoines fraîches.

Les gouttes qui tremblent encore aux branches accrochent au bord de tes cils des étincelles  insoupçonnées que tu ne vois point par une matinée ensoleillée d’été.

Voici une lueur bleue, un feu mauve, une touche d’or rose qui battent au coeur transparent de chaque goutte vivante.

Et ta promenade elle-même se fait musique.

N’entends-tu pas comme les flaques allument leurs cymbales sous tes pas ?

Que de variations de notes, n’est-ce pas ?

A moins que la pluie n’ait qu’un seul don,

te révéler

un secret d’enfant jusque là inconnu de Toi :

la clarté de ton regard

qui montre enfin à ton prochain

le jardin

comme au tout premier matin…

Géraldine Andrée

Le pot de faïence blanche

On a découvert, caché dans un coin de ta chambre, le pot de faïence blanche décorée de fleurs bleues, qui date de ton enfance. C’est un pot précieux dans la famille.

Quand je n’étais pas encore née, tu y lavais ton baigneur potelé. On m’a dit que tu y faisais ta toilette, les matins, avant le départ pour l’école. On m’a dit aussi que tu t’amusais, les dimanches, à lancer dans le couloir des bulles irisées à partir de l’eau et de la mousse de savon que tu recueillais sur ses bords. Puis, tu riais aux éclats.

Plus tard, tu y laissas tremper ton linge rougi chaque mois. Tu passais, les jours d’été ardent, le gant mouillé sur ta gorge et sur les roses de tes seins tout juste écloses. J’imagine les bretelles dénouées de ta robe qui dévoilait la ligne mauve et cambrée de ton dos dans l’ombre des persiennes. Je te vois d’un seuil disparu assister à ta lente métamorphose.

Personne n’imaginerait que le pot ait pu avoir d’autres fonctions que celle de la toilette. C’est un pot bien décoré. Les fleurs sont peintes sur la faïence avec de fines touches de bleu où s’allume un reflet d’argent.

Aujourd’hui, si j’en crois ta manie, le pot de faïence blanche fleurie de bleu a changé d’utilité.

Je t’ai surprise, un matin, serrant le pot contre ton ventre comme un enfant fragile qui reposerait dans la corbeille de tes bras. Tu te dirigeais vers les toilettes, d’un pas précautionneux, pour en jeter le contenu. Sans honte, sans tabou comme si cela eût été une évidence de toujours.

Le pot de faïence qui te permettait, aux dires de tous, de faire une toilette coquette pendant toute ton enfance et ton adolescence te sert désormais, par je ne sais quel réflexe archaïque, de pot de chambre lorsqu’un besoin urgent interrompt ton sommeil.

Spontanément, je t’ai traitée de « dégoûtante ». A quoi bon ? Tu as poursuivi ton chemin vers ta destination, engoncée dans ta robe épaisse et coiffée de ton bonnet de nuit qui descend jusqu’à tes yeux.

Tu as gardé la mémoire de gestes ancestraux dont tu n’as pas conscience.

Ils te rassurent. Ils te donnent des repères dans un temps qui n’est plus. Et tu m’enseignes avec une fidèle exactitude, toi, la malade de l’Oubli pour laquelle les noms et les visages se sont évanouis, les us et coutumes d’autrefois quand « je n’y étais pas ».

Je deviens la confidente à mon insu de l’une de tes obscures habitudes.

Et j’en éprouve une profonde solitude.

Géraldine Andrée

L’autre matin

Voici l’autre matin,
celui de la vague vive
à fleur de rivage
qui rivalise

avec le vent
venu de loin
pour caresser
les visages ;

celui de l’azur clair
comme un verre
d’eau plein ;
un matin

dont le présent
est bon comme la lumière
du miel déposé
sur la mie de pain.

Je ne sais
si c’est
le matin d’hier,
d’aujourd’hui ou de demain.

Mais je sais
qu’il nous ressemble
quand son souffle tremble
de mes lèvres à tes mains.

 

Géraldine Andrée

Le fil de la voix

Il est dit

à l’enfant

que s’il approche

son oreille

de la terre,

 

il entend

couler

le chant

d’une rivière

secrète

 

qui remet

ses peines

à l’océan.

Et toi,

si tu approches

 

Ton Oreille

du coeur

du monde,

entends-tu

couler

 

ma frêle

voix

qui, en suivant

le fil

de sa prière

 

dans le silence

de la nuit

profonde,

se rapproche

sans cesse

 

avec  une confiance

certaine

de l’embouchure

si lointaine

de Ton Chant ?

 

Géraldine Andrée

Ta photographie

C’est une fin d’après-midi d’août.

Ma tante – ta soeur – séjourne chez toi pour t’apporter de l’aide, te faire la cuisine, te laver les pieds et les cheveux, t’inciter avec une ferme douceur à effectuer ta toilette.

Une mèche de soleil tombe soudain sur le vieil album de photographies ouvert près des tasses.

Ma tante s’exclame :

-Tiens ! Andrée ! C’est toi !

La petite photographie aux bords dentelés et jaunis passe entre toutes les mains jusqu’aux miennes.

C’est un chaude journée d’été comme celle-ci. L’herbe du jardin est assez haute.

Le cliché est en noir et blanc mais on devine en arrière-plan le ciel lumineux, le soleil ardent, les lueurs sonores des bourdonnements, le vertige de la clarté sur les tempes.

Tu te tiens debout près d’une large bassine métallique aux reflets d’argent, destinée à te rafraîchir et qui sert en ce temps-là à la fratrie de piscine.

Tu dois avoir quatre ans. Tu es en maillot de bain blanc. Tu es une enfant potelée, grassouillette. On voit tes cuisses charnues, ton ventre rond, tes joues pleines.

Des mèches auburn et bouclées tombent sur tes épaules. Tu fixes l’objectif avec un air étonné, presque mécontent. Tu ne souris pas. Il me semble même que tu fais la moue, indice de ton futur caractère autoritaire.

Je te tends la photographie.

Tu la prends.

J’entends son craquement rêche entre tes mains.

Tu t’observes quelques instants, à moitié surprise et à moitié distante, comme une enfant qui se voit confrontée soudain à sa propre image dans le miroir, un matin, et qui ne réalise pas encore que c’est bien elle.

Tu ne fais pas le lien entre la fillette que tu fus et la vieille femme que tu es devenue.

Assurément, pour toi-même, tu es une autre.

Une autre, cette fillette de jadis, en maillot de bain et s’apprêtant à se baigner dans la canicule.

Une autre aussi, cette femme âgée assise dans son fauteuil en retrait de la table, vêtue d’un pull-over gris alors qu’il fait si chaud. D’ailleurs, tu hais maintenant les douches et les bains. Tu rechignes à te dévêtir et à te laver. L’eau te dégoûte.

Ton regard ne reconnaît pas tes yeux d’enfance.

Assurément, tu n’es plus celle que tu as été.

D’un geste désormais indifférent, presque désinvolte, tu me rends la photographie.

Puis, tu nous regardes.

Tu ne reconnais pas davantage nos yeux car dans ces miroirs aussi tu ignores qui tu es,

enfant des matins sans miroir redevenue.

Géraldine Andrée

Ton absence

Ton absence,
c’est cette présence
dans les gouttes qui tombent des feuilles,
les fétus des chemins,
les rayons du soleil,
les cristaux de sel du vent qui vient de la mer,
les lueurs blondes des pollens,
les ombres qui s’allongent sur le mur de l’église,
les ciels à l’envers des flaques,
les remous de l’air,
les murmures de l’herbe,
les grains de terre sur les ongles des enfants,
les pépins de la grenade,
les notes d’une chanson,
les mots d’un poème,
les souffles d’un baiser qui s’entrecroisent.
Ton absence,
c’est cette présence démultipliée
partout où je vais.

Géraldine Andrée

Toi qui perds la mémoire,

Toi qui perds la mémoire, tu vis entourée du passé.

Tu déambules parmi des tableaux du dix-huitième siècle représentant des portraits de jeunes filles et de nymphes dans des paradis bucoliques ou des scènes familiales de Greuze.

La bibliothèque est remplie de livres anciens à la reliure pourpre ou dorée qu’avait achetés aux enchères ton mari.

Dans le salon de musique sont accrochés deux hauts portraits en pied : Louis XVI et Marie Antoinette.

Sur le siège devant le piano, un napperon que ma mère a crocheté assise au soleil et que tu lui as chipé quand tu avais vingt-cinq ans déploie sa corolle jaunie par le temps.

En empruntant le couloir qui mène à la salle de bains, on défile devant des étagères où sont superposés des livres de recettes de ta grand-mère. Je les imagine ouverts dans cette cuisine du début du vingtième siècle, une lumière blonde de fin de journée éclaire les explications, les poules montent au bord de la fenêtre et caquettent, la fourche renversée contre le mur d’en face montre ses dents auxquelles restent accrochées des touffes de foin, Marthe a laissé ses sabots sur le seuil, l’heure du repas est proche, il faut que tout soit prêt lorsque Michel rentrera.

Dans l’ombre du soir qui s’avance, l’armoire de la grand-tante dont tu as hérité en dépit du testament émet une longue succession de craquements mais tu ne t’en effraies pas car tu es sourde.

Sur la table de travail de ton mari, on trouve un fatras de cartes postales envoyées il y a longtemps déjà. Les phrases brèves comme Bonnes vacances du Lavandou ne sont plus d’actualité mais elles témoignent irrémédiablement de ce qui fut. Celle qui a le plus fréquemment signé, Midette, la maîtresse ensuite reniée, est décédée.

Dans les placards, les robes et les chemisiers désuets de ta jeunesse emmêlent leurs manches bariolées de fils car cette manie de vouloir repriser tout le temps t’absorbe toute entière pour les jours qu’il te reste.

Tu passes régulièrement à petits pas de souris silencieuse devant l’immense miroir Louis Philippe dans lequel tu ne te regardes pas.

Ces preuves d’un passé lointain, à jamais enfui, dont tu t’es accaparée avec cupidité jadis – en achetant, en empilant, en entassant, parfois même en volant – ne te concernent plus.

Toute cette richesse dont tu te vantais qu’elle te fut si proche, si familière, à toi, la descendante de paysans, t’est désormais étrangère.

Toi qui t’enorgueillissais de tes biens, tu vis maintenant dans une sorte d’indifférence pour des objets qui t’ont naguère coûté très cher – le prix de ta liberté et de ton indépendance envers un mari aisé mais égoïste.

Tu as oublié l’image que ces tableaux et ces miroirs inestimables me renvoient à ta place : l’abdication de ta vie personnelle.

La seule richesse qui compte maintenant à tes yeux est l’or roux de la grosse cuillerée de compote dont tu te barbouilles, vieille fillette, la bouche et les joues.

Géraldine Andrée

La chambre douce

Tu le sais.
Il est une chambre douce, là-bas, dont la fenêtre se cache parmi les feuillages.
Ta main à l’aube ouvre les persiennes avec des gestes de brise s’affairant autour d’une robe de jeune fille.
Les vitres s’illuminent en fin d’après-midi comme un bijou qui brille.
Tu vois la chambre dès que tu rentres de la plage et que tu longes le chemin bordé d’eucalyptus et d’herbes sauvages.
C’est une chambre dont le bleu enveloppe à merveille ta peau mouillée offerte au soleil.
Une chambre qui fleure bon la serviette de lavande et le savon de rose.
Une chambre à l’écart de la houle du monde qui emporte toute chose.
Une chambre faite pour les murmures et l’oubli.
Une chambre dont le silence qui t’étreint te délivre.
Une chambre qui t’emmène au large de toi-même.
Il est une chambre douce, là-bas, cachée derrière ce nom de paysage qui se balance au passage de ton souffle :
Kelibia.

Géraldine Andrée

Des nouvelles de toi

Comme je te l’ai déjà dit, je t’écris tous les lundis.

Des lettres que je ne t’enverrai pas car, même si tu les reçois, tu ne les liras pas.

Et surtout, tu ne reconnaîtras pas ma voix.

Alors, j’en fais une sorte de journal intime que je te dédie.

C’est pour cette raison que je t’écris tous les lundis.

 

Dans ces pages, je me donne des nouvelles de toi, entourée par les menues choses du quotidien.

Je me donne des nouvelles de l’auréole du soleil sur ton poignet,

de tes chaussons mauves,

de ton pantalon blanc taché par les éclaboussures du déjeuner.

 

Je me donne des nouvelles de l’heure qu’il est à ta fenêtre, du lierre qui envahit ta terrasse, des moucherons qui tourbillonnent dans son épaisse lumière verte.

Tu ne peux le couper comme jadis. Tu n’en as plus la force ni la méthode.

Je me donne des nouvelles en toute objectivité de ce que tu vis : tes yeux qui s’égarent quand tu cherches un mot et ce regard plein de grâce quand tu manges dans le silence gris de ta cuisine.

 

Je me donne des nouvelles aussi de la fourmi qui voyage sur ton pain. Il faudra dire aux auxiliaires de vie qu’elles fassent plus soigneusement le ménage. Je l’écris pour moi comme pense-bête sur ces lettres dont tu es la destinataire sans vraiment l’être.

 

Et surtout, j’essaie de me donner des nouvelles de ta mémoire au large des jours : les vacances chez ta Grand-Mère, les yeux paisibles de la jument derrière son enclos, la cueillette des fraises, le piano dans la chambre bleue, le potager bourdonnant en fin d’après-midi, les jardins ouvriers pas très loin de l’école où ton père  – dont tu étais l’élève – enseignait.

 

Je ne crois pas, dans ce domaine, que je sois toujours objective. Je m’interroge sur la couleur exacte des adjectifs pour présenter ces tableaux de ta vie. Le choix de tel ou tel mot désigne-t-il fidèlement ce que tu as vécu ?

 

Comme tu es exilée de ton passé, encore une fois, tu ne sauras me répondre.

Alors, je décide de ne pas m’aventurer trop loin sur ton chemin enfoui.

Ta vie t’appartient et je n’ai pas le droit de la faire mienne. J’accepte que tous les épisodes qui ont façonné ton identité s’effilochent.

 

Je me contente de me donner des nouvelles de toi au présent : ce bleu sur ton coude, tu t’es encore cognée ? Tu n’as pas trop chaud, en plein été, dans ce chandail tricoté ? Tu te dois te sentir mieux, les cheveux lavés !

Mes questions, mi assertives, mi négatives, demeurent en suspens.

C’est pour cela que je continue à t’écrire tous les lundis.

Mes lettres qui se succèdent dans ce journal sont les seules réponses à tes silences.

Géraldine Andrée

Retourner à la toute première enfance…

-Et qu’appelles-tu la toute première enfance, Géraldine ?

-Colorier des images en s’inspirant des couleurs du temps, réaliser les yeux ouverts des rêves héroïques, écrire des poèmes pour bercer le monde en soi, faire couler des mots nouveaux et s’en délecter comme d’un sirop, donner à chaque jour une parure de clown, baptiser la lumière avec les gouttes de son rire.

Aimer le simple, le vrai et le touchant.

Faire de chaque instant

un présent.

Géraldine Andrée

Le pari de l’instant

Je me surprends à croire que quelques instants bien vécus suffiraient à te faire retrouver le chemin qui mène à ta mémoire.

J’ai cette foi, oui, parfois, qui consiste à parier sur l’instant, à faire de l’instant le chemin qui te guidera vers le panorama de ta vie passée.

Et je place tout mon espoir en la saveur d’un fruit, en la matière d’un tissu, en la couleur du jour sur un meuble…

jusqu’à ce que je m’aperçoive qu’un tel souhait est irraisonné.

En effet, après que tu as gloutonnement mangé le fruit, tu me regardes, béate, la bouche cerclée de jus comme si tu étais nouvellement née.

Tu piques avec ton aiguille le tissu que tu tends entre tes doigts, tête baissée.

Tu traverses inexorablement à pas lents la lumière qui éclaire les meubles pour aller fermer les volets.

L’instant présent ne te ramène pas à d’autres instants plus lointains.

Seul compte l’instant au moment où il est vécu.

Il était bon, le fruit, tendre et sucré. C’est ainsi, sûrement, que tu l’as goûté, ressenti. Mais maintenant, c’est fini, tu l’as déjà oublié.

Ce fut une petite pause au cours de ton voyage qui n’a plus ni origine ni destination.

Et je me dis que c’est peut-être cela, la Vie, la vraie destinée :

être léger, sans bagage, sans référence, sans comparaison.

Prendre l’instant pour ce qu’il est, une grâce déjà envolée dont nullement tu ne t’attristes.

Il n’est pas de chemin ; il n’est qu’un endroit où tu t’assois et respires.

Toi, tu sais d’instinct désormais ce que je tente d’apprendre et d’appliquer dans ma vie sans vraiment y parvenir.

Géraldine Andrée

La chambre au bord de la mer

Elle se réveilla en rêve dans la chambre au bord de la mer.

Le chant du vent qui courait sur la rive était toujours aussi vif.

Quand elle ouvrit les persiennes, elle tendit les bras vers l’échancrure de feuilles offerte au soleil.

Dans l’armoire, les robes de la saison ancienne l’attendaient.

Il suffirait d’une seule étincelle de sa volonté pour qu’elles se délivrent de l’ombre et qu’elles déploient sur ses pas leur fleur de flanelle.

Surtout, elle revit avec le même étonnement d’enfance l’azur mêlé à la plage,

deux blancs différents qui se berçaient réciproquement sur le ventre de l’aurore.

Elle se réjouit alors d’être le témoin secret de ces noces étranges où terre et ciel trouvaient à cette heure leur équivalence,

à jamais frère et soeur de lait de la lumière.

Elle rêva qu’elle s’éveillait dans la chambre au bord de la mer.

Géraldine Andrée

La table d’autrefois

Tu caresses en cette fin d’après-midi en passant la table de bois et tu me dis, d’une voix calme :

« Voici la table d’autrefois. »

Tu y mangeais souvent. J’avais à peine vingt ans quand je fus invitée à un grand déjeuner du dimanche que tu avais préparé.

Il y avait là ton feu mari qui remplissait sa pipe de tabac en tapotant dessus pour mieux l’écraser,

et Valérie, l’amie du couple, en vérité la maîtresse cachée – je crois aujourd’hui que tu feignais de l’ignorer,

Bettie dont le rire sonnait en de multiples notes comme les perles d’un collier qu’une danse aurait fait tinter,

et Roger dont la phrase prononcée – alors que tu servais des pamplemousses pour entrée – se rappelle à moi dès que je tente de découper proprement cet agrume en quartiers :

-Le pamplemousse est le fruit le plus difficile à manger. Il vous éclabousse toujours !

Hormis les pamplemousses, je ne me souviens plus du menu.

Mais après tant d’années, je me souviens des vêtements que je portais alors : un pull bleu que je possède encore, une jupe courte de laine noire et des collants épais. J’avais des cheveux blonds tout bouclés. Je sortais à peine de l’enfance.

Je me souviens des éclats de voix, des conversations enfiévrées auxquelles je participais peu – ayant toujours été discrète, voire silencieuse lors des banquets.

Ce fut la seule fois où je mangeai, invitée par toi, à la table d’autrefois.

Une brouille de vingt années recouvrit ensuite le passé familial comme une nappe grise.

Les visages qui entouraient la table d’autrefois sont feus ou ridés. Roger est décédé, emportant avec lui son humour. Les rides se sont peu à peu écrites sur ton front, tes joues, les commissures de tes lèvres. Je mesure combien, en dépit de nos âges différents, nous étions tous jeunes en ce temps-là.

Elle n’a guère changé, la table d’autrefois. Les chaises des invités demeurent les mêmes, leur emplacement est strictement identique à celui qu’imposait jadis ce grand repas.

Le bois, quant à lui, conserve à jamais ses sillons.

En cette fin d’après-midi, la lumière écrit, il me semble, les mêmes phrases sibyllines sur les angles que lors de cette lointaine fin de dimanche. Elle y fait miroiter un alphabet singulier et des pointillés d’or qui m’intriguaient déjà quand les conversations autour de moi s’exaltaient sous l’effet du vin.

A l’intérieur de ces lettres qui s’élargissent en tremblant, attendent les prescriptions, les recommandations diverses, ta carte Vitale, les médicaments posés par les auxiliaires de vie.

Les assiettes dorment pour toujours dans le profond buffet.

Ta vieille pendule, coeur du temps, bat dans le silence.

Mais comme elle est présente, la table d’autrefois !

Comme elle se veut fidèle à ta mémoire, alors que jour après jour, tu t’absentes de ton passé!

Aujourd’hui, tu l’as reconnue, bien que tu aies oublié tous ceux qui y ont mangé et que je sois une étrangère pour toi.

Elle se ranime dans ces quelques mots que diffuse comme des rayons la lampe de ta voix qui passe dans le jour :

Voici la table d’autrefois.

Géraldine Andrée

Une saison pour un rêve

Ce n’est, parfois, ni l’heure ni la saison pour un rêve.
Il faut avoir l’humilité de le reconnaître et ne pas forcer le cours du temps. Sinon, notre rêve peut se décourager à aller ainsi à contre-courant.
Il vaut mieux lâcher prise sur son rêve, le libérer, le laisser s’envoler ailleurs, vers le pays divin où il se ressourcera.
Le rêve reviendra – c’est sûr – à une autre saison, une autre heure, sous un autre nom, avec une autre couleur, un autre chant.
Mais ce sera bien Lui.
A sa manière familière de se poser au bord de notre fenêtre, on Le reconnaîtra.
Délivrer son rêve des filets des velléités n’est pas abandonner.
C’est faire confiance en sa capacité de retour…
un beau jour !

Géraldine Andrée

Un jardin pour cahier

Mon Dieu !

Donnez-moi un jardin pour cahier ;

un jardin que l’on entend respirer près de soi comme un poème né à l’aube ;

un jardin qui murmure à l’âme des mots qui n’existent pas encore mais qui viennent de l’alphabet de la source ;

un jardin familier telle une paume offerte au jour ;

un jardin qui, pareil aux yeux verts du chat surgi d’un chemin, réveille à fleur de rêve le dormeur ;

un jardin dont les feuilles en se tournant vers le vent changent à chaque instant ;

un jardin qui se feuillette avant que l’index ne touche les lèvres pour que le secret soit bien gardé ;

un jardin intime, à poser sur sa poitrine pendant l’hiver.

Donnez-moi, mon Dieu, un jardin qui se retrouve au fond de la mémoire et se relit quand le temps a détaché toutes les fleurs blanches.

Donnez-moi un jardin dont les feuilles successives

m’inviteront à vivre

un matin,

un mot

plus loin.

Géraldine Andrée

Le pays de l’oubli

Quand je te regarde dans les yeux, je sais un pays d’oubli, recouvert d’eau calme, un pays de lacs bleus.

Mais il ne faut pas se fier aux apparences.

Au-delà de l’eau paisible de ton regard, des racines obscures s’enroulent sur elles-mêmes, se tordent, s’emmêlent, s’enchevêtrent dans leur tourment.

Tu confonds les mots « père » et « mari », « Chaudeney » et « Nancy », « enfance » et  « vieillesse », « soeur » et « élève ».

Le temps glisse comme un poisson monstrueux sur lequel poussent au hasard et de manière totalement inattendue des branchies supplémentaires. Tu ajoutes aux mois trente-deux, trente-trois, trente-quatre jours… La journée peut se décliner en cinquante heures…

Quelle forêt inextricable et sournoise hante ta mémoire !

Il me faudrait patiemment démêler les racines, les séparer les unes des autres comme on le fait pour des plantes qui s’étouffent mutuellement. Fendre leur étreinte avec une lame de lumière et leur redonner de l’espace pour qu’elles se reconnaissent en tant que Telles – racines fondamentales, autonomes et vives.

Mais pour une si grande tâche, l’éternité est nécessaire.

Or, tu n’as pas le temps.

D’ailleurs, tu me chasses car il est l’heure pour toi d’aller te coucher, de laisser voguer ta barque sur l’onde noire des nuits.

Alors, je te laisse aller là où tu dois aller,

puisque le pays de l’oubli

t’a déracinée.

Géraldine Andrée

 

Le ciel

Le ciel

est si pur

que je rêve

de renverser ma tête

et de le boire

dans la lumière

comme l’eau fraîche

après la marche

quand l’on revient

de loin

et que l’on a grand

soif

Géraldine Andrée

Enfance

Je me souviens du livre Enfance de Tolstoï que je lisais sous le marronnier de ma jeunesse.

Je me souviens du jardin propice à cette lecture, de l’éclat des feuilles aujourd’hui feues, du mouvement du vent dans l’herbe, du clignement de la lumière, du chat tigré qui arrivait en silence sur l’allée bleue.

Allongée dans le jardin de mon enfance, j’entrais doucement dans la campagne d’Enfance de Tolstoï.

Je suivais à la trace les aventures de ce garçonnet. J’adaptais mon souffle au rythme ample et complexe des phrases de la littérature russe.

Moi, petite fille encore, je vivais ses premiers éveils amoureux.

Je ne sais pas ce qu’est ce livre devenu.

Je voudrais le retrouver tel que je l’ai lu, quoique un peu jauni peut-être, un peu fripé d’avoir été lu par d’autres yeux que les miens – les lettres un peu pâlies sans doute comme les joues d’un enfant qui, jusqu’au bout de sa journée, a bien joué, bien vécu.

A travers Enfance de Tolstoï, je voudrais rencontrer le regard de celle que je fus.

Géraldine Andrée

Plonger dans tes yeux

Tu as, certains matins, les yeux très profonds, d’un bleu presque translucide.

Et je ne sais pas, au moment où je les regarde, si c’est toi qui me mènes vers eux ou si c’est moi qui chemine seule vers leur eau impassible.

La salle de séjour est blonde ; l’heure est propice.

Quand j’effectue ma plongée dans tes deux iris, il me semble que je deviens une exploratrice du pays en dessous des banquises.

J’y rencontre le parfait silence ; le froid, l’immobilité et le vide ineffables.

Immédiatement, je me sens en danger. Je suis allée trop loin. J’ai envie de remonter. Mais c’est impossible. L’eau insondable de tes yeux m’attire. Il me faut respecter les paliers de la descente. Faire corps avec toujours plus d’absence.

Et, comme les plongeurs qui trouvent en dessous de l’Antarctique lorsqu’ils n’y croient plus, que leur souffle se rétrécit, que le froid transit leurs os,

des anémones roses, des étoiles vives, des filaments multicolores, des écailles de lumière céleste, des rubans de soie,

toute une faune et toute une flore

qui ondulent et ondoient,

je perçois au fond de ton regard,

un brin d’herbe dont tu portais le chant à tes lèvres d’enfant,

un caillou recueilli sur le chemin de Sion,

une tuile argentée du toit de la grange sous lequel tu faisais ta sieste,

un fétu des moissons,

une lueur d’abeille sur une mirabelle,

la première note de ton piano.

Dans le profond océan sans mémoire de ton regard, je trouve des preuves de vie, des indices de souvenirs, des lointains détails de tout ce qui a eu la force, au cours de ton existence,

d’advenir.

Je remonte alors doucement, instant après instant, vers toi.

Et, comme les explorateurs qui démystifient les croyances sur les espaces sans vie,

je peux affirmer, oui,

que tu es bien plus que celle que tu es aujourd’hui,

dimension absolue et riche

de tout ce qu’elle cache.

Géraldine Andrée

Frigiphobie

J’ai une grande peur, la peur du froid.

Je ne sais pas si ce mot existe

frigiphobie.

Mais s’il n’existe pas, je l’invente. Pour exprimer ce sentiment intense, un néologisme m’est nécessaire.

Pendant longtemps, je n’ai pas compris pourquoi moi, qui suis faite pour la balançoire de la lumière entre les feuilles de palmiers, le rose toujours jeune de la mer à l’aurore, le vent doux, je suis née dans ce pays aux hivers aussi rigoureux qu’est la Lorraine.

Comme elle est longue, ma liste de souvenirs du froid !

Il me semble que le froid a toujours fait partie de ma Vie et de moi.

Je me souviens des lointains petits matins de janvier où il me fallait quitter le lit tout chaud pour une école que je n’aimais pas, le manteau qui pesait lourd, le givre que mon père raclait sur la vitre de la voiture et ce craquement du gel sous mes souliers que je percevais comme un arrachement, qui me faisait mal intérieurement. La lune avait un éclat coupant et meurtrier lors de ces départs.

Je me souviens ensuite des attentes dans la cour de récréation, les gifles cruelles de la bise , l’engourdissement des doigts en attendant que sonne la cloche de la délivrance – l’heure de rentrer dans une classe qui sentirait bientôt la sueur de l’effort et d’une autre peur.

Je me souviens de ma tenue de ski trempée après une chute dans la neige, le devoir urgent de se changer dans la voiture, les frissons alors qui me parcouraient et l’expression Attraper La Mort qui tournait dans ma tête pendant que mes dents claquaient violemment l’une contre l’autre au point de se casser.

Attraper La Mort… Comme je reconnais ma phobie dans cette expression !

Je me souviens de l’onglée qui brûlait l’extrémité de mes doigts malgré les gants et le besoin impérieux de trouver un radiateur sinon on m’amputerait.

Je me souviens de ce pont que je traversais pour rejoindre mon amant. Le vent humide et glacial qui venait du fleuve avait tellement anesthésié mes joues que je ne pus embrasser l’homme que j’aimais.

Je me souviens d’un matin où, n’ayant trouvé aucun taxi pour me rendre dans ma salle de classe de français, j’effectuai le trajet à pied. Je parcourais une ville blafarde. Tous les volets des maisons étaient clos. Il me semblait que je marchais sur une planète hostile. Le nez caché derrière mon écharpe de laine, je n’étais plus moi-même. La conscience avait quitté mon corps qui se déplaçait tout seul, par réflexe, comme les poules auxquelles on a coupé le cou.

Inutile de dire que de voir des personnes dormir sous des cartons alors que le thermomètre descend en-dessous de zéro m’effare. Je sais qu’appeler le 115 ne suffit pas… que demain recommencera la même peine pour tous ceux qui ont été dépouillés de leur maison.

Dénuement. L’obligation de se dénuder dans le froid.

Frigitude… Solitude…

J’ai consulté un jour  une thérapeute en Reiki qui m’a révélé l’une de mes vies antérieures au dix-septième siècle, les hivers interminables sous le long règne de Louis XIV, l’eau du puits qui gèle et qu’il faut frapper d’un coup sec pour recueillir un maigre suintement, le pain dur, les légumes cassants.

Un lointain et long hiver également, en Chine impériale, au début du premier millénaire…

En cette vie, je me protège. J’ai le souci de bien régler mon thermostat pour que toutes les pièces soient douces. Je rajoute un radiateur, le soir, quand j’écris. Je m’endors toujours avec une bouillotte chaude contre mon ventre. Je ferme les volets tôt pour tenir captive la chaleur. Et dans les petites aubes de juillet, je ne sors jamais sans mon gilet.

Frigiphobie… Frigifolie…

Je crois qu’il n’est nul besoin de sonder pour moi le temps jusqu’en mille cent ou mille six cent. Je porte en moi la mémoire du froid de mes ancêtres.

J’ai en moi la mémoire de la maison glacée où ma grand-mère a vécu pendant l’Occupation ; réfugiée lorraine dans la Marne. Une telle épreuve lui a valu d’écrire l’autobiographie Souvenirs d’une réfugiée lorraine pour lequel elle a obtenu le prix Erckmann-Chatrian bien plus tard. Je souhaite que mes mots la rejoignent dans l’évocation des courants d’air qui parcouraient les vastes pièces de cette maison faite pour l’été, les briques chaudes que l’on déposait au fond du lit, l’obligation de dormir sous les draps engoncé d’un manteau, les gants que l’on n’ôtait pas pour manger. L’hiver mille neuf cent quarante-deux a été particulièrement mordant, impitoyable pour les réfugiés et les déportés.

Un jour, je publierai sur mon blog d’écrivain public-biographe l’expérience de l’Occupation qu’a vécue ma très chère aïeule.

Mais il y a une autre mémoire en moi, plus profonde, celle du non-dit, d’une place laissée vacante, d’une vie effacée qui n’a laissé aucune trace de son passage sur le blanc de neige des pages que l’on tourne quand on parcourt l’album familial.

Ce souvenir, il porte un prénom oublié par tous, ici,

Henri.

Ulcéré par plus de trente ans d’occupation, Henri, mon grand-oncle a, un soir, lancé un gros bol de soupe sur le visage d’un officier allemand. Le lendemain, il fut envoyé sur le front russe où un obus le tua pendant l’hiver mille neuf cent dix-sept. Il mourut dans la neige bleue qu’a si bien décrite Tolstoï dans Anna Karénine, vêtu de l’uniforme de l’ennemi honni. Dans l’une de ses ultimes lettres qu’il envoya à sa soeur, ma grand-mère, il explique qu’ « il supporte très mal le froid bestial de là-bas. »

Au cours des générations qui suivirent s’installa le froid de la honte et de la prescription. On avait enfoui sous le silence le feu légitime de la révolte.

Alors, voilà. Je suis faite pour  la balançoire de la lumière entre les feuilles de palmiers, le rose toujours jeune de la mer à l’aurore, le vent doux mais un jour, une petite voix originaire du bleu glacé d’entre les étoiles m’a soufflé que si je suis venue ici, dans cette Lorraine aux si rigoureux hivers,

c’est pour redonner vie par mes récits de Vie à mes feux aïeux,

c’est pour réchauffer par mes mots mon pays,

faire de ma frigiphobie une grande flamme qui s’élève et tient chaud

quand la nuit vient trop tôt.

 

Géraldine Andrée 

Je rêve régulièrement que je te fais l’école

Je rêve régulièrement que je redeviens petite et que je te fais l’école.

Je pose le tableau vert de gris dans le jardin de mon enfance et tu t’assois à l’heure du cours parmi mes poupées.

J’écris les lettres de l’alphabet avec différentes craies de couleur puis je feins de t’appeler par hasard :

– Andrée !

Tu te lèves. Tu es chaussée de vieux chaussons en laine et vêtue d’un gilet. Mes poupées coquettes sont bien sûr très sages et ne se moquent pas.

Tu te grattes la tête, hésites quelques instants, et avec les couleurs offertes, tu composes les noms des villages ou villes de ta vie ;

ceux de ta jeunesse, Chaudeney, Fresnes, Marbache, Allain, Blénod ;

puis de ta vie de mariée, Foix, Nancy.

Ton geste est lent, consciencieux et pourtant, très maladroit. Le tracé des lettres tremble, oscille sans cesse. Je n’interviens pas. Je me contente d’écouter le doux tapotement de la craie sur le tableau et j’imagine

la place aux marronniers, la bicyclette couchée dans les herbes sauvages, les mirabelles éclatées, les soirs d’hiver juste après la guerre, l’attente du fiancée à la gare,  la lumière ardente à la frontière espagnole qui impose le port du chapeau, les coins d’ombre d’une maison que je n’ai jamais visitée.

Tu es mon élève.

Et j’apprends à te réinventer une mémoire, selon ce que je crois savoir.

Ensuite, je te dis :

-C’est très bien ! Tu peux retourner à ta place !

Tu t’assois à ta place de vieille femme, parmi mes poupées aux lèvres rouges et au teint rose, pendant que je contemple les couleurs des noms de ces lieux qui ont encore un écho en toi mais dont la maladie de l’oubli t’exile longtemps après que tu y as vécu.

Des noms juxtaposés qu’une phrase complète ne portera pas jusqu’à l’oreille.

Des ailes de couleur,

sans envol.

Je rêve régulièrement que je te fais l’école.

 

Géraldine Andrée

Le temps de notre conscience

Le ciseau fauche pour la rentrée les beaux cheveux longs des vacances.

L’on range les pots de confiture mordorée dans l’armoire pour l’hiver.

Des fils gris raccommodent les vêtements de la saison précédente.

L’amie retrouvée sur le banc d’école près de soi a grandi.

 

Ce poème que l’on relit, on le comprend différemment maintenant.

Un mot succède à un autre comme un battement de coeur.

La lettre arrive de plus en plus en retard et bientôt, l’envoi cesse.

Comme on se sent passer malgré Soi !

 

Un jour, faute de pouvoir arrêter le temps,

on veut en profiter.

On s’arrête en route et l’on perçoit davantage

les rumeurs du soleil dans le feuillage.

 

Il nous semble alors,

pendant un bref instant de grâce,

que c’est le chemin qui passe,

et que l’on garde, Soi,

 

malgré les épreuves,

le rire de notre enfance

qui bat des ailes

à chaque seconde

 

comme une tourterelle

neuve

au bord

du monde,

 

et l’on demeure,

là,

résident

de ce moment de vacance

 

qui durera

assurément

le temps

de notre conscience.

 

Géraldine Andrée

J’attends que tu me téléphones

On est tout au coeur du soir.

J’attends que tu me téléphones comme autrefois,

que tu me donnes des nouvelles de la chatte, de ton rhumatisme à la jambe, de la première floraison du laurier-rose, du jardin qui reprend un peu de vert après l’hiver,

puisque le coeur du soir bat, je m’en souviens, comme l’horloge d’or de ton salon,

j’attends que la sonnerie retentisse dans l’ombre.

J’ai approché ma chaise du meuble sur lequel est posé le téléphone noir de jais.

Le ciel par la fenêtre est de la même couleur qu’autrefois, une encre bleue très foncée qui se répand et déborde du monde. C’est l’heure où, habituellement tu m’appelles, après que tu as fini tes tâches quotidiennes.

Comme toujours, je laisserai sonner trois fois avant de décrocher et de prononcer un Allô interrogateur alors que je saurai très bien que c’est toi.

Petite espièglerie de l’ancienne enfant qui aimait inventer un peu de suspense pour elle et ses proches.

J’attends.

Le silence se prolonge d’instant en instant.

La chatte est décédée, le laurier-rose est fané pour tous les printemps à venir ; le jardin a été remplacé par un entrepôt ; l’horloge d’or de ton salon a été vendue aux enchères et tu es à jamais guérie de ton rhumatisme à la jambe.

Je peux attendre encore longtemps.

Je peux attendre toujours.

Mon coeur peut battre d’impatience au coeur du soir.

Le ciel peut avoir la même couleur qu’autrefois.

Dans l’ombre, d’une seconde à l’autre, pourrait surgir ta voix

que je poserais comme un coquillage sur mon oreille…

Mais ce n’est plus le même temps du tout.

Alors, je me lève et je reprends ma tâche interrompue.

Le sais-tu ?

On vit quand on n’espère plus.

Géraldine Andrée

Art-thérapie

Un cahier à mon chevet pour mon réveil

Un cahier blanc comme la tolérance pour y noter comment je me sens

Un cahier fidèle pour y inscrire le mouvement d’un nuage, la rondeur d’une pomme nouvelle, la douceur de l’air, la rencontre de la lumière et des mots

Un cahier pour être attentive

Un cahier pour mémoriser la date et l’heure de mon coeur

Un cahier pour cheminer dans le jour

Un cahier pour me retrouver en enfance

Un cahier pour colorier les continents de mon âme

Un cahier pour agrandir mon regard

Un cahier aux larges pages pour dérouler des murmures d’océan

Un cahier pour me promener dans le silence

Un cahier pour reprendre mon souffle

Un cahier pour couvrir ma poitrine

Un cahier pour passer sans peur d’une rive à l’autre

Un cahier pour guérir

Un cahier pour vivre

Un cahier pour écrire mon destin

Un cahier à mon chevet

pour vous raconter dès mon réveil

comment je suis arrivée à Demain

 

Géraldine Andrée

Le chemin qui court

C’est un chemin
qui court
comme un enfant
dans le jour

Qu’importe
l’époque
que ce soit
le Moyen-Âge

les Années Baroques
le Grand Siècle
la Période
des Philosophes

l’Ere
Industrielle
ce chemin
n’a pas pris d’âge

Il est aujourd’hui
aussi vif
et alerte
que jadis

Il change
bien sûr
au passage
des saisons

et il arrive
que s’efface
sa trace
dans la neige

ou le givre
comme une ligne
vieillie
sur une page

Mais on le retrouve
au printemps
traversant
toujours

aussi gaiement
la verte
lumière
des feuillages

Beaucoup
de générations
se sont éteintes
Feues certes

sont ces jeunes
filles
qui empruntaient
en guise

de détour
ses courbes
ombragées
et secrètes

Les jours
ont recouvert
de poussière
les empreintes

de leurs talonnettes
Mais le chemin
est resté
agile

et léger
Regardez-le
demain
au lever

à votre fenêtre
jouer
à faire
la course

avec le temps
qui perd
à chaque
instant

Voyez comme
le chemin
du jour
vous entraîne

toujours
plus loin
en éternels
enfants

que vous êtes
si vous consentez
à accepter
qu’un jour

vous achèverez
votre route
car c’est ainsi
que s’écrit

notre destin
à tous
Laisser
le chemin

se poursuivre
joyeusement
lorsqu’on aura fini
de vivre

et se prolonger
encore
tel un feu
allègre

ravivé
par la lueur
des instants
qui se succèdent

Géraldine Andrée

La lampe lointaine

J’ai comme mission attribuée par la famille de savoir comment tu vas, de l’extérieur de ta maison, quand je reviens, épuisée, du travail.

Je longe la grille du sombre jardin qui borde les fenêtres de ta terrasse.

La nuit qui tombe m’informe de ta présence  – ou de ton inquiétante absence.

Une fenêtre éclairée est le signe que tu vis.

Mais souvent, cette preuve est loin d’être une évidence.

Dans le soir, les fenêtres de chez toi sont noires.

Pourtant, je sais qu’il ne faut pas que je me fie aux apparences.

Je m’arrête patiemment quelques instants et je plonge mon regard dans l’obscurité des vitres jusqu’à ce que je perçoive là-bas, au coeur d’une pièce – près de ton piano, je suppose, ou de ta table de couture – la frêle lueur d’une lampe lointaine que tu as allumée depuis le début de l’après-midi.

Et je songe à l’apparition sur la mer sournoise de la lumière du phare tant souhaité depuis le début de la traversée,  et qui brille malgré la nuit complète du monde.

Je peux poursuivre mon chemin, rentrer tranquillement chez moi.

Tu es là.

La quête de cette lueur, les soirs d’hiver, s’apparente à la quête d’une étincelle dans tes yeux quand j’évoque le passé.

Mon regard s’attarde dans tes prunelles et ce n’est pas une étincelle que je décèle alors si je suis patiente, non, c’est la petite lumière d’une lampe lointaine, jamais éteinte, au coeur de toi-même, qui brille depuis ta naissance et qui s’avive pendant quelques brèves secondes quand un mot suggère le souvenir d’une chaude matinée de juin ou d’une fleur d’enfance – que sais-je ?

La lampe de l’âme, peut-être, cette maison de toujours,

ou de la mémoire qui s’attarde malgré la maladie qui la chasse avec sa perfidie quotidienne de la chambre de ton être.

Géraldine Andrée

La rencontre

Quand

j’ouvre

mon journal

intime,

 

je vois

que le mot

initial

court

 

à ma rencontre,

me regarde,

me découvre

et que c’est donc

 

moi,

la joyeuse

nouvelle

au sujet de laquelle

 

va se dire

l’Essentiel.

 

Géraldine Andrée

Habiter le soleil

Je veux rentrer

dans ce rayon de soleil

qui tremble

sur les mille paillettes

du givre

de décembre.

 

Je veux me réfugier

dans cette lumière,

prendre toute la place

nécessaire

en cet espace de fête,

l’habiter de mon âme,

 

en attendant que passe l’hiver

et que vous me retrouviez

par un matin de printemps,

à votre réveil,

paillette de soleil

tombée du ciel

 

au bord des cils

de votre rêve

ouvert.

 

Géraldine Andrée

Ton mari

Tu ne te souviens plus de moi,

ni de ma mère, ni de mon père, ni de ma soeur, ni de tes autres soeurs.

Tu ne reconnais pas, le soir, l’auxiliaire de vie qui est venue te préparer les repas le matin.

Tu interroges avec brutalité l’infirmière : « Qui êtes-vous ? »

Il n’est qu’une seule personne qui demeure fidèle dans ta mémoire :

l’absent de toujours,

ton mari.

Tu le désignes parfois par « mon père » mais personne n’est dupe, ni toi ni moi.

Mari paternel oui…

Mari protecteur, attentionné…

« C’était un homme bon… » me dis-tu avec un ton nostalgique.

Pendant un instant, je veux y croire, rentrer, les yeux fermés, dans l’innocence de ton discours.

« Quand mon mari est mort, j’ai tout perdu ! » te plais-tu à répéter.

J’imagine ton mari emportant avec lui les épisodes de ta jeunesse, les couleurs, les parfums, les images de toute une vie qui te donnaient une épaisseur, une identité, qui te rendaient riche de toute ton existence.

Feu mari, voleur de ton feu de vie à son insu.

Vous ne faisiez qu’Un. Le départ de ton autre moitié t’a dépouillée de toi-même.

Le décès de ton mari serait donc à l’origine de ta maladie.

Thèse séduisante… sauf que tu étais déjà bien malade avant qu’il ne s’éteignît.

J’aimerais porter le même regard que toi sur le défunt.

Hélas ! Ce que ton mal a irrémédiablement effacé, ce dont tu ne te souviens plus désormais, c’est de l’échec de ton mariage qui t’a conduite à te réfugier dans la couture maniaque et la possession obsédante des choses.

Ta solitude à deux ? Il n’y en a plus trace aujourd’hui…

Et pourtant, que d’abandons, de trahisons, de mensonges, de tromperies de toutes sortes…

Que de retours tardifs, d’éloignements volontaires…

Ton mari que je ne peux me résoudre à appeler « mon oncle » était un coureur de jupons invétéré. Les jeunes filles et les jeunes femmes n’ont jamais cessé de peupler sa vie, son lit.

Et il est ce tabou qui n’en est plus un, que toute la famille connaît depuis longtemps.

Pendant les trente années de ton mariage, une frontière s’est tracée entre vous, tellement infranchissable que le noceur t’a congédiée – à moins que tu n’aies pris cette décision de ton plein gré – dans la petite chambre jaune sous les combles, réminiscence de ta chambre de jeune fille.

A plus de quarante-cinq ans, vierge redevenue dans le mariage.

Bien sûr, je me garde de te rappeler tout cela. A quel titre aurais-je le droit d’évoquer cet immense gâchis ? Non seulement tu ne me comprendrais pas mais aussi je commettrais un mal absurde et incommensurable…

Il est inutile de te faire souffrir. Tu as assez souffert comme cela, même si tu es tout aussi responsable que « lui » selon moi, même si tu as été la première à te duper, complaisamment peut-être…

A quoi bon te rendre une lucidité qui te serait vaine pour l’avenir ?

C’est la vie que tu as voulue.

Tu avais la liberté de partir. Tu as choisi de rester fidèle à l’Infidèle.

Je te laisse à ce luxe que t’offre la maladie et qui consiste à idéaliser ton passé, à vivre par procuration.

Je bénis la défaillance de tes souvenirs. Au moins, tu es délivrée de tout remords, de tout regret.

Il me semble ainsi que tu es devenue réellement toi-même au soir de ta vie, dans ce mensonge suprême qu’est l’idéalisation d’un homme qui ne t’a pas rendue heureuse.

Ton pas se fait un peu plus vif et léger sur le chemin.

Tu souris comme une enfant quand tu prononces ces paroles :

« C’était un homme bon ! »

Et lorsque nous partons ensemble en promenade, nous sommes accompagnées, je crois, d’un fantôme éclatant dont tu portes encore à ton doigt comme gage indéfectible de ta loyauté et de ta mémoire

l’alliance d’or.

Géraldine Andrée

Calligraphie

Je me lève
aujourd’hui
à l’aurore
non pas pour écrire

mais pour apprendre
à lire
les lettres
que dessine

la pointe
fine
de la lumière
avec le givre

sur ma vitre
et qui sait
si je tente
ensuite

de les prononcer
d’entendre
sur mes lèvres
la clarté

du silence
qu’elles désignent

Géraldine Andrée

La pervenche

Songe,

mon amie,

à la pervenche

là-bas ;

 

songe

à ses feux

follets

qui embrasent

 

l’instant

quand

le vent

pousse

 

le ciel

de son souffle

et à ses pétales

qui répandent

 

les notes

des gouttes

de dimanche

en dimanche.

 

Ne reconnais-tu pas

nos voix

qui s’ébrouent

en riant

 

derrière

les dentelles

de l’enfance ?

Songe

 

à la pervenche

de notre saison,

là-bas,

dans l’herbe

 

qui borde

la maison

et dont le bleu

se rappelle

 

ardemment

à nos yeux

si notre mémoire

s’endort

 

à la lisière

de la mort,

trop longtemps

bercée

 

par le Temps…

 

Géraldine Andrée

J’ai rendez-vous avec toi

Le lundi, j’ai rendez-vous avec toi.

Même si tu n’es pas là ; même si tu es à l’hôpital comme aujourd’hui.

A quelques exceptions près, j’ai rendez-vous avec toi tous les lundis

pour regarder la lumière qui brode le temps en glissant son aiguille dans les boucles de tes cheveux blancs,

pour suivre sur le tissu ta main qui dévide sans cesse un fil,

pour entendre ton silence marcher en pantoufles dans l’ombre,

pour écouter battre l’horloge au rythme de ton souffle quand tu somnoles,

pour t’assurer qu’on est bien à la trentième heure de la journée et qu’il n’y a pas à s’inquiéter,

pour t’apporter des réponses qui ne t’éclairent pas mais que tu considères vaguement en bonne élève que tu redeviens : « Oh ! C’est bien ! », « C’est bien, ça ! »,

pour te regarder manger gloutonnement, assise à la fenêtre,

pour t’accompagner tout en haut, jusqu’à ta chambre,

et tant pis si tu refuses et si tu me fiches à la porte parce que l’heure c’est l’heure.

En n’importe quelle saison, j’ai rendez-vous avec toi.

Je retrouve la floraison de tes plantes et quelques pétales de soleil sur le plancher. Une mouche bleue bourdonne parfois et tu ne la chasses pas si elle tourne autour de tes épaules. Tu acceptes désormais que les situations soient ce qu’elles sont.

Tu es habituée au tic-tac, au bourdonnement, au murmure de ton sang auquel ma visite te soustrait pour quelque temps.

Lorsque tu ne seras plus là, j’aurai toujours rendez-vous avec toi, jusqu’à ce que j’achève ton histoire,

car, vois-tu, si je te donne rendez-vous chaque lundi,

c’est parce qu’il est de mon devoir d’écrire ces jours-là sur ta vie,

de garder trace de ta maladie de l’oubli.

Quelqu’un d’en haut et qui sait tout me le dit.

 

Géraldine Andrée

Monsieur Solstice

Fin de l’année mille-neuf-cent-soixante-seize.

J’ai six ans.

On vient de finir le déjeuner.

L’aiguille d’argent de la pendule de la cuisine marque seize heures.

Soudain, le jour se colore d’une encre bleu marine qui baigne comme une vague venue du ciel les visages, la nappe, les verres des adultes où luit encore une goutte de liqueur.

Ma grand-mère est assise très droite, sur sa chaise. Je me souviens de son gilet rouge boutonné en haut de sa poitrine.

Et je l’entends dire d’un ton théâtral, comme si elle voulait jouer sa surprise :

-C’est le solstice ! Bientôt Noël ! Et le Nouvel An !

Dans mon imagination d’enfant, je crois que le solstice est un grand monsieur, un personnage important, un magicien de haut vol qui, dans sa course, va nous consteller d’astres, toutes et tous. Je les vois déjà tomber sur nos épaules.

Puis le jour s’assombrit beaucoup. C’est comme si je fermais les paupières.

Ma grand-mère se lève pour allumer les lampes.

Il faut, hélas, se quitter.

J’ai le droit pour la route à une gorgée de ce soda vert que j’adore.

Les deux baisers de ma mère claquent sur les joues de ma grand-mère :

-Au vingt-six décembre !

-Oui ! Et allez doucement sur la route !

Ma grand-mère est décédée au printemps mille-neuf-cent-quatre-vingt-seize.

J’ai vécu, depuis, tant de solstices, d’hiver comme d’été.

Mais lorsque le mot « solstice » est prononcé – par moi ou quelqu’un d’autre – ,

le temps de ces deux syllabes, ma grand-mère existe,

là, toute droite, assise sur sa chaise.

Et qu’importe si le solstice n’est pas un grand monsieur,

encore moins un magicien de haut vol

qui rallumerait les lèvres des grand-mères feues,

le nom de ce mouvement solaire, pour moi, réveille leurs paroles.

Géraldine Andrée

La chambre de jeune fille

J’ai rencontré une ancienne amie de la Fac sur le chemin.

Nous nous sommes rappelé nos années d’études avec une certaine nostalgie. C’est à cette occasion que mon amie m’a dit que le foyer de jeunes filles où nous avions préparé ensemble les deux années d’hypokhâgne et de khâgne de Lettres modernes était fermé et que l’on en faisait « un lot d’appartements ».

« Un lot d’appartements ».

Je me souviens bien de ma petite chambre :

la bibliothèque étroite, le lit peu large et la lampe métallique penchée les longs soirs de révisions sur des pages difficiles.

Il n’y avait qu’un lavabo pour se laver. Les douches étaient communes et à horaires limités.

Je ne rentrais pas chez mes parents. Weeks-ends trop courts. Pas le temps. Ma mère me donnait du linge propre et de la nourriture pour quinze jours au moins.

Le silence se resserrait autour de moi dans la chambre, les dimanches. Le raisonnement dialectique cognait contre mes tempes. Je me sentais seule. Je voyais rarement les autres pensionnaires qui étudiaient autant que moi.

C’est dans la solitude de cette chambre que j’ai découvert les chansons à textes : Jacques Higelin, Jean Ferrat, Isabelle Aubret, Pierre Bachelet, Hugues Aufrey, Julien Clerc. J’allumais mon transistor près de mes livres. Je voulais écrire des textes aussi beaux que ceux de ces paroliers. Entre deux dissertations, je griffonnais des poèmes aujourd’hui disparus.

Ce que j’aimais, c’étaient les signes du printemps. Ma chambre monacale donnait sur un jardin et j’avais le luxe de voir éclater les bourgeons, les boutons de rose et de pervenche sur les haies déjà feuillues. Je comptais les jours qui me restaient avant les examens et les concours, douleurs précédant la liberté. Ces épreuves, aussi difficiles fussent-elles, m’annonçaient la rémission.

Après avoir quitté mon ancienne amie, je me suis rendue devant le Foyer D.

C’est vrai. La fenêtre du couloir, en face de ma chambre, est remplacée par un large Velux blanc.

La porte rouge est toujours la même.  Je me surprends à croire qu’il me suffirait d’enclencher son poussoir doré pour retrouver le corridor brun où je disais au revoir à mes parents après leur visite inquiète.

J’ai revu la baie vitrée dans le prolongement de la rue. Pendant un instant, j’y ai collé mon visage.

Où est passé le jardin ? Une grande pelleteuse a supprimé les arbres, les bancs et le pont alerte entre les plantes.

Le foyer de mes dix-neuf ans n’est plus.

La cabine téléphonique où j’entendais tinter en tombant les piécettes d’argent quand j’appelais fiévreusement mon petit copain a été enlevée. Inutile. Il y a les portables, maintenant…

J’étais, tout à l’heure, au même endroit sur le trottoir, où lui et moi, l’on se quittait en s’embrassant.

Bien entendu, le règlement interdisait que mon petit copain vînt dans ma chambre.

Une voix secrète me dit de ne pas idéaliser les souvenirs.

Elle était très stricte, la vie au Foyer D. Il nous était imposé des horaires de sortie et de retour. Je me souviens d’avoir interrompu, la rage au coeur, une séance au cinéma ou un dîner avec des amis de peur de trouver la porte rouge fermée et de devoir dormir à la gare.

Et pourtant, il me semble que j’habite toujours cette chambre de jeune fille.

Il m’arrive de rêver que j’y entre par effraction et que je dois être la plus discrète, la plus silencieuse possible si je veux continuer à y résider car je n’ai plus l’âge.

Je rêve que j’y mange, que j’y étudie, que j’y écris et que j’y dors comme jadis même si je sais au fond de moi que je suis devenue clandestine de ma jeunesse.

Ce rêve revient régulièrement. Généralement, il est annonciateur de période d’introspection profonde et d’écriture ardente.

Je revois comme si c’était hier la lumière de la lampe, la carte du monde qui me servait de sous-main, les fleurs des rideaux et la couleur indigo du ciel à l’heure où le jour basculait vers l’autre versant.

Quand j’écris ces épisodes de ma vie, je me sens vieillie.

Cependant, je perçois le monde avec la même disposition d’âme que lorsque j’étais à l’aurore de mes vingt ans.

Peut-être que je ne vieillis pas, finalement.

Peut-être que c’est le monde qui change plus vite que ne le demandent les lois du temps.

Et mon regard est aussi avide de découverte que celui qui voyait par la fenêtre de cette petite chambre

le ciel coloré du passage sans retour

des jours.

Géraldine Andrée

Clé de sol

J’ai ouvert

la porte

de ton salon :

 

la lumière

éclairait

les clés

 

de sol

des partitions

qui jonchaient

 

le sol

et que tu ne jouerais

plus jamais,

 

offertes

au rythme

silencieux

 

des jours

et des nuits

qui s’alternent.

 

Les saisons

passent

sur tes pages

 

de musique :

été, automne, hiver ;

bientôt

 

le printemps ;

ta mémoire

s’effeuille

 

au souffle

du temps.

Je voudrais

 

te tendre

une clé

que baigne

 

le soleil

de ce jour

et qui ouvre

 

le tiroir

où se rangent

tes expériences

 

mais tout

est fatras

chez toi.

 

A ce désordre,

il est une raison

que seul

 

Dieu

connaît ;

voilà

 

ce que me souffle

sans cesse

ma raison.

 

Après ta disparition,

ces partitions

demeureront

 

en vrac

sur le sol,

attendant

 

que tes mains

leur rendent

leur voix.

 

La lumière

du jour

joue

 

à ta place

avec les doubles

croches

 

de cette joyeuse

sonate

de Mozart :

 

Clé de sol ;

clé de fa.

Quel paradoxe :

 

Tu es là.

Et pourtant,

tu t’en

 

vas.

 

Géraldine Andrée

L’énigme

Je veux vous dire l’énigme

du platane de mon enfance

qui se balance

dans ma mémoire

 

ses feuilles rouges

qui jouent

avec l’air vermeil

des mois de juin de jadis,

 

ses ombres

qui touchent

les pierres grises

de la maison

 

et dansent

une lente sarabande

sur le ciel

de ma marelle,

 

ses guêpes

cruelles

qu’il sème

en se penchant

 

dans la verte

lumière

des senteurs

de l’herbe

 

et son souffle

qui me berce

quand il m’apporte

le chant

 

du vent

pendant ma sieste -.

Je veux vous dire

l’énigme

 

du platane

qui me fait signe

alors qu’il fut désuni

un jour d’automne

 

de ses racines,

le platane

dont la haute joie

flamboie

 

dans ma tristesse

de ne pas lui avoir adressé

un regard ultime

quand il était encore temps,

 

le platane

qui s’enracine

jour après jour

en ma mémoire

 

et qui se déploie

tant

qu’il prend la place

des autres histoires.

 

Géraldine Andrée

Une maison pour toi-même

Il est très important, oui,

d’avoir une maison

pour protéger ton corps de la nuit,

des rigueurs de l’hiver,

une maison intime

et accueillante

où tu peux t’abandonner.

 

Mais il est tout aussi important

d’être une maison pour ton âme,

aussi chaude,

aussi profonde,

aussi constellée de lueurs

que celle dans laquelle tu rentres,

les soirs de givre,

 

une maison loin du monde,

secrète coquille ronde,

qui t’invite

quelle que soit l’heure

au centre de toi-même,

bernard-l’hermite,

qui fait que tu existes

 

et que tu t’écoutes vivre

au plus près de ton coeur…

 

Géraldine Andrée

La page que tu es

Sur ton corps et sur ton visage,

je lis toute ton histoire,

celle que tu as oubliée

au fil des années,

tous ces signes qui montrent que tu as vécu

des choses dont tu ne te souviens plus,

comme, par exemple,

la clarté de ce regard bien éclos

propre aux yeux de ton père ( mon grand-père ),

des yeux très bleus

qui parlaient fermement et en silence de ce qui était important.

Ces fins sillons autour de tes paupières

creusés doucement car tu avais l’habitude d’affûter tranquillement ce même regard

sur ce que tu convoitais,

je les ai toujours connus.

Je retrouve aussi sur ta bouche cette moue d’enfant capricieuse

dont on disait qu’elle n’avait jamais assez.

Sur ton poignet, il est la cicatrice d’une brûlure au fer à repasser ;

entre tes doigts, des callosités à force d’avoir sarclé le jardin.

Quand tu retrousses la manche de ton chemisier, je vois que tu as une profonde marque sur ton bras.

Je me souviens, on me l’a raconté :

ta chute en vélo au village de Chaudeney, l’entaille sur la pierre et les gouttes de sang dans la terre. La trace à jamais muette des cris aigus que tu as poussés avant que ton père (mon grand-père) ne vienne te ramasser.

Et il y a, lorsque tu me tournes le dos dans la lumière, cette tache de naissance sur ta nuque,

rose brune éclatée, commune à ta soeur (ma mère) et à moi.

Pas de doute : j’appartiens à cette famille dont tu viens

et qui t’est désormais étrangère.

Même si ton passé est devenu illisible pour ta mémoire,

tu es une page d’histoire qui me rappelle qui je suis.

Géraldine Andrée