Le rendez-vous

J’ai prévu

demain

un rendez-vous

avec le chemin

du jardin

pour y recueillir

une feuille

oubliée

de l’ancien

été

et la coller

sur la feuille

de mon cahier

que je dédie

à chaque

jour

daté

Aujourd’hui.

 

Que mon journal

demeure

après mon passage

le témoin

unique

de ce que mon coeur

a su

regarder

quand

il était temps

encore…

 

Géraldine Andrée

 

 

Publicités

Le cahier du Kif : Semaine 10 ; j’ai ouvert la vieille armoire de mon enfance

J’ai ouvert la vieille armoire de mon enfance et j’ai retrouvé

mon service à dînette,

un jeu de dominos dans son étui rouge,

les livres de la Comtesse de Ségur,

le Conte du Chat Botté relié dans une édition enluminée d’or,

un cahier où furent posées au feutre sombre, sous ma main maladroite, des multiplications et des divisions à trois chiffres,

une corbeille d’osier,

un sac de courses en toile légère.

La lumière de cette fin de matinée d’aujourd’hui ressemble à celle de jadis : gris clair lorsqu’elle transperce les nuages.

Il suffirait que j’ouvre l’étui rouge, que j’aligne les dominos avec lesquels ma grand-mère et moi nous jouions, que je dispose autour du souvenir de son visage les minuscules tasses de thé argentées et les soucoupes où je faisais rouler des billes en guise de pralines;

il suffirait, oui, que j’apporte dans mon sac de toile des fruits du jardin qui rempliraient la corbeille d’osier à l’attention de mon invitée ;

que je détache la page de mathématiques afin de faire mon cahier un journal intime destiné à raconter mes aventures vécues avec Les Petite Filles Modèles dans le grand château,

pour que tout que tout ce passé me retrouve et m’accueille bientôt

en tant que Femme promise à une nouvelle enfance.

Rien ne se perd ni ne s’achève car tout s’accomplit toujours.

Il suffit d’ouvrir les portes de la mémoire

et d’offrir au jour les trésors de son histoire

qui continuent à briller,

cachés au cœur-même du présent.

 

Géraldine Andrée

Un instant pour les mots

Une voiture ronronne

dans la ruelle.

Avec un sourire triste,

tu boutonnes

le col de ta robe.

 

Puis on s’embrasse.

Mais le ronronnement

passe

et s’efface,

ne laissant

 

que la traîne

soyeuse

du silence

qui tremble,

palpite,

 

toute piquetée

de notes

d’oiseaux.

Ce n’était pas

le taxi

 

venu

pour interrompre

ta visite.

Une lueur

s’allume

 

au bord

de tes cils.

On a encore

ensemble

un peu de temps

 

pour quelques

instants.

On a encore

sans doute

de longues

 

minutes

pour quelques mots

de plus

qui ajoutent

à notre histoire

 

la promesse

de nous revoir

tandis

que le soir

accroche

 

une minuscule

mèche

de lumière

à tes cheveux

blancs.

 

Géraldine Andrée

Le cahier du Kif : Semaine 9 ; j’ai besoin d’instants

J’ai besoin d’instants :

 

la lumière du matin dans un verre d’eau claire ;

le reflet d’un poème tout juste recopié sur mon cahier préféré ;

le premier accord du violon ;

l’odeur de la mousse sur le chemin après qu’il a plu ;

puis le vert qui éclate sur les branchages ;

une bulle qui virevolte encore après la douche ;

la voix à la radio de ce résistant qui a survécu à l’indicible ;

le silence que tisse la neige pour que la trace de nos pas soit bien gardée ;

la fumée qui danse au-dessus d’un toit en campagne ;

s’apercevoir avec foi que le petit brin pousse – demain, il sera tige ;

ce rire qui ressemble au torrent de mon enfance ;

les cristaux de sucre sur la tranche de pamplemousse ;

un pot rempli de crayons de couleur comme autant de fleurs – lequel choisir pour mes mots, le rose, le bleu ou le mauve ?

le goût du laurier dans la soupe du soir ;

un mot qui, mine de rien, m’amène un poème comme ami ;

ce délicieux vertige en dansant ;

la braise qui promet la reprise de la flamme tant que son or dans la cendre insiste ;

le sablé qui craque-croque à quatre heures ;

les lueurs du givre sur le houx ;

le vif-argent du peigne que je passe dans les cheveux de La Petite.

 

Pour présenter ma vie au Divin

lorsque je serai de retour,

j’ai davantage besoin de rassembler dans mon journal

des constellations d’instants,

que de faire le récit de mes jours.

Et Vous ?

 

Géraldine Andrée

Rituel du solstice d’hiver

Voici mon petit rituel de chaque solstice d’hiver :

Je remets dans la nuit blanche de la page mes attentes, mes déceptions, mes amertumes, mes colères, mes tristesses, mes chagrins.

Je plie la page en huit et je l’enfouis dans la nuit blanche de la neige.

Puis, au rythme de mes pas, je prononce les mots « vert », « mousse », « résine », « bourgeon », « pollen », « fruit », « jardin ».

Aux aubes glacées, j’oppose la flamme du poêle.

Aux épines du givre, j’oppose les perles de mon collier préféré.

A la bise, j’oppose l’ondoiement de la brise dans sa dentelle de lumière.

A j’achèvement, j’oppose les ailes neuves d’un projet.

Au point ultime, j’oppose des virgules dans le ciel d’une vaste feuille.

Au renoncement, j’oppose ma fenêtre ouverte à l’aurore pour tous les élans.

Et je sais qu’on y sera bientôt : à l’heure des étoiles au-dessus de la mer, du bercement des voiles, des robes courtes qui entraînent le rire dans leur tournoiement, des terrasses bleues où l’on se sent l’allié de l’azur.

En ce solstice d’hiver, que notre rêve précède nos yeux pour qu’on puisse le suivre, telle une sylphide.

Bonne année à toutes et tous !

Géraldine Andrée

J’ai retrouvé le crayon de mon enfance

J’ai retrouvé le crayon de mon enfance.

Oh ! Bien sûr ! Son manche s’est un peu écaillé avec le temps !

Mais j’ai retrouvé la même couleur argentée.

Le crayon a épousé ma main comme jadis.

Et ensemble, nous avons cheminé

à travers les serpentins de brumes, les grains de terre, les méandres de l’eau, les ondoiements du vent, les courbes d’une route qui nous avait attendus toutes ces années pour nous emmener de l’autre côté de l’azur où les voiles se soulèvent juste avant l’offrande du monde.

Il était doux, le frottement du crayon de l’enfance sur le papier.

Cela bruissait comme la neige sous les souliers. Et j’avais l’impression de m’enfoncer légèrement dans la page.

J’étais fière de laisser ainsi une trace de cette promenade dont la direction sans destination m’absorbait si délicieusement.

Qu’importe que le temps passe !

Va, crayon de mon enfance !

Je te donne rendez-vous dans dix ans avec confiance,

car je sais que tu épouseras comme aujourd’hui ma main plus âgée et que tu auras gardé fidèlement la belle couleur d’argent de ta mine

destinée à me révéler le monde

tel que je l’imagine.

 

Géraldine Andrée

Le cahier du Kif : Semaine 8 ; vingt petites choses qui prouvent que la vie vaut la peine

La dentelle du givre sur les branches

La respiration de la mer sous les étoiles

Une flamme éclairant la page à écrire

Le battement de l’horloge dans le soleil du dimanche

La confidence de l’ami

Un fruit juste mûr

L’or du gratin sur les courgettes

Un poème qui te révèle à toi-même

Un livre, compagnon de la promenade

Les cheveux qui sèchent dans la lumière

La plante nouvelle et son premier arrosage

Le miaulement du chat sauvage entre les herbes

Un prénom de camarade qui revient des années après

La trace de ses propres pas sur le sable

Ce changement d’idées, signe que l’on avance sans s’en apercevoir

Un baume pour les lèvres fleurant bon la vanille

Le dernier pétale de couleur sur la corolle du mandala

Le bonheur de la fève, ce petit pois cassé, trouvé dans la mie

La main de l’amant

Les croissants chauds dans l’aube froide

Voilà aujourd’hui ces vingt petites joies

qui montrent que la vie vaut la peine

Et vous ?

 

Géraldine Andrée

Par ta fenêtre noire

Il m’a semblé voir
par ta fenêtre noire
une lampe allumée.

J’ai songé
que tu raccommodais
peut-être

en cette heure
d’hiver
tes robes de jeunesse.

Mais ce n’était
que la lueur
d’un réverbère

et ce halo
de lait
qui l’entourait,

le blanc silence
de la lune
se mirant

dans ton absence.

 

Géraldine Andrée

Le cahier du Kif ; semaine 7 : vingt petits bonheurs d’enfance reconquis

Je vous présente, à cette septième semaine, mes vingt petits bonheurs d’enfance reconquis.

1) Le frottement des crayons de couleur sur le papier blanc

2) Les parfums qui montent pendant la promenade à bicyclette

3) La croûte dorée de la tarte sortie du four et le sucre qui perle sur la pulpe cuite des fruits

4) Les flocons qui tombent sur les gants

5) Le voyage dans les yeux du chat sauvage

6) La première vague sur les orteils

7) La toilette de mes poupées dans la rosée

8) Feuilleter un catalogue de jouets

9) Inventer une chanson dans une langue que moi seule comprends

10) Coudre une robe d’or pour ma baguette magique

11) Lire dans mon lit chaud pendant la grippe

12) Me réveiller tôt et savoir que je n’irai pas à l’école

13) Ce beau rose dans le ciel de mon dessin

14) Peindre un orage, sa violence, son souffle qui balaie tout, y compris moi-même, la feuille emportée

15) Être à l’abri alors que mon monstre spécial, Le Gnolo, me cherche dans la nuit

16 )Mes chaussons de laine qui me permettent de courir sans bruit

17) Ma robe de velours rouge dans la clarté de la lampe

18) Ma bouillotte chaude quand j’ai mal au ventre

19) Les après-midi d’anniversaire dans le jardin d’été

20) Un poème qui se pose sur mes lèvres comme une aile venue d’un bleu inconnu

Ces vingt petits bonheurs d’enfance reconquis par ma mémoire me rendent heureuse.

J’en choisis un chaque jour pour le vivre car je demeure une enfant malgré le Temps.

Et vous ?

 

Géraldine Andrée

Les fontaines de Damas

 

Je me souviens de ce soir où j’ai écouté chanter les fontaines de Damas.

Ce fut avec une certaine désinvolture.

Je pensais revenir.

J’aurais dû m’asseoir au bord de leur vasque et approcher davantage mon oreille de leur murmure.

J’ai pourtant bien inscrit en ma mémoire le regard de chaque étoile dans leur reflet.

Et voici qu’à cet instant-même où je vous écris ce regret, mon âme me dit de sa frêle voix de source :

Tu as Tout vécu !

Le sais-tu ?

Retenir les gouttes une par une
n’empêche pas qu’elles se brisent.

 

Géraldine Andrée

Le cahier du Kif : Semaine 6

Je reprends, ce soir, à la moitié de mon Défi Kif, la liste des vingts gratitudes de la semaine.

Merci 

1) à mon pull vieux mais si confortable pour écrire tard dans la nuit ;

2) à la biographie de Jeannine Burny sur le poète Maurice Carême qui m’emmène sur les ailes des mots à travers terre, mer, ciel ;

3) à la musique baroque en fin d’après-midi quand la nuit tombe et que les accords d’or de Vivaldi, Haendel, Bach éclairent ma mélancolie ;

4) au ronronnement du chauffage pendant que je rêve ;

5) à la lune blanche qui verse son lait sur ma fenêtre ; je sais à sa clarté qu’il gèle à pierre fendre ;

6) à la musique de Vangelis qui accompagne mes poèmes ;

7) à ma page poétique  qui s’enrichit de jour en jour ;

8) à la tasse de thé bien chaude que je tiens entre mes mains alors que des étoiles de givre s’allument à ma fenêtre ;

9) au silence qui me fait écouter mon coeur ;

10) à ce morceau de Laurent Voulzy qui chante tout seul dans ma tête : J’aime l’amour ;

11) à mon appartement si douillet qui me protège du vent, de la pluie, de la neige ;

12) à mon vaste lit sous le toit ;

13) à ce chat sauvage qui m’attend dans sa robe noire à la sortie des cours ;

14) à son regard émeraude qui se pose sur mon âme, je crois ;

15) à la bulle de savon irisée qui danse près de mes cils sous la douche ;

16) au reflet de la lampe dans la vitre qui me fait comprendre que toute chose et tout être ont un double ;

17) à la certitude que je reverrai la fontaine ;

18) à ma liberté qui permet d’entretenir une conversation très intime avec moi-même ;

19) à ce qui est possible et ce qui ne l’est pas, pour mon propre bien ultérieur ;

20) à ma fidélité envers mon chemin.

Merci à tous.

A la semaine prochaine !

 

Géraldine Andrée

Le jardin d’Andrée

Comme ton jardin,

Andrée,

abonde

depuis que tu es partie !

 

Le laurier-rose

offre

ses fleurs

écloses.

 

Le lierre

monte

de feuille en feuille

jusqu’au soleil.

 

Le sureau

allume

une par une

sur mes pas

 

ses belles

ombelles

blanches

comme

 

des coiffes

de communiante.

Sur les bords

du chemin,

 

luisent

les mille

aiguilles

du cerfeuil.

 

L’oeillet

s’enorgueillit

de sa corolle

vive.

 

Et l’on dirait

que les grelots

de couleur

de l’églantine

 

s’apprêtent

à sonner l’heure

avec leurs notes

argentines.

 

Près d’un pot,

un sac de toile

épanche

son terreau.

 

Sur une pierre,

attend

une paire

de ciseaux

 

pour la prochaine

bouture

et l’arrosoir

qui a la gorge

 

sèche

accroche

quelques

étincelles

 

à son anse

afin que tu songes

à y verser

l’onde nécessaire.

 

Le jardin,

quoi qu’il soit

arrivé,

demeure.

 

Il regarde

ton seuil

de tous ses yeux

ouverts

 

mais la brise

chuchote

des prières

au volet

 

de ta porte

-fenêtre

sans te faire

apparaître.

 

Géraldine Andrée

Gratitude à ma tasse de thé

Gratitude

ce soir

à ma tasse

de thé

qui me tient

compagnie

dans ma solitude

et dessine

au-dessus

des pages

de mon cahier

des volutes

de vapeurs

douces

*

Quand

la petite

cuillère

tinte

contre sa paroi

de grès

rouge

je sais

que je vais pouvoir

me reposer

oublier

mes soucis

dans un reflet

d’ambre

lâcher prise

*

Je verse

de l’eau

bien chaude

et je laisse

infuser

dans ma maison

les odeurs

de la saison

*

Cannelle

et miel

pour les maux

de gorge

de janvier

Ginseng

pour la lassitude

d’avant

le printemps

Violette

et Fraise

quand les oiseaux

pépient

dans la lumière

précoce

Menthe 

pour les jours

ardents

et Pomme

quand ressortent

des armoires

les laines

de l’automne

*

Il est des objets

que l’on manie

quotidiennement

sans en avoir

conscience

avec

une relative

indifférence

Aujourd’hui

je rends

mille grâces

dans ce poème

à ma tasse

qui accueille

feuilles

ou grains

en sachet

pour que

toutes

les pages

de ma vie

– y compris

celles de mes peines –

fleurent

bon

la senteur

d’un instant

échappé

du temps

 

Géraldine Andrée

Je rêve que je me réveille avec mes mains d’enfant

Je rêve que je me réveille avec mes mains d’enfant.
Je peux sentir la rondeur des billes depuis longtemps dispersées, les pincées de feuilles, les insectes cueillis par les ailes, le passage du vent sur mes paumes qui essaient d’attraper sa robe, le chatouillis d’un pétale de soleil.
Je rêve que je saisis la vie avec mes mains d’enfant, la vie qui aussitôt s’enfuit plus loin, et cela ne me rend pas triste puisque je joue ensuite avec l’ombre d’une rose au bord du chemin.

Géraldine Andrée

Maryse ou l’abondance

Le soir tombe. La petite pluie d’hiver est glaciale.

Voici Maryse avec ses sachets qui rentre dans la salle d’attente des Urgences de Saint Antoine.

Elle s’assoit sur une chaise en plastique, déplie un carton, sort un petit tupperware blanc, soulève le couvercle et dispose sur une autre chaise qui lui sert de table le concombre, le pamplemousse, l’orange, l’avocat.

Elle coupe doucement le concombre en rondelles, épluche le pamplemousse qui apparaît dans sa chair nacrée, entaille l’avocat qui s’ouvre jusqu’au coeur, détache les quartiers de l’orange dont elle ôte patiemment les filaments.

Entre ses doigts, sous les pâles néons de la salle d’attente, le concombre a des reflets d’émeraude les gouttes vermeilles du pamplemousse perlent ; l’avocat est tout doré la pulpe de l’orange brille.

Puis elle éclate de rire :

-Voilà ! C’est comme chez Maxime !

La famille ? Elle disparaît.

Les amis  ? On ne leur fait pas partager ses malheurs. La dignité n’a pas de prix. C’est, d’ailleurs, ce qu’il y a de plus beau.

Maryse mange tout en s’exclamant  :

-Merveilleux ! Il faut être ouvert à tout ce qui se présente !

Puis elle enroule son bonnet dans un drap pour en faire un oreiller, enlève ses chaussures, met ses chaussons de laine, s’allonge sur les deux chaises, se cache sous le drap en riant encore.

Le lendemain, comme tous les autres jours, Maryse se rend à l’église. Sur ses prunelles tremblent les reflets des flammes des bougies.

Ensuite, elle se dirige vers une exposition d’art.

Ce jour-là, c’est à l’Institut du Monde arabe. Elle contemple toutes les formes, tous les contours, toutes les couleurs. Elle cueille du regard une étincelle qu’un instant a posée là, sur cet objet. Debout, immobile, elle voyage au coeur des choses.

En sortant, elle déclare :

-Cela fait du bien d’apprendre ! J’adore ! J’emporte toute l’exposition avec moi !

Voilà Maryse qui a si peu et qui se réjouit de tout, qui vit dans un tel dénuement et qui pourtant célèbre un fruit, un légume, une touche de pinceau comme de véritables bijoux.

N’est-ce pas cela, l’abondance,

ce regard de reconnaissance

que l’on pose

sur tous les petits présents

du présent ?

Géraldine Andrée

Texte inspiré du reportage de Mireille Darc diffusé sur France 2 le 28 novembre 2017

Elles sont des dizaines de milliers sans abri

Végane en devenir

Je vais présenter mon billet de gratitude différemment aujourd’hui.

Voilà. Je me remercie d’avoir rempli, hier, mon panier de fruits, de légumes, de steaks de soja et d’être passée devant le rayon de viande en barquettes sous vide sans rien acheter, car je sais que ces morceaux rouges et découpés sous cellophane proviennent d’animaux battus, égorgés, écartelés vivants.

Je sais que j’ingère ainsi leur agonie, leur souffrance et que cette mort atroce pénètre chaque parcelle de mon corps, empoisonne mon être, obscurcit mon âme.

Et pourtant, comme j’ai toujours mangé de la viande, j’ai encore envie de viande. Envie d’un bon steak avec des frites.

Je me souviens des succulentes fricassées de mon enfance, des ailes de poulet dorées dans la marmite, des carottes d’ambre autour du boeuf bourguignon bien tendre, du lapin délicieux à qui l’on avait tordu le cou pour qu’il accompagnât ma purée.

Non. Je ne peux pas devenir végane d’un seul coup, me réveiller végane, comme si j’avais changé d’identité pendant le sommeil. Mais j’essaie. Je fais des efforts.

Evidemment, je rechute. Pour mon sandwich à avaler au boulot, j’ai acheté la semaine dernière du jambon. Avec sa pincée de beurre dans sa conque de pain croustillant.

Et, après cette tentation, m’est venue l’image de la truie violemment étourdie sur la rampe la menant au crochet.

Je me suis sentie coupable. Coupable de ne pas pouvoir résister au jambon parce que j’ai besoin aussi de graisse et de protéines et qu’une tomate avec sa laitue n’aurait pas suffi à me rassasier et que j’aurais tourné de l’oeil en plein après-midi. C’est compliqué, oui.

Mais je me rends grâce de composer mes menus différemment cette semaine.

Je me souviens. Dans la campagne au Portugal. Dans la famille de mon ex-fiancé. Un baptême était annoncé. L’exécution du cochon devait avoir lieu dans la cour. Pour ne pas assister à un tel spectacle, je suis partie avec F, visiter les alentours.

Quand nous sommes revenus le soir, la grand-mère m’a montré l’animal suspendu et éviscéré. J’en ai eu la nausée.

Le lendemain m’était servie dans mon assiette une bonne côte toute crépitante dans son huile, résultat du martyr de la bête. J’ai mangé. J’étais jeune. Je faisais partie de celles et ceux qui ne voulaient pas savoir, n’assumaient pas – par confort et lâcheté.

En dix ans, j’ai changé d’identité. Je ne peux plus me mentir. Je deviens progressivement végane car mon âme sait.

Mais ce n’est pas évident. Je ne peux pas manger du blé tous les jours, du soja tous les jours. Je trouve le tofu fade et indigeste.

Par conséquent, je n’ai pu me départir des oeufs et du fromage, cela non, car, d’une part, je risque d’être carencée et d’autre part, je trouve si bon un oeuf cuit dur avec des lentilles ou du fromage fondu sur une pomme de terre en robe des champs.

La réalité est complexe, c’est ainsi. Je me rends grâce d’en prendre conscience.

Et puis, même végane devenue, pour vivre, il faut

cueillir, arracher, éplucher, découper, parfois écarteler le fruit ou le légume jusqu’à l’intime, jusqu’au noyau palpitant au centre de la chair.

Alors, je remercie la vie de ce fruit ou de ce légume de contribuer à ma vie.

1) Merci la noix dont l’écorce se brise.

2) Merci le pamplemousse pressé.

3) Merci l’orange divisée en quartiers.

4) Merci la laitue dénudée jusqu’au coeur.

5) Merci la courgette pelée.

6) Merci la cosse ouverte.

7) Merci la pomme de terre découpée en dés.

8) Merci le haricot équeuté.

9) Merci la carotte devenue rondelles.

10) Merci la menthe émiettée.

11) Merci l’oignon coupé jusqu’aux larmes.

12) Merci les fraises écrasées.

13) Merci l’abricot fendu. 

14) Merci le persil haché menu.

15) Merci la feuille de thym séparée de ses soeurs.

16) Merci la pomme détachée de sa branche.

17) Merci la grenade qui saigne ses pépins.

18) Merci la grappe de raisin égrenée.

19) Merci l’aubergine tailladée.

20) Merci le navet pourfendu.

Bénis soient tous les légumes et fruits indiciblement blessés

pour être portés en bouche.

Je suis végane devenue.

Géraldine Andrée.

Les mouvements du ciel

Tu es là,

devant moi.

Je vois

le fin lacis bleu

de tes veines

affleurant

la peau diaphane

de tes poignets,

l’éclat d’or

de ton alliance

qu’il y a cinquante

années

ton feu mari

a glissé

à ton annulaire,

les mèches

de tes cheveux

à peine

lavés

qui brillent

dans la lumière

du jeune

après-midi,

le col

roulé

de ton pull

blanc,

ton pantalon

de velours

côtelé.

 

Tu es là.

Ta poitrine

se lève

et s’abaisse

doucement

pendant

que j’entends

battre

le coeur

du temps

au centre

de l’horloge

ancienne.

 

Tu es là

et pourtant,

ton regard

me semble

en allé

bien loin.

Il manifeste

le détachement

des rêveurs

qui oublient

les présences,

les voix,

les appels

de leur entourage

 

pour contempler

les ineffables

mouvements

du ciel.

Que vois-tu passer

ainsi ?

Un avion

laissant

sa trace blanche ?

L’éclair

sonore

d’un oiseau

qui ressemble

à ceux

que tu recueillais

dans ta paume

durant ton enfance,

aujourd’hui

éternellement

guéri ?

Suis-tu

la courbe

d’un nuage

qu’une main

invisible

dessine

sur cette

page

sans limite ?

 

Peut-être

que tout cela,

oui,

tu le vois

depuis ta fenêtre

secrète

au bord

de laquelle

il m’est impossible

de m’asseoir

avec toi.

Mais tu ignores

comment nommer

l’avion,

l’oiseau,

le nuage

qui, dans ton songe,

te font

signe.

Tu n’as plus

aux lèvres

qu’un seul

mot

qui désigne

les multiples

paysages

du réel

et ses couleurs

complexes :

« Machine ».

 

Et une vaste nue

recouvre

le ciel

que tu fixes

avec l’indifférence

des statues.

Tu es là

devant moi

mais je t’ai

perdue.

 

Géraldine Andrée

La rencontre du rose

Ce souvenir de la rencontre du rose, en juin de ma cinquième année.

C’était à l’école. Je devais dessiner mes vacances dans le Sud.

J’eus entre les mains un crayon de couleur d’un rose ardent qui réunissait tous les roses connus dans ma courte vie : les feux des roses du jardin où ma mère m’emmène me promener, le vermeil de l’aurore sur la mer Méditerranée, le jus des fraises dans la maison de Grand-Père, le rouge qui monte aux joues après les jeux, le lait rosé que répand le soleil au bord d’un nuage, la grenadine dans le verre, le carmin du sang de la petite écorchure après une chute à bicyclette, la pulpe des oranges sanguines les soirs d’hiver, le pourpre de la colère qui frappe les tempes, la lampe irisée de la sieste, les gouttes de l’arrosage sur les pivoines, le magenta du foulard de ma tante Maria, le reflet violet de la flamme dans la vitre…

Unique et multiple.

Tel était le rose de mon crayon de couleur.

La noce de tous les roses possibles contemplés dans une vie.

J’aurais voulu m’y baigner, m’y noyer, me confondre avec toutes les lueurs qu’allumait dans un seul instant cette couleur.

Mourir dans ce rose vivant.

Petite fille feue, être ce feu rose.

Uniquement.

Je garde le souvenir de son éclat comme si c’était hier à peine.

J’ai raconté un jour la puissance de cette rencontre à une amie qui pratiquait la voyance.

Celle-ci m’a répondu que si j’avais été submergée par ces visions, c’est parce que, entre deux vies, juste avant ma naissance ici, j’avais habité le royaume du rose.

Cette couleur souveraine d’entre toutes les couleurs, oui, avait été ma demeure.

On déprécie dans notre monde le rose. On le dit mièvre, naïf. On l’emploie dans des expressions dévalorisantes comme « des romans à l’eau de rose ».

Il est interdit sur les papiers administratifs, officiels, les devoirs à rendre.

On peut, certes, le porter ; le déployer sur soi grâce un foulard fuchsia, par exemple,  mais en l’associant avec une autre couleur. Le rose existe très peu par lui-même.

Aujourd’hui, j’écris des poèmes à l’encre bleue

pour retrouver, je crois,

le mot fidèle qui désignera le rose de mon enfance – comme un musicien cherche la note absolue durant toute son existence.

Je saurai que j’aurai achevé ma quête lorsque je verrai éclore soudain la corolle du rose de mon ancien crayon de couleur dans ce mot qui l’aura ressuscitée

au coeur de toute chose nommée.

Géraldine Andrée

Il est entre les mots

Il est entre

les mots

écrits  à l’encre

noire sur la page

et les flocons

de neige

qu’exhale

le souffle du ciel

un point

commun :

le silence

qui garde

trace

de ton passage

dans la frêle lumière

du matin.

Géraldine Andrée

J’ouvre mon âme

J’ouvre mon âme cette fenêtre secrète

et je laisse entrer

les papillons de la Chine Impériale

aux ailes toutes frémissantes

d’avoir traversé le temps

les lueurs du bord de la route menant au jardin

les souffles qu’exhalent les ombres des frondaisons

les étoiles qui brillent sur la moire de l’univers

et qui tintent si je fais silence

avec la force frêle de ma conscience

comme les perles d’un collier d’offrande

J’ouvre mon âme sur la nuit profonde

pour que le battement de coeur du monde

se prolonge

dans mon rêve

jusqu’au jour suivant

 

Géraldine Andrée

Si tu ouvres tes yeux

Si tu ouvres tes yeux

comme la paume de ta main,

tu peux rendre tout le jardin

– tu sais, celui de ton enfance avec sa source qui coule sous le thym,

ses fruits qui étoilent la haie à fleur de chemin,

ses cimes où s’accroche la mèche d’un soleil mutin,

sa tonnelle tressée de lierre brun,

ses ombres qui prolongent les baisers jusqu’au lendemain,

son bleu infusé de jasmin que verse à ta fenêtre le matin –

heureux.

 

Géraldine Andrée

Tous droits réservés@2017

Le travail du deuil

En cette veille de Toussaint où la nuit est plus longue, je voudrais vous parler du travail du deuil.

Le deuil fait partie de la vie. Beaucoup diront que c’est un stéréotype mais si les stéréotypes demeurent – ce qui fait leur définition -, c’est parce qu’ils atteignent une vérité universelle.

La vie se compose donc de multiples deuils. Quand on fait le pari de vivre, quand on avance pas à pas dans notre existence, on vit de multiples deuils, minimes aux yeux de certains mais qui prennent beaucoup d’importance dans le coeur de celui qui subit la perte : l’enfant qui égare, par exemple, sa poupée préférée ou qui rate un dessin en posant une couleur au mauvais endroit ou en faisant couler son feutre, la femme qui doit se séparer de son bijou le plus précieux…

Il est des deuils qui marquent une vie : ceux relatifs au décès d’un animal ou d’un être cher. Quand ce proche s’en va, passe de l’autre côté, nous aussi accomplissons un passage et mourons. La vie est ainsi faite de petites morts.

Je n’aime pas – et je ne suis pas la seule – l’expression « faire son deuil ». Cette expression est très discutée par certains psychologues. En effet, quand on se retrouve en plein deuil, on est incapable d’agir, « de faire » ; on éprouve un état de passivité extrême, de dépression. On a plus envie de dormir, de rester dans la solitude et le silence que de « faire » quoi que ce soit.

Le travail du deuil n’est pas fait par nous-mêmes. C’est le temps qui fait ce travail à notre place. En avançant de mois en mois, de jour en jour, d’année en année, on s’habitue à l’absence de l’autre.

Le temps par l’alternance des cycles qu’il nous fait vivre – floraison, récolte, fenaison -, permet au processus du deuil de s’accomplir en nous, qu’on le veuille ou non. Pourquoi ? Parce que l’on vit et que le temps nous entraîne tout naturellement sur la pente des jours.

Pourtant, ce n’est pas parce que ce processus s’accomplit naturellement qu’il nous exempte de la douleur. Les saisons, qui sont des anniversaires du décès, accentuent le sentiment de vide et d’identité volée avec le départ de l’être cher. La saison la plus douloureuse est celle de Noël car on est confronté à la chaise vide, à l’assiette en moins, au regard enfui, au rire que l’on n’entendra plus… Or, cette fête s’intègre aussi dans le processus du temps.

Il est dit que le travail du deuil dure un an. Il dure souvent plus. Il est essentiel de ne pas être exigeant envers soi-même et de laisser le temps faire les choses à notre place.

Et, un beau jour, en vivant instant après instant, heure après heure, jour après jour, on découvre qu’on est davantage dans le présent, qu’on vit le jour d’aujourd’hui et qu’on s’éloigne en pensée et en sentiment du traumatisme de la perte.

Quand on s’aperçoit que l’on songe un peu moins à l’être perdu, on a tendance à se culpabiliser et à se dire :

-Je l’éloigne davantage de moi en ne pensant plus à lui/elle.

Et on se force à penser encore plus fort à l’autre comme pour le retenir.

Cependant, cet éloignement que l’on jure à tort comme une « trahison » contribue au lâcher-prise, au détachement qui ne sont pas des preuves d’indifférence, mais de paix retrouvée.

On fait la paix avec la vie qui nous a privés de l’autre, avec sa propre colère – car on en veut à la personne d’être partie, de nous avoir « abandonnés ».

Là est le paradoxe : c’est dans cet éloignement paisible que l’on renoue avec la personne décédée.

Quand on est arrivé au bout du chemin du deuil, des manifestations du défunt peuvent se produire. Beaucoup de témoignages abondent en ce sens : écriture automatique, messages reçus en rêve, un parfum qui passe, soudain, et avec lequel la personne chère se vaporisait le cou le matin, un livre qui tombe d’une étagère de la bibliothèque et qui a été beaucoup lu par le/la disparu(e).

Lorsqu’on s’éloigne de son chagrin, on retrouve le défunt vivant en soi, dans sa pensée, sa mémoire certes, mais aussi dans la certitude que l’on a franchi une ligne invisible qui permet une conversation intime avec l’absent(e).

Bien sûr, cela ne se fait pas tout de suite. La vie a ses lois, son rythme étrangers au culte de la rapidité qu’exalte notre société. Elle nous exerce ainsi à la patience et à la confiance en la marche du Temps.

Le deuil n’est pas un travail que l’on fait soi, c’est le consentement à laisser le Temps tracer son chemin en soi.

Cette épreuve du deuil nous concerne tous, tôt ou tard.

Elle nous apprend la foi dans l’oeuvre des saisons.

On voit les fleurs fleurir et les feuilles pousser parce que l’on est passé par la saison du sommeil de la terre.

Le deuil nous permet de goûter à nouveau à la vie une fois que l’on a permis au Temps de cheminer en soi.

Le deuil n’est pas un travail, non, c’est une alchimie de l’âme, opérée par le rythme des jours, et qui nous rend plus vivants qu’avant.

Géraldine Andrée

Tous droits réservés@2017

Je veille tard

Maintenant,
je désobéis.
Je veille tard.
Pendant longtemps,
on m’a caché
les beautés

de la nuit,
son vaste corps
huilé par la lune.
Pendant toute
mon enfance,
on m’a tenue

à l’écart
de ses souffles
longs
et profonds
d’amante
du monde.

On me couchait
alors que le soleil
n’avait pas encore
basculé
de l’autre côté
de la lisière

qui sépare
l’azur
des hommes.
Entre mon âme
et les astres
de son extase,

il y avait
ces volets
clos si tôt
que je ne croyais pas
possible
la rencontre

d’un météore
après une délicieuse
attente
dans les senteurs
de la terre
et des plantes.

La nuit
me montrait
sa peine
d’être
ainsi bannie
de mes rêves

en me révélant
des monstres
qui me hantaient
jusqu’à ce que le jour
déverrouille
la fenêtre,

sèche
mes gouttes
de sueur
et que je puisse
exister
enfin

dans la clarté
bénite
du jardin.
Mais aujourd’hui,
je désobéis.
Je veille tard.

Je prolonge
mon attente
sous la lampe.
J’approche,
mot
après mot,

du coeur
de la nuit
qui bat
plus fort
que l’horloge.
J’entre

dans son silence
qui m’accueille
de tous
ses yeux
éclos.
Et quand

je sens
qu’il est l’heure,
quand
j’entends
qu’un souffle
s’annonce,

je me penche
légèrement
vers la lueur
d’une bougie
qui tremble
et je sors

du ventre
de la nuit
un poème
que je couche
dans le blanc
berceau

du cahier,
certaine
que l’aurore
lui rendra visite
à la vitesse
de l’étincelle.

J’ai fait, oui,
ce serment
de vie
à la nuit.
Désormais,
je désobéis

à l’enfant
que je fus
jadis.
Je veille tard
pour aider
la nuit

à mettre
au monde
des miracles
quelques secondes
après qu’elle a touché
le monde

de sa vérité.

Géraldine Andrée

 

La senteur de la terre

J’aime depuis l’enfance la terre mouillée dont la senteur est mystère.

Surtout la terre d’automne couleur de rouille où gisent les feuilles flétries, les fleurs fanéesles fruits rouis.

Quand je partais en promenade, les fins de dimanche, avec mon père dans la forêt juste derrière la maison, l’odeur de l’humus se levait dans la brume.

Il me semblait que j’absorbais cette infusion secrète avec tous mes sens éveillés.

La senteur de la terre accrochait ses pétales au col de laine où perlait mon souffle.

Je rentrais, revigorée, contente d’avoir été le témoin silencieux de la lente exhalaison du monde.

C’est pour cela, je crois, que j’aime les vieux livres.

Je retrouve en leurs pages jaunies, dentelées, rêches et souvent piquetées d’étoiles brunes cette senteur des sous-bois qui monte des mots à travers lesquels je vais le soir,

jusqu’à mes lèvres.

Géraldine Andrée

Tu es là

Il est des points
sur le tissu du jour
où l’aiguille du temps
se suspend.

Ce sont des instants
entre les moments,
de brèves
trêves.

Il est trop tard
pour continuer
à coudre
car il ne demeure

que la frêle
fleur d’or
d’une lueur

sur ton ouvrage.

Et il est beaucoup
trop tôt
pour commencer
à préparer le dîner.

D’ailleurs,
tu attends
que la grande
aiguille

d’argent
s’arrête
dans sa course
autour

du cadran
sur le chiffre
Six
pour te rendre

d’un pas lent
à la fenêtre
et fermer
les volets.

Pendant ce temps,
tu laisses
tes paumes
écloses

comme
deux ailes
d’oiseau
encore

ouvertes
après leur
vol
sur tes genoux,

et tu regardes
un ciel
lointain
que je ne vois pas.

On dit
que tu es partie
sur la terre
d’Alzheimer,

où personne
d’ici
ne peut
t’envoyer

de message,
mais quand
je pose
mon regard

souvent
effarouché
sur ton visage
si clair

à l’heure
où baisse
la lumière,
et qui sourit

légèrement
face
à cet instant
qui se repose

entre
deux moments,
je me dis
que tu es là,

maintenant.

Géraldine Andrée

 

Le temps me fait signe

 

Le temps me fait signe
Une ride à mon front
se dessine
Un matin
je verrai peut-être
un cheveu blanc
dans la lumière
de mon miroir

Au poids des peines
et des trahisons
anciennes
s’ajoute
la peine
d’une trahison
qui date
d’hier

Je suis lourde
de tous ces jours
vécus
et de toute
cette sagesse
obscure
qui m’a fait perdre
l’élan d’un rire

Et pourtant
quand j’entends
le frottement
léger
de ma plume
sur mon cahier
quand je parle
à la page

de toi
de nous
allant
gaiement
dans le sillage
frais
des labours
je retrouve

la jeune
lumière
de jadis
dans nos cheveux
et nos fossettes
dont le creux
accueille
l’aile
d’un rire

Géraldine Andrée

A Notre-Dame du Bon Repos

A Notre-Dame du Bon Repos,

on rit et on pleure à la fois comme quand on était enfant et qu’on ne savait pas ce qu’on voulait ;

on coud une robe imaginaire pour feue Claire, la petite fille qui aimait tant courir dans l’été;

on ouvre les mains sans rien saisir ;

puis on berce contre son coeur le nourrisson qui a bien grandi et qui vit trop loin ;

on se penche sur les fleurs de la nappe et d’un geste, on les cueille pour en composer des bouquets de mariée ;

on se barbouille les joues de purée et de crème ;

on ne reconnaît pas son visage dans le miroir mais qu’importe puisqu’il y a toujours toujours quelqu’un par la porte qui vous appelle ;

on répète insatiablement le prénom renié pendant tant de saisons et dans cette longue psalmodie, la tête dodeline ;

on fait des signes au marronnier tout feuillu : Venez ! Vous pouvez entrer ! Il y a de la place devant la télé !

On porte à son cou comme un collier précieux une ficelle au bout de laquelle pend la clé d’un cellier depuis longtemps vendu ;

on suce son pouce comme s’il y avait de la confiture de prunes dessus ;

on attend sur le sofa rouge, son sac à main sur les genoux, le train de cinq heures qui mènera à cet hôtel clandestin du bord de la mer ;

on se fâche avec les morts dont les conversations autour de la lampe sont bien contrariantes ;

on crie dans la nuit, souvent, pour délier les serpents enroulés autour de ses chevilles puis on revient le matin, le regard clair, le front apaisé – le petit comprimé a fait son effet;

on danse la valse d’un vieux Quatorze Juillet avec son époux décédé sans s’occuper de l’infirmière autoritaire ;

on s’invente des rondes, oui ; on devient sa propre planète en orbite dans la blanche salle de séjour.

A Notre-Dame du Bon Repos, je t’ai observée :

tu fais maintenant du silence de ta chambre un vaste piano

sur lequel tu joues instant après instant,

touche après touche,

la gamme de ton âme

illisible, inaudible,

par d’autres que toi

et dont ton souffle bruyant

est le tempo.

A Notre-Dame du Bon Repos,

non seulement tu ne souffres plus,

mais tu vas vers les beaux jours,

car tu vis à rebours.

 

Géraldine Andrée

Alors tu retrouves

Alors tu retrouves

en rentrant chez toi

chaque instant visible

à l’oeil de l’âme

 

le chat qui gratte la terre

pour découdre

ce fil de lumière

que sa patte déroule

 

la feuille rousse

qui danse

avec son cavalier

le souffle du vent

 

la fleur d’acacia

au regard éclos

vers le ciel

malgré les frimas

 

l’ultime senteur

lovée

dans le murmure

de l’herbe qui se couche

 

la surprise

d‘un rayon de soleil

que la route glisse

dans ton col

 

Malgré l’heure tardive

tu retrouves l’évidence

vive

d’un bel instant

 

qui t’attend

toi qui crois vivre

mais qui seulement

traverses le temps

 

Géraldine Andrée

 

Les rayons ultimes

Les rayons
ultimes
descendent
des cimes

Un peu pâlis
par l’approche
de la longue
nuit

ils allument
leur lueur
sur les branches
du noisetier

les feuilles
de trèfle
qu’a brunies
la pluie

la nèfle
bientôt blette
la prune
déjà rouie

les fleurs
qui font l’offrande
à la terre
de leurs pétales

que le vent
disperse
un instant
plus loin

et ce sont pour
nos pas lents
autant
de lampes

qui nous mènent
vers le seuil
de la demeure
autant

de petits feux
tremblant
au passage
de ces silences

qui respirent
en profondeur
et dont l’haleine
cachée

dans les plis
de l’ombre
grise
nous dit

Tenez la main
de l’Ami
jusqu’à la fin
du chemin

Géraldine Andrée

 

 

 

Le mot Source

Revenir
au mot Source
autant de fois
que nécessaire

Se répéter
à soi-même
cette phrase
singulière

sans se lasser
Que la Source
soit
partout  !

Puis
ajouter
ce souhait
comme une goutte

Qu’elle jaillisse
à n’importe quel
endroit
où je suis

Et s’entendre
se répandre
en des constellations
d’éclats

de rire
sur toutes
les pierres
du monde

Géraldine Andrée

Charte pour vivre Beau

Quand tu te lèves, prends conscience de ton corps, de tes organes, de tout ton visage et des articulations de tes membres qui te permettent cette relation avec la terre et les autres.

Sur le chemin du jour, consacre-toi à une fleur, une abeille, une brindille, l’étincelle d’un fétu de paille quand il s’envole, avant d’aller plus loin.

Ecoute de la musique qui t’emporte toujours à la note suivante.

Apprends par coeur un poème en mémoire du monde destiné à renaître.

Remercie le légume que tu épluches, le fruit dont tu extrais le jus ; bénis le tissu de tes vêtements.

Contemple le reflet des choses dans ton verre d’eau pure.

Prête attention au murmure du vent sur lequel voguent les pétales des secondes.

Quand tu es en difficulté, invoque la lueur de ton étoile, appelle ton ange par son nom.

Adresse-toi à toi souvent en tant que meilleur ami.

Avant de t’endormir, remercie toutes les circonstances qui t’ont rapproché de ton rêve, que tu les juges bonnes ou mauvaises.

Compte le nombre de fois où tu as regardé chaque instant en souriant.

Et tu verras combien le sillon de la vie où il te semble souvent semer en vain les grains de ta prière

est en vérité un grand sourire.

Le 25 Septembre 2017

Géraldine Andrée

Le visage des jours

Souviens-toi mon ami

à l’écart de la ville
une grille ouverte -la maison de vacances
le chien tranquille
les enfants qui jouaient à attraper le soleil

 
Ne dors plus dans le présent
Veille mon ami
le doux mal
de la mémoire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans la petite gare d’Amance

 

c’est toujours dimanche
Que l’on soit lundi -mardi -mercredi -jeudi -vendredi -samedi
c’est tous les jours
dimanche

Un train passe
à six heures du matin
-à midi trente
-et très tard le soir

Le ciel danse
les arbres bougent
lorsque clignote
l’oeil rouge

On entend de loin
ce sifflement
qui dérange
le rêve du vent

Puis retombe doucement
la poussière du silence
Le temps descend
Le temps revient chez lui

Il prend le temps
de cultiver ses fleurs blanches
entre les rails gris
Eh oui

Chaque instant change
même si c’est tous les jours
dimanche
dans la petite gare d’Amance

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Il y avait ici
des écureuils
de l’eau douce de l’herbe blonde
un petit banc de bois vert
Le ciel rosissait comme une jeune fille

 

Tu habitais ton éternité

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand il me manque
une explication une cause un sens
je m’assois au seuil de la porte
et je songe les yeux ouverts
à l’ombre douce à l’ombre rose
du vieux pommier que j’ai laissé
en pays d’innocence

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ne jetons pas la brindille
Ne lançons pas le caillou
N’écrasons pas la fourmi
Ne foulons pas les pétales
Ne dispersons pas les grains de sable

Ce Si Petit à nos yeux

chaque étoile
le regarde

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je ne choisirai pas
entre la pluie et le soleil
car j’ai connu
des pluies de soleils

Ne séparons jamais
notre âme de nos yeux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Je suivrai ce chemin
jusqu’au bout

Qui sait?

Peut-être verrai-je
fleurir les cailloux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pas un souffle Pas une voix Pas même la note lointaine d’un carillon
Peut-être parfois la visite d’un pigeon qui se pose derrière les persiennes puis s’envole dans un frisson de soie déchirée
D’un seul geste je convoque toutes les ombres
Et je rêve que s’ouvre la porte de ta pensée
sur mon regard oublié

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’orage

On l’espère ardemment
Puis on entend venir de loin son galop
Voici que brillent ses éperons
Les mailles de l’attente se desserrent
La main de la fièvre quitte les tempes
et le ciel allume enfin toutes les lampes
dans la chambre de convalescence

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Disperser la poussière des choses
Non vraiment rien n’a changé
Sur la chaise le chapeau de l’ultime saison et la fleur ouverte d’un col de robe
Au bord de la table une carafe à combler comme un désir
A droite la coiffeuse où un peigne montre ses dents d’ivoire
et le miroir ovale où l’attente se regarde
Le volet tremble un peu lorsque l’air dénoue ses colliers
mais le temps n’a nulle envie de s’envoler
Un souffle se faufile entre les draps de lavande
L’ombre des rideaux s’allonge et quelques lueurs y accrochent parfois leurs ailes de papillon
Des patins de feutre glissent dans le soir Marthe dépose un plateau sur la table basse et le thé infuse comme un secret
Au cours de cette promenade immobile
cueillir le bleu de menthe du silence
puis converser avec la solitude
loin très loin
dans la petite chambre du Sud

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Là-bas j’en suis sûre
ta robe annonce l’aurore
et quand tu danses parmi les feuilles
le vent dessine ses murmures
Même les cailloux deviennent doux

Là-bas j’en suis certaine
la carafe est toujours pleine
le pain rond comme l’éternité
Une chaise attend sur le seuil
que j’égrène le collier du deuil

Ton souffle traverse le miroir
et lorsqu’il passe devant mes yeux
il éveille mille soleils
Là-bas tu as retrouvé le Jour
mon Amour

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parfois, mon sommeil s’ouvre…
Alors que je ne t’espérais plus,
tu me reviens
comme d’une très longue promenade…

Ton rire de jadis tinte dans le silence. Tu as gardé ton col fleuri des vacances. Tes mains jouent avec les cordes de la lumière.
Quand tu te penches à mon chevet, ta jupe bruit tel un oiseau; si je touchais tes cheveux, j’entrerais dans une nuit blonde infusée de menthe.

Mon coeur s’étonne un peu:
Tu es là, mon amie! Tu es là!
Mais plus rien ne l’effraie désormais: ni l’oeil de la lune, ni l’ombre des meubles, ni le vent qui rôde derrière les volets.

Entre nos regards, commence une autre noce…
Oui, je l’ai rêvé, ce baiser arraché dans la brume -ton départ pour Michaïlkovka, cet adieu du temps de la faim et de la soif.

Quand le sommeil s’ouvre,
tu reviens de l’éternité,
Selma,
ma seule vérité.

Géraldine Andrée

Extraits du recueil Le Bleu de menthe du silence

à paraître

Tous droits réservés@2013

Tu as laissé les choses

Tu as laissé les choses telles qu’elles furent autrefois :

l’épingle à nourrice sur l’encolure d’une chemise ;
l’oreiller qui garde l’empreinte de ton visage ;
cette mèche d’un jour enroulée autour du peigne ;
les chaussons de laine près de la chaise ;
la manche retroussée de ton peignoir ;
la page froissée d’un magazine de deux mille six ;
un bigoudi tombé sur le tapis ;
le bracelet de ta montre séparée de ton poignet le soir ultime où tu t’es couchée.
L’aiguille désigne midi ou minuit dans un temps qui ne se compte plus.

Et si j’entre vraiment
au coeur
de ton absence,
là où l’ombre gouverne
ton royaume
depuis les fauteuils,
je peux voir
luire
près d’une ordonnance
désuète
une petite cuillère
qui attend encore
ta main
peut-être.

Et si j’avance,
bras ballants,
dans le silence,
il me semble
entendre
cette question
timide
que tu posais
en souriant
à chaque fois
que je franchissais
le seuil
de ta porte :
Comment allez-vous, Madame ?

Je consulte alors
le miroir ovale
près du porte-manteau
où s’accumulent
dans un éternel hiver
les bonnets
et les châles.
Mais je n’aperçois
que ma bouche
ouverte
et moi
qui la regarde
sans un mot.
Tu as laissé la vie
telle qu’elle fut autrefois.

Géraldine Andrée

Ciel et terre

Toute jeune, je ne songeais qu’au ciel. Je regardais souvent les étoiles. On me disait que j’avais la tête dans les nuages. C’était vrai. Je n’étais jamais ici et maintenant. J’avais la nostalgie d’un ailleurs, d’un quelque part où je serais mieux, d’un absolu où j’oublierais mon corps. Je regrettais des ailes anciennes.

Puis j’ai grandi.
Je n’ai pas appris à toucher le ciel, non.
Mais j’ai apprivoisé la terre.

J’ai appris à aimer son crépitement sous mes pas, son odeur après la pluie, les astres de sa rosée sur ses plantes, ses lueurs rousses à l’automne, ses grains doux, ses galets polis, ses cailloux qui piquent, ses ronces qui blessent, son silence qui boit toutes les gouttes, son pouvoir de garder trace et son don d’effacement, sa dispersion au vent, les larmes qu’elle fait naître dans les yeux quand la poussière des passages monte dans l’air, son ouverture après ses noces avec les flots, son amitié avec la paume au point de se soumettre à elle et de prendre la forme de tous les possibles, son humus et son sable, ses cendres et ses fleurs, ses incendies et ses sources, ses flamboiements et ses flaques, ses saisons, ses humeurs

– terre profondément humaine.

En deuil du ciel, j’ai appris à savourer la faculté d’avancer dans ma pesanteur.

J’ai appris en grandissant à voler haut et loin depuis mes racines.

Aujourd’hui, j’aime la terre de la Terre.

Géraldine Andrée

La brume du matin

La brume du matin
blanche
sans être épaisse
laisse deviner
la balancelle des enfants
la vasque dans laquelle
rit l’eau de l’été
la treille où rosit le raisin
l’étang aux oiseaux
l’auvent de bois
où se nichent
les hirondelles
avant leur départ
la haie de lauriers
la haute véranda
où l’on rêve longtemps

Bientôt
je le sais
le soleil 
y accrochera
un frêle diadème
dont l’éclat
irradiera
jusqu’aux lisières
juste avant
que la brume
ne se lève
et ne révèle
la puissante
lumière
du jour
s’accomplissant

C’est ainsi
que je vois
ton absence
léger voile
derrière lequel
je perçois
l’étincelante
gemme
de ton regard
et lorsque
par le songe
ou par la pensée
je le soulève
c’est tout le jour
qui se réalise
dans mon regard

Géraldine Andrée

Ma peine et Le Rêve

Le soir, mon ami Le Rêve vient à moi sur la pointe des pieds, un doigt au bord des lèvres, pour m’emmener vers ma destinée.

Alors, je laisse seule ma peine qui est assise à mon chevet.

Pour elle, je remplis un verre d’eau, je pose un signet dans un livre, j’accroche mon gilet à la chaise.

Ma peine a de quoi se désaltérer pour toutes les larmes versées, inviter des mots dans sa solitude, se réchauffer, elle que des frissons d’hiver envahissent toujours.

Je pars en paix. Ma peine est en bonne compagnie dans la nuit.
Je me fie à mon rêve, où qu’il me mène.

Ensemble, nous traversons des marchés gorgés d’arômes et de couleurs, des villages immobiles qui poudroient après notre passage, des jardins interdits dont la brise est à fleur de peau, des cités antiques constellées de grains de rires, des savanes dont le ciel annonce les pas solennels des éléphants, des oasis écloses sur les silences de Nubie, des fleuves qui décident du futur de la pirogue selon le voeu de leur chant, des moussons et des orages, des ruelles italiennes où les voix s’égrènent de fenêtre en fenêtre, le quartier de La Louange fleurant le lilas, des scènes d’opéras chinois, la Ville Vieille où l’on entend encore cavaler Charles Quint, des dédales de pierres faites pour l’écho de nos marelles…

Quand, à l’aube, je rentre dans ma chambre,
je vois ma peine qui demeure les yeux ouverts.

Mais quelque chose en elle a changé : je sens ma peine bien plus sage, presque apprivoisée.
Elle cesse de me retenir avec ses regrets de fleur séchée.

Elle consent à m’accompagner dans le jardin. Elle se penche avec moi sur les roses fraîches. Elle ne ferme plus ma paume quand je veux recueillir un peu du blond de la terre. Elle ne détourne pas mon regard vers un nuage lorsque je vois voguer la flamme blanche d’un cygne. Elle s’amuse des roulades de la chatte dans les parfums. Elle ébauche une caresse, une chanson, me propose une lueur supplémentaire pour mon dessin.

On prendrait presque plaisir, ensemble, à la promenade.

Le soir suivant, je réponds encore à l’invitation de Mon Rêve.

Je laisse pour ma peine de l’eau pure, ce signet dans le livre de sagesse, mon gilet de laine.

Je pars en paix. Ma peine est en bonne compagnie dans la nuit.

Je me fie à mon rêve, où qu’il me mène.

Le lendemain, l’aurore baigne ma chambre. L’un de ses rayons danse à l’embrasure de la porte légèrement ouverte.

Il y a là le gilet de laine, le livre de sagesse dont le signet marque la même page, l’eau pure que ma peine m’a laissés.
Elle n’en a eu nul besoin et nulle envie.

D’un battement d’ailes à l’endroit du coeur, à l’heure où j’étais libre comme avant ma naissance, elle s’est délivrée.
A présent que sèche ce poème, elle est loin.

Peut-être suit-elle
son propre rêve
venu la chercher
un doigt au bord des lèvres,
sur la pointe des pieds,
vers une destinée
qui ressemble à la mienne…
Qui sait ?

Géraldine Andrée

Le laurier-rose

Tu as planté ce laurier-rose il y a trois printemps.

Cela fait si longtemps…

Le laurier-rose fleurit toujours.

Les pluies vives d’ici l’arrosent.

Toi, tu es partie au pays de l’éternel printemps.

Les pétales parsèment la terrasse, puis s’envolent selon la volonté du vent et reviennent, fidèles au bout des tiges.

De loin, on dirait des feux allumés pour la Saint-Jean en plein jour.

Il est vraiment beau, ton laurier-rose.

Il me semble qu’il me regarde de toutes ses fleurs écloses.

A le voir ainsi, je me surprends à croire que tu es revenue en Lui.

Bien sûr, je ne raconte cette histoire à personne.

On me dirait que je suis stupide ou que je déraisonne…

Mais quand je vois les yeux ouverts du laurier-rose,

je me dis que toute chose est possible,

y compris cette volonté qui te demande de revivre

sur ta terrasse

en ce laurier-rose

que, de toutes tes forces réunies

dans la corolle de ton âme,

tu as fait exister

alors que ta santé te quittait…

Géraldine Andrée

La maison est seule

La maison est seule
depuis que tu es partie.
L’océan du silence
enveloppe les fauteuils,

les commodes, les armoires
et le regard de Vénus
dans son tableau
fixe un astre invisible.

On entend bien sûr
les rires des feuilles,
des fêtes et des filles,
mais leurs éclats

constellent la lumière
du dehors
et semblent venus
de l’autre côté de la rive.

Quelques pétales
de soleil
volent à travers
les fentes

du volet,
tremblent
sur les housses
puis s’amenuisent.

Les livres
à la reliure rousse
de la bibliothèque
sont fermés

pour toujours
sur des phrases
sans doute
jamais lues.

La maison est seule
depuis que tu es partie.
Mais si j’avance
vers son coeur,

en passant
à pas lents
comme une revenante
devant ton miroir,

libre
de toute
mémoire,
si j’arrive

là où les embrasures
noires
des chambres
se contemplent,

je sais
que je trouverai
un oeil d’or :
c’est

le cadran
de l’horloge
de ton père
qui marque

encore
de son aiguille
d’argent
les heures,

et si je m’approche
davantage,
si je lève
tes oreillers,

à la recherche
d’un trésor
oublié,
la trace

de tes épaules
lasses
qui y ont reposé,
peut-être

recueillerai-je
un souffle
détaché
de tes lèvres

pendant
ton dernier rêve…
Alors,
je l’accrocherai

comme un foulard
dénoué
au patère
et toute la maison

saura
que tu es rentrée
de ta longue
promenade,

que tu es prête
à présent
à te coucher
en son silence,

vêtue
de ta chemise
de nuit
blanche…

Géraldine Andrée

Je demande à mon amie

Je demande
à mon amie
comment
elle va
ce soir

La lune
a des reflets
bleus
comme
dans un miroir

On ne peut voir
les étoiles
mais elles sont
prêtes
à apparaître

Bientôt
elles piquetteront
le ciel
en des millions
d’aiguilles

Je demande
à mon amie
comment
elle va
ce soir

La nuit
est toujours
silencieuse
et indifféremment
paisible

tandis
que les hommes
ont des combats
de David
contre Goliath

à mener
souvent
par revanche
et volonté
de pouvoir

D’autres
doivent
se battre
en revanche
contre le pouvoir

d’un destin
qui les accable
Mon amie
a donné
le premier

coup
de sabre
au crabe
qui l’habite
au péril

de ses forces
qui s’épuisent
Comment
retourner
contre l’ennemi

son dard ?
Dans les veines
de mon amie
s’est infiltré
le violent

remède
Toutes
les étoiles
dans le ciel
s’apprêtent

à luire
Je prie
pour reconnaître
celle
de mon amie

à laquelle
je demande
comment
elle va
ce soir

comme
je le fais
avec foi
à mon regard
dans le miroir

Géraldine Andrée

La famille terrestre et la famille spirituelle

Nous avons deux familles : la famille terrestre et la famille spirituelle.

C’est ce que mon psy m’a dit.

Or, notre erreur est de confondre les deux, de croire que nous venons de notre famille terrestre alors que notre origine est bien plus vaste, bien plus haute et que notre pays natal se situe parmi les astres.

Cette confusion engendre beaucoup de souffrance car si notre famille terrestre ne nous accepte pas tels que nous sommes, nous croyons ne pas avoir notre place dans l’Univers.

Mon psy m’a dit :

La famille terrestre est éphémère ; elle dure le temps d’une vie.
La famille spirituelle est éternelle : elle nous accompagne de vie en vie.

La famille terrestre exige de son enfant qu’il soit parfait.
La famille spirituelle n’attend rien de l’enfant, sinon qu’il soit.

La famille terrestre voit l’enfant comme un reflet d’elle dans un miroir.
La famille spirituelle voit l’enfant comme il est. Elle le remercie d’exister.

La famille terrestre désire que l’enfant réalise les rêves non atteints (de son père, de sa mère, de ses aïeux).
La famille spirituelle sait que l’enfant est un rêve réalisé dans tous les temps et tous les espaces – passés, présents, futurs.

La famille terrestre transmet à l’enfant des choses dont il n’est pas responsable et qui le font pourtant sentir coupable.
La famille spirituelle voit la pureté de l’enfant comme une fleur parue un matin à fleur de monde.

La famille terrestre donne ses propres chaînes à l’enfant.
La famille spirituelle lui fait pousser des ailes destinées aux souffles des océans.

La famille terrestre alourdit les pas de l’enfant sur son chemin de vie.
La famille spirituelle le guide toujours un instant plus tard, une étincelle plus loin.

La famille terrestre a dans les armoires des secrets bien gardés de génération en génération.
La famille spirituelle montre à l’enfant le point d’or caché sous chaque pétale.

La famille terrestre demande à l’enfant d’accomplir un travail d’évolution.
La famille spirituelle récompense cette évolution qui a toujours atteint le plus haut degré que l’enfant a été capable de gravir.

La famille terrestre s’absente ; déserte ; abandonne l’enfant parfois. Ou elle meurt parce que le temps passe.
La famille spirituelle est fidèle. Qu’importe qu’elle soit invisible ! Elle conseille l’enfant intérieur de chaque adulte par des mots qu’elle dépose dans son âme pendant un songe, une promenade, une lecture. Elle le veille à son chevet, les soirs de silence et de peine.

Notre famille spirituelle habite au-delà de la terre.

Elle nous accueille joyeusement entre deux vies.

Il arrive néanmoins qu’elle existe sur la terre.

C’est alors un miracle qu’il faut fêter avec plus de générosité que son propre anniversaire.

On peut la rencontrer dans la parole d’un ami, les yeux d’un animal, le sourire d’un étranger que l’on reconnaît soudain.

Malgré le fait que nous soyons des passants dans ce monde, la famille spirituelle nous rend la souvenance de notre éternité et de notre maison première dans l’Univers.

Nous ne sommes jamais orphelins. Ni seuls.

A l’arbre millénaire dont les branches s’accrochent à la moire scintillante de la nuit,

nous sommes chacun

Feuille attachée.

C’est ce que mon psy m’a dit,
Aujourd’hui.

Géraldine Andrée

Mon psy m’a dit

Le souvenir de l’ombre

Quand on a clos
les volets,
l’ombre est entrée
chez toi.

Elle a jeté
son long
manteau
sur le piano

noir
d’ébène,
le tabouret
de velours

où tu t’asseyais
tous les jours,
tes bouquets
d’aiguilles à coudre,

les reliures
de ton mari,
les cartes
postales

de vieux
voyages
accomplis
par des amis

décédés
depuis,
les masques
africains

rapportés
d’une mission
géologique
au Ghana.

L’ombre
s’installe
aussi
à la grande

table
où tu servais
jadis
les dîners

de famille
et elle attend
qu’arrive
le plat de faïence

parmi
les ordonnances
oubliées
là.

Souvent,
je vois
battre
le coeur

d’or
de l’ombre,
ce balancier
de pendule

qui va
du même
rythme
tranquille

qu’aucun
événement
ne trouble.
L’ombre

demeure
désormais
à ton adresse.
Elle cache

dans sa robe
tes chers objets
dont tu guettais,
quand tu étais

encore
lucide,
le vol
possible.

A présent,
tu ne te souviens
plus
de rien

et lorsque
je retrouve
la rue,
les voix,

le mouvement,
la foule,
le soleil,
il ne me reste

de ma visite
chez toi,
et de mon parcours
parmi tes souvenirs

communs
à nous tous,
que le souvenir
de l’ombre

qui est venue
à saut de loup
une fin d’après-midi
d’août.

Géraldine Andrée

La maison d’autrefois

Je revois la maison d’autrefois : les fauteuils de velours vert, la bibliothèque où s’alignent tant de livres ; au centre du salon, le piano noir de jais ; sur le pupitre, les pages de la partition interrompue pour je ne sais quelle raison ; et dans la cuisine, une lumière de fin d’été qui dore la croûte dentelée de la tarte aux fruits.

Comment est-ce possible que je rentre dans la maison détruite comme si je revenais d’une promenade ?

Où est donc passée mon enfance pendant tout ce temps que j’employais à vivre ?

Géraldine Andrée

Tous droits réservés@2017

Il ne faut pas prendre au sérieux

Il ne faut pas prendre au sérieux

les obligations, les devoirs, les règles, les normes,

tout ce qu’on dit de toi,

les étiquettes qu’on te fait porter,

les préjugés que tu crois devoir assumer,

les sermons.

 

Mais il faut prendre au sérieux

les roulades du chat,

les parfums de l’herbe après l’orage,

les flocons dorés du forsythia au printemps,

le premier bouton éclos du rosier,

le soleil dans la véranda,

le petit présent emballé dans son ruban,

la nuit d’étoiles au bord de la mer,

les dessins sur le sable doux,

la langue de la vague près des chevilles,

le goût de l’orange en hiver,

le choeur qui résonne dans la cathédrale,

le petit sentier qui s’allume sous les feuilles,

les gouttes de rosée dans la paume,

les guirlandes du givre,

l’ami invisible auquel parle l’enfant,

le sucre des glaces multicolores au bout des doigts,

la sieste sous le marronnier,

le chapeau de paille qui tombe sur les yeux.

Il faut prendre au sérieux

toute la joie,

mon Dieu !

tous les rires !

Géraldine Andrée

Et si je sonnais chez toi ?

Au retour de ma promenade, je me suis dit :

-Et si je sonnais chez toi ?

J’ai marché sur le trottoir qui mène à ta porte : il y fait toujours soleil.

J’ai appuyé sur le bouton d’or où est inscrit le prénom Pierre, celui de ton mari et de ton père.

J’ai attendu.

Il faut d’ordinaire que je sonne plusieurs fois pour que tu répondes, que j’entende ta voix tremblante dans l’interphone et la même question :

-Qui est-ce ?

Puis ma voix :

-C’est moi, Géraldine ! Tu ne me reconnais pas  ? La fille de ta soeur Gisou !

S’il te plaît, Andrée ! Ouvre-moi !

Après un certain silence, c’est l’ouverture magique – automatique – de la porte que je pousse de mes deux bras car elle est si lourde…

Aujourd’hui donc, j’ai sonné plusieurs fois comme autrefois, l’un de mes pieds posé sur la marche blanche de l’escalier.

J’ai imaginé les stridulations de la sonnette chez toi. J’ai suivi le voyage des tintements provoqués par mon index : ils traversent les tentures, les portes des pièces closes sur les souvenirs, les tableaux, les tapisseries, le silence des chambres épais comme un long drap tendu puis ils arrivent jusqu’à ta lampe et à la fleur rose de ta nuque légèrement penchée au coeur de l’ombre, même en plein été.

Mais je savais que tu avais cessé d’être en mesure de répondre.

Je savais, en sonnant chez toi, que tu ne vivais plus ici, que tu n’y vivrais plus jamais.

En revanche, je ne sais pas pourquoi j’ai sonné chez toi alors que j’ai parfaitement conscience que tu n’es plus là.

Ce n’est pas pour faire face à ma solitude devant l’interphone muet. Non. Je ne crois pas.

J’ai sonné chez toi car je voulais retrouver le soleil du trottoir, les pas des passants, les rumeurs de la ville, le bourdonnement des autos, le murmure du vent dans les arbres de la place comme l’an dernier quand j’allais te rendre visite dans ton salon feutré.

J’ai sonné chez toi.

Et je le sais désormais :

Ce n’est plus le même temps mais tous les instants de ce jour – le clair trottoir en ce mois de juin, la marche blanche de l’escalier, le bouton d’or et même l’interphone silencieux aux reflets d’argent – lui ressemblent.

Aussi ai-je espéré pendant un bref instant qu’ils me mèneraient comme jadis à ta voix

et à cette seule question qui ne pouvait venir que de toi :

Qui est-ce ?

Géraldine Andrée

Voici quelques fraises

Voici

quelques fraises
dans la soucoupe
de faïence
fleurie

Le sucre
que tu saupoudres
y allume
ses paillettes

C’est le présage
des vacances
du sable
sous les sandales

des parfums
de plantes
qu’exhalent
les orages

des bavardages
et du bleu
qui s’attarde
sur les visages

Leur col
est encore
un peu
pâle

mais
elles sont
bonnes
presque

tendres
quand
les dents
s’avancent

dans leur chair 
vermeille
Aux fraises
succèdent

toujours
les cerises
qui balanceront
bientôt

leurs boucles
pourpres
dans la brise
Comme

le temps
passe vite
Voici
à présent

quelques fraises
dans leur soucoupe
de faïence
fleurie

Géraldine Andrée

De quoi tu rêves

Je me demande
de quoi tu rêves la nuit,
maintenant que tu souffres
de la maladie de l’oubli.

Rêves-tu d’ombres grises,
d’une famille sans visage ?
Es-tu assise
au bord d’une route

dont tu ignores
la provenance
et la destination ?
Attends-tu

sagement
sur une pierre
que s’arrête
le bus

qui va
au pays d’enfance
où la mémoire
est si courte ?

Peut-être
qu’il n’en est rien…
Peut-être
retrouves-tu,

la nuit,
la bonne odeur
du foin
des feus matins…

Peut-être
t’accroches-tu
au tablier fleuri
de Marie…

Peut-être
empruntes-tu,
ton panier d’osier
à la main,

dans la chaleur
bourdonnante
d’août,
le sentier

qui mène
aux mirabelliers…
Peut-être
couds-tu ta toilette

pour le bal
du quatorze juillet
mille neuf cent
quarante-six…

Ton futur mari
t’offre
son bras…
Déjà une valse,

et déjà, plus tard,
loin des lampions,
le goût du tabac
prisé

sur tes lèvres
ouvertes
pour le premier
baiser…

Peut-être
t’entends-tu pleurer
dans ta chambre
à part,

tout en haut
de l’escalier,
ta chambre
de vieille fille mariée…

Je me trompe
peut-être,
mais rêves-tu,
la nuit,

que tu prends
un sentier différent,
que tu contournes
des étapes

non nécessaires,
que tu évites
des épreuves
inutiles

pour enfin
arriver
à ta vraie
destinée ?

Il est possible
que dans tes rêves
tu te remettes
à vivre,

que tu te souviennes
des autres,
de toi-même,
et qu’en t’inventant

un futur
qui n’est plus,
tu oublies
ta maladie de l’oubli.

Géraldine Andrée

L’été à l’ombre de chez toi

C’est l’été.
Sur le chemin
qui va
jusqu’à ta grille,

tout vit ;
tout rit ;
tout bruit ;
tout luit.

Mais tes persiennes
demeurent
closes
parmi

les feuilles
de lierre
et les feux 
des roses.

Je me demande
comment c’est, l’été,
à l’ombre
de chez toi.

Entend-on
bourdonner les voix,
tinter les notes
du concert sous le kiosque ?

La lumière
dépose-t-elle
tout de même
en fin de journée

sa grande robe
rayée
sur les fauteuils
de velours ?

Perçoit-on
le bruit d’une porte
qui se referme
au loin ?

Ce qui est sûr,
c’est que la houle
du murmure
des arbres

ne roule plus
vers le regard
de cette jeune fille
sans âge

assise
dans son tableau
accroché au mur
de la cheminée.

Qu’importe aussi
cette brise
en fête
qui brasse

des pétales
et des abeilles,
personne
dans les chambres

n’y prête
l’oreille.
Et je songe
à quoi ressemble

le silence
dans tes miroirs.
Mais si je m’adresse
à ma mémoire,

je recevrai
peut-être
en guise
de réponse

le clignement
de l’horloge,
ce coeur
d’or

qui bat toujours
et qui ajoute
une seconde
de plus

aux souvenirs
que je vois
encore
endormis

ici et là,
derrière
chaque chose
qui repose

à l’ombre
de chez toi.

Géraldine Andrée

La première robe des beaux jours

Tu éprouves toujours une impression singulière lorsque tu revêts la première robe des beaux jours.

C’est une robe de coton rose et blanche avec des volants qui dansent autour de tes jambes.

Tu crois, à l’instant initial où tu sors dans le soleil de la rue, que tu es à la limite de l’indécence.

Mais ce n’est qu’une illusion.

La première robe des beaux jours a un décolleté sage, de fines bretelles, l’ourlet au-dessus du genou.

Pas de quoi mettre en émoi une cavalerie.

Tu as les épaules nues. On voit la naissance de la courbe de ta poitrine et le creux nacré de ta gorge.

Il suffirait, bien sûr, que la main farceuse du vent la soulève, voire la retrousse, pour qu’un passant voie davantage – une autre fleur encore dans sa corolle.

Mais le tissu de coton, tant que le vent demeure respectueux, ne laisse rien paraître.

Et c’est toi qui passes, affirmée, dans la lumière de ce début d’été.

Tu te familiarises avec les sensations nouvelles : l’air sur ta peau, le soleil aussi. A chaque pas, tes hanches ondulent, ondoient et tu devines le reflet blanc de la robe remuée comme une voile.

Ce qui t’étonne toujours délicieusement, lorsque tu sors avec la première robe des beaux jours, ce sont tes jambes qui se touchent en marchant, cette caresse de ta propre peau contre ta peau, comme s’il s’agissait du frôlement d’une inconnue.

Il n’y a pas de doute : tu es bien présente et vivante.

Les jours suivants, tu t’habitueras, c’est certain. Cet effleurement réciproque de tes jambes deviendra évident pour ta conscience.

Il fera partie de toi.

Mais pour le moment, c’est une découverte, renouvelée à chaque été. 

Et puis, tu le sais, la première robe des beaux jours est le présage

du maillot de bain plus échancré

et de la première vague qui t’accueillera bientôt dans son sillage.

Tu anticipes, en souriant, ces impressions singulières alors que, vêtue de ta robe blanche et rose bien sage, tu fais – comme si de rien n’était – tes courses ou ta promenade.

Géraldine Andrée

Extrait d’un recueil à paraître

Gratitude à la pluie

Merci

la pluie

qui mouille

ma robe

et qui l’imprègne

tant

de ces senteurs

de plantes

de ces parfums

de juin

que tout mon corps

à travers

le Temps

se fait

Chemin

Géraldine Andrée

Je me souviens

Je me souviens

J’ai regardé encore
le cadran d’or de l’horloge de l’aïeule
la fenêtre ouverte sur le jardin
les chaises de bois
la nappe blanche
tes mains étales
sur tes genoux
comme deux pétales
détachés de leur fleur

Puis
j’ai posé
en silence
la tasse
à sa place
dans ce rayon de soleil
ce rayon de grâce
et je suis

partie

Géraldine Andrée