Le temps de notre conscience

Le ciseau fauche pour la rentrée les beaux cheveux longs des vacances.

L’on range les pots de confiture mordorée dans l’armoire pour l’hiver.

Des fils gris raccommodent les vêtements de la saison précédente.

L’amie retrouvée sur le banc d’école près de soi a grandi.

 

Ce poème que l’on relit, on le comprend différemment maintenant.

Un mot succède à un autre comme un battement de coeur.

La lettre arrive de plus en plus en retard et bientôt, l’envoi cesse.

Comme on se sent passer malgré Soi !

 

Un jour, faute de pouvoir arrêter le temps,

on veut en profiter.

On s’arrête en route et l’on perçoit davantage

les rumeurs du soleil dans le feuillage.

 

Il nous semble alors,

pendant un bref instant de grâce,

que c’est le chemin qui passe,

et que l’on garde, Soi,

 

malgré les épreuves,

le rire de notre enfance

qui bat des ailes

à chaque seconde

 

comme une tourterelle

neuve

au bord

du monde,

 

et l’on demeure,

là,

résident

de ce moment de vacance

 

qui durera

assurément

le temps

de notre conscience.

 

Géraldine Andrée

J’attends que tu me téléphones

On est tout au coeur du soir.

J’attends que tu me téléphones comme autrefois,

que tu me donnes des nouvelles de la chatte, de ton rhumatisme à la jambe, de la première floraison du laurier-rose, du jardin qui reprend un peu de vert après l’hiver,

puisque le coeur du soir bat, je m’en souviens, comme l’horloge d’or de ton salon,

j’attends que la sonnerie retentisse dans l’ombre.

J’ai approché ma chaise du meuble sur lequel est posé le téléphone noir de jais.

Le ciel par la fenêtre est de la même couleur qu’autrefois, une encre bleue très foncée qui se répand et déborde du monde. C’est l’heure où, habituellement tu m’appelles, après que tu as fini tes tâches quotidiennes.

Comme toujours, je laisserai sonner trois fois avant de décrocher et de prononcer un Allô interrogateur alors que je saurai très bien que c’est toi.

Petite espièglerie de l’ancienne enfant qui aimait inventer un peu de suspense pour elle et ses proches.

J’attends.

Le silence se prolonge d’instant en instant.

La chatte est décédée, le laurier-rose est fané pour tous les printemps à venir ; le jardin a été remplacé par un entrepôt ; l’horloge d’or de ton salon a été vendue aux enchères et tu es à jamais guérie de ton rhumatisme à la jambe.

Je peux attendre encore longtemps.

Je peux attendre toujours.

Mon coeur peut battre d’impatience au coeur du soir.

Le ciel peut avoir la même couleur qu’autrefois.

Dans l’ombre, d’une seconde à l’autre, pourrait surgir ta voix

que je poserais comme un coquillage sur mon oreille…

Mais ce n’est plus le même temps du tout.

Alors, je me lève et je reprends ma tâche interrompue.

Le sais-tu ?

On vit quand on n’espère plus.

Géraldine Andrée

Art-thérapie

Un cahier à mon chevet pour mon réveil

Un cahier blanc comme la tolérance pour y noter comment je me sens

Un cahier fidèle pour y inscrire le mouvement d’un nuage, la rondeur d’une pomme nouvelle, la douceur de l’air, la rencontre de la lumière et des mots

Un cahier pour être attentive

Un cahier pour mémoriser la date et l’heure de mon coeur

Un cahier pour cheminer dans le jour

Un cahier pour me retrouver en enfance

Un cahier pour colorier les continents de mon âme

Un cahier pour agrandir mon regard

Un cahier aux larges pages pour dérouler des murmures d’océan

Un cahier pour me promener dans le silence

Un cahier pour reprendre mon souffle

Un cahier pour couvrir ma poitrine

Un cahier pour passer sans peur d’une rive à l’autre

Un cahier pour guérir

Un cahier pour vivre

Un cahier pour écrire mon destin

Un cahier à mon chevet

pour vous raconter dès mon réveil

comment je suis arrivée à Demain

 

Géraldine Andrée

Le chemin qui court

C’est un chemin
qui court
comme un enfant
dans le jour

Qu’importe
l’époque
que ce soit
le Moyen-Âge

les Années Baroques
le Grand Siècle
la Période
des Philosophes

l’Ere
Industrielle
ce chemin
n’a pas pris d’âge

Il est aujourd’hui
aussi vif
et alerte
que jadis

Il change
bien sûr
au passage
des saisons

et il arrive
que s’efface
sa trace
dans la neige

ou le givre
comme une ligne
vieillie
sur une page

Mais on le retrouve
au printemps
traversant
toujours

aussi gaiement
la verte
lumière
des feuillages

Beaucoup
de générations
se sont éteintes
Feues certes

sont ces jeunes
filles
qui empruntaient
en guise

de détour
ses courbes
ombragées
et secrètes

Les jours
ont recouvert
de poussière
les empreintes

de leurs talonnettes
Mais le chemin
est resté
agile

et léger
Regardez-le
demain
au lever

à votre fenêtre
jouer
à faire
la course

avec le temps
qui perd
à chaque
instant

Voyez comme
le chemin
du jour
vous entraîne

toujours
plus loin
en éternels
enfants

que vous êtes
si vous consentez
à accepter
qu’un jour

vous achèverez
votre route
car c’est ainsi
que s’écrit

notre destin
à tous
Laisser
le chemin

se poursuivre
joyeusement
lorsqu’on aura fini
de vivre

et se prolonger
encore
tel un feu
allègre

ravivé
par la lueur
des instants
qui se succèdent

Géraldine Andrée

La lampe lointaine

J’ai comme mission attribuée par la famille de savoir comment tu vas, de l’extérieur de ta maison, quand je reviens, épuisée, du travail.

Je longe la grille du sombre jardin qui borde les fenêtres de ta terrasse.

La nuit qui tombe m’informe de ta présence  – ou de ton inquiétante absence.

Une fenêtre éclairée est le signe que tu vis.

Mais souvent, cette preuve est loin d’être une évidence.

Dans le soir, les fenêtres de chez toi sont noires.

Pourtant, je sais qu’il ne faut pas que je me fie aux apparences.

Je m’arrête patiemment quelques instants et je plonge mon regard dans l’obscurité des vitres jusqu’à ce que je perçoive là-bas, au coeur d’une pièce – près de ton piano, je suppose, ou de ta table de couture – la frêle lueur d’une lampe lointaine que tu as allumée depuis le début de l’après-midi.

Et je songe à l’apparition sur la mer sournoise de la lumière du phare tant souhaité depuis le début de la traversée,  et qui brille malgré la nuit complète du monde.

Je peux poursuivre mon chemin, rentrer tranquillement chez moi.

Tu es là.

La quête de cette lueur, les soirs d’hiver, s’apparente à la quête d’une étincelle dans tes yeux quand j’évoque le passé.

Mon regard s’attarde dans tes prunelles et ce n’est pas une étincelle que je décèle alors si je suis patiente, non, c’est la petite lumière d’une lampe lointaine, jamais éteinte, au coeur de toi-même, qui brille depuis ta naissance et qui s’avive pendant quelques brèves secondes quand un mot suggère le souvenir d’une chaude matinée de juin ou d’une fleur d’enfance – que sais-je ?

La lampe de l’âme, peut-être, cette maison de toujours,

ou de la mémoire qui s’attarde malgré la maladie qui la chasse avec sa perfidie quotidienne de la chambre de ton être.

Géraldine Andrée

La rencontre

Quand

j’ouvre

mon journal

intime,

 

je vois

que le mot

initial

court

 

à ma rencontre,

me regarde,

me découvre

et que c’est donc

 

moi,

la joyeuse

nouvelle

au sujet de laquelle

 

va se dire

l’Essentiel.

 

Géraldine Andrée

Habiter le soleil

Je veux rentrer

dans ce rayon de soleil

qui tremble

sur les mille paillettes

du givre

de décembre.

 

Je veux me réfugier

dans cette lumière,

prendre toute la place

nécessaire

en cet espace de fête,

l’habiter de mon âme,

 

en attendant que passe l’hiver

et que vous me retrouviez

par un matin de printemps,

à votre réveil,

paillette de soleil

tombée du ciel

 

au bord des cils

de votre rêve

ouvert.

 

Géraldine Andrée

Ton mari

Tu ne te souviens plus de moi,

ni de ma mère, ni de mon père, ni de ma soeur, ni de tes autres soeurs.

Tu ne reconnais pas, le soir, l’auxiliaire de vie qui est venue te préparer les repas le matin.

Tu interroges avec brutalité l’infirmière : « Qui êtes-vous ? »

Il n’est qu’une seule personne qui demeure fidèle dans ta mémoire :

l’absent de toujours,

ton mari.

Tu le désignes parfois par « mon père » mais personne n’est dupe, ni toi ni moi.

Mari paternel oui…

Mari protecteur, attentionné…

« C’était un homme bon… » me dis-tu avec un ton nostalgique.

Pendant un instant, je veux y croire, rentrer, les yeux fermés, dans l’innocence de ton discours.

« Quand mon mari est mort, j’ai tout perdu ! » te plais-tu à répéter.

J’imagine ton mari emportant avec lui les épisodes de ta jeunesse, les couleurs, les parfums, les images de toute une vie qui te donnaient une épaisseur, une identité, qui te rendaient riche de toute ton existence.

Feu mari, voleur de ton feu de vie à son insu.

Vous ne faisiez qu’Un. Le départ de ton autre moitié t’a dépouillée de toi-même.

Le décès de ton mari serait donc à l’origine de ta maladie.

Thèse séduisante… sauf que tu étais déjà bien malade avant qu’il ne s’éteignît.

J’aimerais porter le même regard que toi sur le défunt.

Hélas ! Ce que ton mal a irrémédiablement effacé, ce dont tu ne te souviens plus désormais, c’est de l’échec de ton mariage qui t’a conduite à te réfugier dans la couture maniaque et la possession obsédante des choses.

Ta solitude à deux ? Il n’y en a plus trace aujourd’hui…

Et pourtant, que d’abandons, de trahisons, de mensonges, de tromperies de toutes sortes…

Que de retours tardifs, d’éloignements volontaires…

Ton mari que je ne peux me résoudre à appeler « mon oncle » était un coureur de jupons invétéré. Les jeunes filles et les jeunes femmes n’ont jamais cessé de peupler sa vie, son lit.

Et il est ce tabou qui n’en est plus un, que toute la famille connaît depuis longtemps.

Pendant les trente années de ton mariage, une frontière s’est tracée entre vous, tellement infranchissable que le noceur t’a congédiée – à moins que tu n’aies pris cette décision de ton plein gré – dans la petite chambre jaune sous les combles, réminiscence de ta chambre de jeune fille.

A plus de quarante-cinq ans, vierge redevenue dans le mariage.

Bien sûr, je me garde de te rappeler tout cela. A quel titre aurais-je le droit d’évoquer cet immense gâchis ? Non seulement tu ne me comprendrais pas mais aussi je commettrais un mal absurde et incommensurable…

Il est inutile de te faire souffrir. Tu as assez souffert comme cela, même si tu es tout aussi responsable que « lui » selon moi, même si tu as été la première à te duper, complaisamment peut-être…

A quoi bon te rendre une lucidité qui te serait vaine pour l’avenir ?

C’est la vie que tu as voulue.

Tu avais la liberté de partir. Tu as choisi de rester fidèle à l’Infidèle.

Je te laisse à ce luxe que t’offre la maladie et qui consiste à idéaliser ton passé, à vivre par procuration.

Je bénis la défaillance de tes souvenirs. Au moins, tu es délivrée de tout remords, de tout regret.

Il me semble ainsi que tu es devenue réellement toi-même au soir de ta vie, dans ce mensonge suprême qu’est l’idéalisation d’un homme qui ne t’a pas rendue heureuse.

Ton pas se fait un peu plus vif et léger sur le chemin.

Tu souris comme une enfant quand tu prononces ces paroles :

« C’était un homme bon ! »

Et lorsque nous partons ensemble en promenade, nous sommes accompagnées, je crois, d’un fantôme éclatant dont tu portes encore à ton doigt comme gage indéfectible de ta loyauté et de ta mémoire

l’alliance d’or.

Géraldine Andrée

Calligraphie

Je me lève
aujourd’hui
à l’aurore
non pas pour écrire

mais pour apprendre
à lire
les lettres
que dessine

la pointe
fine
de la lumière
avec le givre

sur ma vitre
et qui sait
si je tente
ensuite

de les prononcer
d’entendre
sur mes lèvres
la clarté

du silence
qu’elles désignent

Géraldine Andrée

La pervenche

Songe,

mon amie,

à la pervenche

là-bas ;

 

songe

à ses feux

follets

qui embrasent

 

l’instant

quand

le vent

pousse

 

le ciel

de son souffle

et à ses pétales

qui répandent

 

les notes

des gouttes

de dimanche

en dimanche.

 

Ne reconnais-tu pas

nos voix

qui s’ébrouent

en riant

 

derrière

les dentelles

de l’enfance ?

Songe

 

à la pervenche

de notre saison,

là-bas,

dans l’herbe

 

qui borde

la maison

et dont le bleu

se rappelle

 

ardemment

à nos yeux

si notre mémoire

s’endort

 

à la lisière

de la mort,

trop longtemps

bercée

 

par le Temps…

 

Géraldine Andrée

J’ai rendez-vous avec toi

Le lundi, j’ai rendez-vous avec toi.

Même si tu n’es pas là ; même si tu es à l’hôpital comme aujourd’hui.

A quelques exceptions près, j’ai rendez-vous avec toi tous les lundis

pour regarder la lumière qui brode le temps en glissant son aiguille dans les boucles de tes cheveux blancs,

pour suivre sur le tissu ta main qui dévide sans cesse un fil,

pour entendre ton silence marcher en pantoufles dans l’ombre,

pour écouter battre l’horloge au rythme de ton souffle quand tu somnoles,

pour t’assurer qu’on est bien à la trentième heure de la journée et qu’il n’y a pas à s’inquiéter,

pour t’apporter des réponses qui ne t’éclairent pas mais que tu considères vaguement en bonne élève que tu redeviens : « Oh ! C’est bien ! », « C’est bien, ça ! »,

pour te regarder manger gloutonnement, assise à la fenêtre,

pour t’accompagner tout en haut, jusqu’à ta chambre,

et tant pis si tu refuses et si tu me fiches à la porte parce que l’heure c’est l’heure.

En n’importe quelle saison, j’ai rendez-vous avec toi.

Je retrouve la floraison de tes plantes et quelques pétales de soleil sur le plancher. Une mouche bleue bourdonne parfois et tu ne la chasses pas si elle tourne autour de tes épaules. Tu acceptes désormais que les situations soient ce qu’elles sont.

Tu es habituée au tic-tac, au bourdonnement, au murmure de ton sang auquel ma visite te soustrait pour quelque temps.

Lorsque tu ne seras plus là, j’aurai toujours rendez-vous avec toi, jusqu’à ce que j’achève ton histoire,

car, vois-tu, si je te donne rendez-vous chaque lundi,

c’est parce qu’il est de mon devoir d’écrire ces jours-là sur ta vie,

de garder trace de ta maladie de l’oubli.

Quelqu’un d’en haut et qui sait tout me le dit.

 

Géraldine Andrée

Monsieur Solstice

Fin de l’année mille-neuf-cent-soixante-seize.

J’ai six ans.

On vient de finir le déjeuner.

L’aiguille d’argent de la pendule de la cuisine marque seize heures.

Soudain, le jour se colore d’une encre bleu marine qui baigne comme une vague venue du ciel les visages, la nappe, les verres des adultes où luit encore une goutte de liqueur.

Ma grand-mère est assise très droite, sur sa chaise. Je me souviens de son gilet rouge boutonné en haut de sa poitrine.

Et je l’entends dire d’un ton théâtral, comme si elle voulait jouer sa surprise :

-C’est le solstice ! Bientôt Noël ! Et le Nouvel An !

Dans mon imagination d’enfant, je crois que le solstice est un grand monsieur, un personnage important, un magicien de haut vol qui, dans sa course, va nous consteller d’astres, toutes et tous. Je les vois déjà tomber sur nos épaules.

Puis le jour s’assombrit beaucoup. C’est comme si je fermais les paupières.

Ma grand-mère se lève pour allumer les lampes.

Il faut, hélas, se quitter.

J’ai le droit pour la route à une gorgée de ce soda vert que j’adore.

Les deux baisers de ma mère claquent sur les joues de ma grand-mère :

-Au vingt-six décembre !

-Oui ! Et allez doucement sur la route !

Ma grand-mère est décédée au printemps mille-neuf-cent-quatre-vingt-seize.

J’ai vécu, depuis, tant de solstices, d’hiver comme d’été.

Mais lorsque le mot « solstice » est prononcé – par moi ou quelqu’un d’autre – ,

le temps de ces deux syllabes, ma grand-mère existe,

là, toute droite, assise sur sa chaise.

Et qu’importe si le solstice n’est pas un grand monsieur,

encore moins un magicien de haut vol

qui rallumerait les lèvres des grand-mères feues,

le nom de ce mouvement solaire, pour moi, réveille leurs paroles.

Géraldine Andrée

La chambre de jeune fille

J’ai rencontré une ancienne amie de la Fac sur le chemin.

Nous nous sommes rappelé nos années d’études avec une certaine nostalgie. C’est à cette occasion que mon amie m’a dit que le foyer de jeunes filles où nous avions préparé ensemble les deux années d’hypokhâgne et de khâgne de Lettres modernes était fermé et que l’on en faisait « un lot d’appartements ».

« Un lot d’appartements ».

Je me souviens bien de ma petite chambre :

la bibliothèque étroite, le lit peu large et la lampe métallique penchée les longs soirs de révisions sur des pages difficiles.

Il n’y avait qu’un lavabo pour se laver. Les douches étaient communes et à horaires limités.

Je ne rentrais pas chez mes parents. Weeks-ends trop courts. Pas le temps. Ma mère me donnait du linge propre et de la nourriture pour quinze jours au moins.

Le silence se resserrait autour de moi dans la chambre, les dimanches. Le raisonnement dialectique cognait contre mes tempes. Je me sentais seule. Je voyais rarement les autres pensionnaires qui étudiaient autant que moi.

C’est dans la solitude de cette chambre que j’ai découvert les chansons à textes : Jacques Higelin, Jean Ferrat, Isabelle Aubret, Pierre Bachelet, Hugues Aufrey, Julien Clerc. J’allumais mon transistor près de mes livres. Je voulais écrire des textes aussi beaux que ceux de ces paroliers. Entre deux dissertations, je griffonnais des poèmes aujourd’hui disparus.

Ce que j’aimais, c’étaient les signes du printemps. Ma chambre monacale donnait sur un jardin et j’avais le luxe de voir éclater les bourgeons, les boutons de rose et de pervenche sur les haies déjà feuillues. Je comptais les jours qui me restaient avant les examens et les concours, douleurs précédant la liberté. Ces épreuves, aussi difficiles fussent-elles, m’annonçaient la rémission.

Après avoir quitté mon ancienne amie, je me suis rendue devant le Foyer D.

C’est vrai. La fenêtre du couloir, en face de ma chambre, est remplacée par un large Velux blanc.

La porte rouge est toujours la même.  Je me surprends à croire qu’il me suffirait d’enclencher son poussoir doré pour retrouver le corridor brun où je disais au revoir à mes parents après leur visite inquiète.

J’ai revu la baie vitrée dans le prolongement de la rue. Pendant un instant, j’y ai collé mon visage.

Où est passé le jardin ? Une grande pelleteuse a supprimé les arbres, les bancs et le pont alerte entre les plantes.

Le foyer de mes dix-neuf ans n’est plus.

La cabine téléphonique où j’entendais tinter en tombant les piécettes d’argent quand j’appelais fiévreusement mon petit copain a été enlevée. Inutile. Il y a les portables, maintenant…

J’étais, tout à l’heure, au même endroit sur le trottoir, où lui et moi, l’on se quittait en s’embrassant.

Bien entendu, le règlement interdisait que mon petit copain vînt dans ma chambre.

Une voix secrète me dit de ne pas idéaliser les souvenirs.

Elle était très stricte, la vie au Foyer D. Il nous était imposé des horaires de sortie et de retour. Je me souviens d’avoir interrompu, la rage au coeur, une séance au cinéma ou un dîner avec des amis de peur de trouver la porte rouge fermée et de devoir dormir à la gare.

Et pourtant, il me semble que j’habite toujours cette chambre de jeune fille.

Il m’arrive de rêver que j’y entre par effraction et que je dois être la plus discrète, la plus silencieuse possible si je veux continuer à y résider car je n’ai plus l’âge.

Je rêve que j’y mange, que j’y étudie, que j’y écris et que j’y dors comme jadis même si je sais au fond de moi que je suis devenue clandestine de ma jeunesse.

Ce rêve revient régulièrement. Généralement, il est annonciateur de période d’introspection profonde et d’écriture ardente.

Je revois comme si c’était hier la lumière de la lampe, la carte du monde qui me servait de sous-main, les fleurs des rideaux et la couleur indigo du ciel à l’heure où le jour basculait vers l’autre versant.

Quand j’écris ces épisodes de ma vie, je me sens vieillie.

Cependant, je perçois le monde avec la même disposition d’âme que lorsque j’étais à l’aurore de mes vingt ans.

Peut-être que je ne vieillis pas, finalement.

Peut-être que c’est le monde qui change plus vite que ne le demandent les lois du temps.

Et mon regard est aussi avide de découverte que celui qui voyait par la fenêtre de cette petite chambre

le ciel coloré du passage sans retour

des jours.

Géraldine Andrée

Clé de sol

J’ai ouvert

la porte

de ton salon :

 

la lumière

éclairait

les clés

 

de sol

des partitions

qui jonchaient

 

le sol

et que tu ne jouerais

plus jamais,

 

offertes

au rythme

silencieux

 

des jours

et des nuits

qui s’alternent.

 

Les saisons

passent

sur tes pages

 

de musique :

été, automne, hiver ;

bientôt

 

le printemps ;

ta mémoire

s’effeuille

 

au souffle

du temps.

Je voudrais

 

te tendre

une clé

que baigne

 

le soleil

de ce jour

et qui ouvre

 

le tiroir

où se rangent

tes expériences

 

mais tout

est fatras

chez toi.

 

A ce désordre,

il est une raison

que seul

 

Dieu

connaît ;

voilà

 

ce que me souffle

sans cesse

ma raison.

 

Après ta disparition,

ces partitions

demeureront

 

en vrac

sur le sol,

attendant

 

que tes mains

leur rendent

leur voix.

 

La lumière

du jour

joue

 

à ta place

avec les doubles

croches

 

de cette joyeuse

sonate

de Mozart :

 

Clé de sol ;

clé de fa.

Quel paradoxe :

 

Tu es là.

Et pourtant,

tu t’en

 

vas.

 

Géraldine Andrée

L’énigme

Je veux vous dire l’énigme

du platane de mon enfance

qui se balance

dans ma mémoire

 

ses feuilles rouges

qui jouent

avec l’air vermeil

des mois de juin de jadis,

 

ses ombres

qui touchent

les pierres grises

de la maison

 

et dansent

une lente sarabande

sur le ciel

de ma marelle,

 

ses guêpes

cruelles

qu’il sème

en se penchant

 

dans la verte

lumière

des senteurs

de l’herbe

 

et son souffle

qui me berce

quand il m’apporte

le chant

 

du vent

pendant ma sieste -.

Je veux vous dire

l’énigme

 

du platane

qui me fait signe

alors qu’il fut désuni

un jour d’automne

 

de ses racines,

le platane

dont la haute joie

flamboie

 

dans ma tristesse

de ne pas lui avoir adressé

un regard ultime

quand il était encore temps,

 

le platane

qui s’enracine

jour après jour

en ma mémoire

 

et qui se déploie

tant

qu’il prend la place

des autres histoires.

 

Géraldine Andrée

Une maison pour toi-même

Il est très important, oui,

d’avoir une maison

pour protéger ton corps de la nuit,

des rigueurs de l’hiver,

une maison intime

et accueillante

où tu peux t’abandonner.

 

Mais il est tout aussi important

d’être une maison pour ton âme,

aussi chaude,

aussi profonde,

aussi constellée de lueurs

que celle dans laquelle tu rentres,

les soirs de givre,

 

une maison loin du monde,

secrète coquille ronde,

qui t’invite

quelle que soit l’heure

au centre de toi-même,

bernard-l’hermite,

qui fait que tu existes

 

et que tu t’écoutes vivre

au plus près de ton coeur…

 

Géraldine Andrée

La page que tu es

Sur ton corps et sur ton visage,

je lis toute ton histoire,

celle que tu as oubliée

au fil des années,

tous ces signes qui montrent que tu as vécu

des choses dont tu ne te souviens plus,

comme, par exemple,

la clarté de ce regard bien éclos

propre aux yeux de ton père ( mon grand-père ),

des yeux très bleus

qui parlaient fermement et en silence de ce qui était important.

Ces fins sillons autour de tes paupières

creusés doucement car tu avais l’habitude d’affûter tranquillement ce même regard

sur ce que tu convoitais,

je les ai toujours connus.

Je retrouve aussi sur ta bouche cette moue d’enfant capricieuse

dont on disait qu’elle n’avait jamais assez.

Sur ton poignet, il est la cicatrice d’une brûlure au fer à repasser ;

entre tes doigts, des callosités à force d’avoir sarclé le jardin.

Quand tu retrousses la manche de ton chemisier, je vois que tu as une profonde marque sur ton bras.

Je me souviens, on me l’a raconté :

ta chute en vélo au village de Chaudeney, l’entaille sur la pierre et les gouttes de sang dans la terre. La trace à jamais muette des cris aigus que tu as poussés avant que ton père (mon grand-père) ne vienne te ramasser.

Et il y a, lorsque tu me tournes le dos dans la lumière, cette tache de naissance sur ta nuque,

rose brune éclatée, commune à ta soeur (ma mère) et à moi.

Pas de doute : j’appartiens à cette famille dont tu viens

et qui t’est désormais étrangère.

Même si ton passé est devenu illisible pour ta mémoire,

tu es une page d’histoire qui me rappelle qui je suis.

Géraldine Andrée

Ma petite liste de joies

Bien dormir, bien rêver,

me réveiller pour écrire,

écrire pour m’éveiller,

écouter de la musique baroque,

méditer,

préparer des plats sains,

boire du thé en contemplant la pleine lune,

voir crépiter le parfum de l’encens,

puis allumer les lampes

alors que, dehors, le monde en vain s’agite…

Voilà mon bonheur sans prétention.

Sentir que j’existe

pour être là

et que je peux librement m’écrier

dans l’ombre du jour qui s’achève

comme il se doit :

Que Vive la Vie en Tout !

Que Vive la Vie en Toi !

 

Géraldine Andrée

La robe de mariée

J’ai rêvé, la nuit dernière, de la robe de mariée que j’ai essayée devant le grand miroir du magasin Pronuptia et que je n’ai jamais portée.

Cette robe m’allait bien. Avec elle, j’irais d’un pas responsable sur le chemin emprunté par tant de femmes.

J’entends encore aujourd’hui crépiter sa dentelle autour de ma taille et je vois luire les perles de son échancrure à fleur de ma peau.

C’était une robe fuseau, une ravissante flamme blanche.

Elle épousait les lignes de mon corps à merveille.

J’avais prévu de la porter, un jour de soleil.

Mais on ne se marie pas pour une robe, aussi belle soit-elle.

Je sais, rétrospectivement et avec toute ma sagesse acquise, que cette robe fraîche comme une aurore d’été, cette robe de mes trente années, admirée dans le reflet du grand miroir, un soir de décembre, aurait été la robe du malheur.

Quand la promesse a été rompue, j’ai eu de la part du magasin d’habit de noces un avoir inférieur au prix de la robe de mariée en plus de l’apitoiement méprisant des vendeuses.

« Il ne faut pas désespérer ! » me suis-je entendue dire.

J’ai échangé la robe de mariée contre une robe de fête, à bretelles fines et aux volants de moire, noire comme le deuil.

Mais quand je dansais sous les lampes tournoyantes de la piste des discothèques, ma robe de jeune fille s’ouvrait autour de mes jambes comme une rose vermeille se déployant au vent.

J’étais fière d’être celle qui dansait. J’éprouvais, malgré le poids de mon expérience, la légèreté des étoiles.

Cette robe noire fut en vérité la robe de la dignité, de l’indépendance, du bonheur.

Je l’ai souvent portée avec un collier rouge comme les jours de défi.

Elle me va encore très bien cette robe noire, dans le reflet de mon grand miroir.

Quand j’ai dit « non » dans la révolte après l’humiliation de trop et la menace de la première gifle, je me suis mariée avec moi-même.

C’est grâce à ce mot qui m’a guidée sur le chemin de la volonté libre

que j’écris aujourd’hui des poèmes

qui aident à vivre,

des poèmes où le noir de la nuit

accueille la lumière.

 

Géraldine Andrée

Le serment

Chaque jour, tourner mon visage vers la Beauté :

les paysages au gré des saisons, la musique, la poésie, le silence frêle et pur comme du verre, la clarté qui émane de toute chose présente à la conscience.

Chaque jour, me tourner vers Toi, mon Ami, qui fais fleurir les perce-neige en secret.

Toi, l’auteur des lentes mais certaines métamorphoses à fleur de terre.

Être fidèle au serment de ma naissance :

demeurer fidèle à la promesse des oiseaux au coeur de l’hiver.

Géraldine Andrée

La musique du temps

Chez toi, il y a, bien sûr, le coeur de l’horloge qui bat au coeur du silence.

Mais le temps se mesure à ta manière.

Il se calcule au nombre de fois où l’aiguille d’argent se lève et s’abaisse.

Et lorsque tu ne couds pas, il se compte au tapotement vif de ton index sur ton genou, comme naguère, lorsque tu me donnais des cours de piano.

Il m’arrivait régulièrement de manquer le fameux Ré qui sonnait si souvent dans un morceau de Bach.

Alors, je t’entendais frapper impatiemment le clavier de bois du bout de ton ongle et répéter :

 » Ré ! Ré ! Tu l’as raté ! Combien de fois t’ai-je dit de faire attention à cette note ? »

J’ai grandi.

Depuis longtemps, j’ai abandonné le piano.

Et toi, c’est la mémoire qui t’a abandonnée.

Les élèves ont déserté le grand salon où trône encore ton Pleyel, muet.

Peut-être te donnes-tu des leçons toute seule.

En tapotant ainsi sur ton genou, tu rejoues avec la haute exigence de jadis ce morceau de Bach bafoué.

Tu le réussis pour moi. Et pour tous ceux qui ont échoué alors que tu les avertissais par ce claquement pédagogique de ton index de l’imminence de la note traîtresse.

Tu es attentive à l’instant décisif où revient le Ré dans le silence de ta tête, comme la perle différente d’un chapelet qui coïncide avec le mot Dieu de la prière.

Tu es le métronome d’une mélodie inaudible mais qui monopolise toute ton attention et dont il faut indéfiniment parfaire le rythme.

La musique du temps, désormais, se joue à ta manière.

Géraldine Andrée

Le silence et le grand large

Le silence

long

tissu

de soie

 

que Ta Main

infiniment

déploie

vers moi

 

*

 

Quand je médite

sur ton invisible

présence

j’ai l’intime

 

connaissance

que c’est Toi

le Grand

Large

 

l’Infini

qui respires

à travers

moi

 

Géraldine Andrée

La robe de l’âme

J’ai eu une robe jadis,

douce et longue

comme la brise de juin

qui passe sur le monde.

 

Je ne peux prouver

qu’elle ait existé ;

elle date d’un temps

si ancien…

 

Mais je me souviens

de ce rayon bleu

qui enveloppait

mes épaules,

 

de ce murmure

de soie

et de satin

qui allumait

 

sur mon corps

un chant de joie

quand sa corolle

s’ouvrait dans l’ombre

 

avant que je n’aille

à ta rencontre,

de cette lumière

qui bordait

 

comme un rivage

le velours

lorsque je m’apprêtais

dans le miroir,

 

de ces vagues

que mes hanches

rassemblaient

tout autour

 

de mes reins

et qui m’emportaient

au rythme

du tintement

 

de mes souliers

sur le seuil

de ta chambre,

et de la légère

 

entaille

de l’échancrure

qui offrait

soudain

 

sous ta main

telle une fleur

éclose

ma peau rose,

 

là,

juste à l’endroit

où bat

mon coeur…

 

Cette robe

de fête

m’a faite

grande dame

 

et même

si ces jours

ne reviendront pas,

je crois

 

que cette robe

entoure

pour toujours

mon âme.

 

Géraldine Andrée

Le vent dans les pins

Je songe au vent dans les pins là-bas.

Même si l’hiver est doux, le vent doit être plus violent.

J’entends, les yeux clos dans la nuit de ma chambre, ce bruit d’étoffe de jeune fille qu’il froisse et qu’il ouvre en corolle ; cet étirement de tissu jusqu’à la première vague de la mer qui se lève, là, derrière la verte lumière.

Et ces senteurs qui emplissent l’air, comme exhalées d’une échancrure offerte…

Je suis bien loin, ce soir, du vent dans les pins, loin de sa houle, loin de ce joyeux vertige qui emplit les poumons.

Mais je le retrouve lorsque je suis attentive au bercement d’enfance de mon souffle dans ma poitrine.

Alors, le reflet de la pinède luit et se balance jusqu’à ce que la première vague du sommeil m’emmène au pays où le pouls de la clarté court sur toutes les cimes.

Géraldine Andrée

Trop gâtée

On dit de toi que tu as été très gâtée pendant ton enfance, bien plus que tes soeurs.

Gâtée pourrie.

Tu bénéficiais du droit incontestable d’aînesse.

A toi, par exemple, les belles vacances dans la maison de la Grand-Mère maternelle qui avait de longs cheveux brillants.

A toi les roulades dans les senteurs du foin.

Les goûters de mirabelles à l’ombre bleue toute piquetée d’abeilles.

Les cachettes derrière les herbes hautes. Les confidences silencieuses dans les yeux de la jument. Les fruits qui craquaient sous la dent. La chambre fraîche au coeur de l’été. La cuisine ensoleillée qui fleurait bon la confiture chaude de reines-claudes. A toi colin-maillard avec ce foulard parfumé au savon de lavande. Les jours de liberté et de fantaisie jusqu’en septembre.

A toi le privilège de voir Grand-Mère lisser ses longs cheveux dans le miroir. Bouche ouverte. Tête légèrement renversée. Cent coups de brosse. Et la nuit inondée de cette blonde rivière pendant que, dans le verre du miroir, la lune versait un peu de son lait.

A toi. Encore à toi.

Toujours pour toi, le plateau de la Vie !

C’est ce que ma mère m’a dit.

Pour les autres soeurs, c’étaient le balai de crin, la traite à l’aube, les carreaux de l’épicerie qu’il fallait faire luire sous la serpillière grise, les topinambours qui causaient des coliques sur le pot de chambre au milieu de la nuit, les paniers pas assez pleins à remplir davantage et qui rompaient les bras au retour du verger, les lanières sifflantes du martinet que la Grand-Mère paternelle faisait tournoyer dans l’air « si le travail n’allait pas vite ». Les stries rouges sur les jambes parfois « quand ça lui prenait ».

Et dans l’année, le piano pour toi, la bicyclette rutilante, l’école catholique où tu pus réussir ton Certificat d’Etudes.

Pour les autres, l’indifférence. Grandir seule. Se débrouiller dans l’existence. Et pour ma mère, la carriole, puis les années de pensionnat à Verdun.

C’est ce qu’on a toujours dit de toi.

Que tu fus la cause des inégalités.

Que tu as été trop gâtée par le père. Et comme le père, autrefois, avait le pouvoir de décider d’une vie, tu as été gâtée par la Vie jusqu’à l’indécence.

Et le fait que tu sois aussi gâtée pourrie, cela a pourri les relations entre les soeurs.

On ne pardonne pas de telles injustices.

C’est ce qui se dit. Ce n’est pas à moi de vérifier le bien-fondé de ces rumeurs. Je n’étais pas là. J’étais encore dans les limbes quand tout cela s’est passé.

Mais lorsque je te vois maintenant, avachie, prostrée, seule dans ton appartement où ne bat que le coeur de l’horloge, ton collant souillé par l’urine, je ne peux m’empêcher de penser que la Vie a bien pris sa revanche.

Et je me dis :

A quoi bon ? A quoi bon toutes ces bontés ? Les longs jours de moissons ? Le sucre roux des cueillettes ? La fête des herbes autour de toi ? Les pique-niques ? Les conversations avec le souffle tranquille de la jument ? Les prunes fendues dans la paume et que les lèvres attrapent ? Et les cerises aussi, que tu accrochais à tes oreilles comme des boucles, au début de ton arrivée chez Grand-Mère ? A quoi bon les abeilles et les jeux ? Les fous rires surgis de ta cachette ? La mie chaude du pain de l’aurore ?

A quoi bon les largesses de ton enfance ?

Ces bénédictions aussi nombreuses que des billes ?

La grâce descendue de ton étoile ?

A quoi bon toute cette Vie

puisque tu ne t’en souviens plus

et que tu sembles ne rien avoir vécu ?

Gâtée, peut-être tu le fus.

Mais, rétrospectivement, je pense

que ce n’est qu’une apparence

car ces moments qui te furent donnés en guise de présents

ont été, sans appel,

retirés de ton présent.

Géraldine Andrée 

A la prochaine saison

A la prochaine saison, lorsque les jours seront plus clairs et plus longs, j’ai l’intention

* De toucher les âmes par les mots. Que la Poésie soit le chemin qui mène au Bonheur !

** D’écrire pour autrui en respectant sa vibration. Prêter mes mots à l’Autre pour qu’il se réapproprie sa Vie.

*** De m’instruire ; lire, développer mes connaissances spirituelles ou plutôt, les retrouver car elles sont en moi depuis toujours, depuis que je suis née.

**** De poursuivre le chemin de l’écriture bien sûr. De publier mon Journal de la Lumière et de tenir régulièrement le journal relatant la maladie de ma tante.

***** De développer l’art du témoignage, de la biographie. De commencer un travail de généalogie. De décrire la terre de mes ancêtres : les saisons, les couleurs, les odeurs parmi lesquelles ceux qui sont nés avant moi ont grandi. De me lancer dans le récit de la vie de ma mère par épisodes. Être la voix pour Demain de tous ceux qui ne s’expriment pas.

******De faire des voyages au soleil. De faire la louange des bleus de la Méditerranée. Pourquoi pas la Grèce, la Sardaigne, l’Andalousie, la Corse ou encore Majorque ? D’écrire comme je l’ai toujours rêvé une oeuvre longue au bord de la mer, à fleur de monde.

J’affûte déjà mes outils :

Ecrire trois pages chaque matin, comme le préconise mon mentor Julia ou une lettre à Dieu dans mon journal intime. Une lettre dans laquelle je demande, j’implore, je remets, je me confie, je remercie.

Méditer. Prier Saint François d’Assise et mon Ange des Trônes Nelchael quotidiennement.

Aller à la rencontre de ma Joie créatrice.

Être fière de ma Voix qui brille à sa manière dans l’Univers. Chacun est une étoile pour les autres et lui-même.

A bientôt, pour toutes ces découvertes.

Géraldine Andrée

Prends la parole !

Prends la parole

car personne ne te la donnera 

Prends la parole

et hisse-la contre le mur d’en face

 

Prends ta place

surtout si personne

ne te la donne

Ta voix veille comme le falot d’un bateau

 

Les étoiles

ont-elles attendu

les regards des hommes

pour briller ?

 

Elles ont précédé

tous les temps tous les espaces

Et leur éclat

suffit à leur présence

 

Prends la parole

Sois une lueur pour la terre

Affûte les mots

Lève leur mât

 

Qu’importe

s’ils sont acérés

pour percer

la nuit

 

A la phrase suivante

ils déploieront peut-être

la soie

venue d’un autre monde 

 

Crie murmure

joue raisonne

chuchote résonne

Tu es l’écho de ton âme

 

Prends la parole

Et si aucun homme

ne la comprend

ou ne la respecte

 

sache

qu’elle existe

pour Quelqu’un

qui fera glisser

 

le long de sa rivière

des pétales

des fétus

des bijoux perdus

 

d’autres voix oubliées

qui n’ont pas eu le courage

d’éclore

en temps et en heure

 

jusqu’à l’embouchure

où toutes les langues

se confondent

pour dire l’indicible

 

Dieu l’Eternité

l’Univers comme tu veux

Prends la parole

et vogue

 

en tenant haute

sa voile

jusqu’au Bleu

qui entoure les étoiles

 

Géraldine Andrée

Tous droits réservés

De l’évolution spirituelle

Mon psy m’a dit :

 « Lorsque tu évolues spirituellement, tu te fais fatalement des ennemis. Pourquoi ? Parce que les gens, pour leur confort, préféreraient que tu restes dans ton état antérieur afin de pouvoir rester, eux, comme ils sont. Parce qu’ils ne supportent pas de te voir monter et les laisser à un autre degré. Parce qu’ils ne supportent pas de devoir faire cet effort incommensurable de monter pour pouvoir te rejoindre.

Parmi tes ennemis, il y a les gens qui ne t’aiment pas et qui te le montrent. Avec eux, pas de problème. Tu sais à qui, à quoi t’en tenir.

Et puis, il y a les gens qui font semblant de t’aimer alors qu’ils ne t’aiment pas du tout. Ce sont les plus dangereux. Il ne faut surtout pas tomber dans leur piège. Mais tu tombes fatalement dans leur piège puisqu’ils font semblant de t’aimer alors qu’ils ne t’aiment pas du tout. Et quand tu prends conscience des premiers signes, c’est, hélas, trop tard. Tu es blessée et la plaie mettra tout le temps nécessaire à se refermer.

Cette cicatrice a néanmoins valeur de témoignage. Elle t’enseigne comment maintenir allumée la petite lampe d’or de ton intuition qui t’a pourtant éclairée mais que tu n’as pas su ou voulu voir à temps.

Tu vas me dire :

– Si j’attire des gens négatifs, obscurs, c’est que forcément je suis négative et obscure, moi aussi.

Et je te répondrai :

– Pas du tout ! N’ajoute pas de la négativité à ton expérience purement humaine ! Souviens-toi de la lampe des soirs d’été. Comme sa tiède clarté dorée attire les insectes noirs, les papillons de nuit qui effectuent leur ronde sinistre dans sa lumière. Tu as beau les chasser de la main, ils reviennent. Ceci est dû à la douceur timide, trop fragile de la lueur de la lampe.

Mais si tu renforces la clarté de cette lampe, si tu en avives la couleur, la chaleur, les insectes noirs et les papillons de nuit ne viendront plus car non seulement ils seront éblouis par le rayonnement de cette lampe qui irradiera de toutes parts, mais aussi ils se brûleront les ailes.

Raffermis la lampe de ton âme.

Fais-en un soleil dans la nuit et plus aucun insecte ne volera devant tes yeux pour entraver ta progression parmi les étoiles. »

Je l’aime bien, mon psy.

Il en sait des choses,

qui sont pour moi aussi précieuses

que des roses en plein hiver.

Géraldine Andrée

Ce coeur chez toi

Il est un coeur que j’entends battre

tout au coeur de chez toi,

dans ce profond silence qui m’accueille toujours,

un coeur qui prend toute la place,

quelle que soit l’heure de la nuit ou du jour,

c’est la pendule au balancier d’or

qui va invariablement de gauche à droite,

de droite à gauche.

Je n’entends que son mouvement

lorsque je m’assois à tes côtés, dans le canapé de velours.

Ce coeur chez toi

est caché derrière une épaisse tenture.

Il n’y a pas de raison qu’il s’interrompt,

quand bien même tremblerait le monde.

Ses coups sont réguliers et insistants

dans un seul et même temps.

Ils scandent avec une telle régularité

chaque seconde du jour qui passe,

que je crois à chaque fois qu’un événement décisif

est sur le point de surgir

comme, par exemple,

le retour de ton mari

qui ôterait son pardessus trempé

par les pluies de la traversée,

l’accrocherait au patère

et tendrait ses mains

vers la lumière de la lampe

en disant :

« Regarde ! C’est moi !

Vois comme ma chair est rose et claire !

Le voyage est fini !

On peut revenir de ce pays ! »

Mais ton mari est feu

depuis le mois de juillet de l’année dernière.

Et ce coeur chez toi bat toujours.

Toi qui, durant ta Vie, voulais tout contrôler et tout posséder – toujours plus de leçons de piano données, d’argent gagné, de tableaux accrochés grâce à cet argent -,

tu ignores désormais que tout ce qui t’entoure t’appartient.

Tu ne prévois plus rien – que le prochain battement de la prochaine seconde.

Parfois, tu tends l’oreille et tu me dis  » Ecoute ! »

Et ce tempo dans le silence, c’est le bruit de ton métronome de jadis, la musique de ton sang d’aujourd’hui.

Matin et soir, l’infirmière te prend le pouls. Tu lui abandonnes ton fin poignet diaphane. Et elle, penchée, le doigt appuyé sur le lacis de veines bleues, compte. Pas d’inquiétude. Le rythme est régulier comme ce coeur chez toi.

Puis l’infirmière s’en va. Je la raccompagne. Je me rassois. Tu te tais avant ton action décisive. Dans quinze minutes, ce sera l’heure du dîner.

En attendant, toi et moi, nous prenons ensemble,

en silence,

le pouls du Temps.

Géraldine Andrée

Vision

J’écrirai demain

un oeuvre longue

au bord de la mer 

à fleur de monde 

Géraldine Andrée

 

Le silence

Le silence

qui suit

le chant

de l’oiseau

tremble

lorsqu’il

s’accroche

à la feuille

la plus proche

de l’ultime note

Le silence

qui suit

le feu

chant

de l’oiseau

luit

 telle une goutte

supplémentaire

dans la haute

lumière

 

Géraldine Andrée

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Ecrire et respirer

J’écris pour respirer.

J’avance sur la page comme dans la mer.

Je perds pied avec la terre.

Il ne me reste plus qu’à faire confiance à la vague de la phrase qui m’emporte vers une autre vague.

Il ne me reste plus qu’à entendre ce souffle venu de loin et qui me dépasse.

Et, pendant que je fais corps avec l’azur blanc de l’inconnu, je m’écoute respirer. J’ai conscience de ce fil secret qui se dévide sans cesse de mes lèvres puis revient à moi, regagne mes profondeurs, plus neuf et plus vivant.

Je sais alors que j’écris pour sentir combien c’est une grâce de respirer.

Je m’abandonne comme une enfant contente d’être livrée à une force magique.

J’ai toujours la blancheur pour direction et le mouvement pour guide.

Je vais.

Lorsqu’une phrase arrive, je l’accueille. Peu importe sa force ou sa caresse, sa violence ou son envoûtement.

Peu importe si, en se déhanchant, elle me fait basculer vers un secret abîme.

J’accepte d’entendre ce qui s’écrit respirer à sa manière.

Je me rends totalement car je me rends compte enfin que je ne suis nullement séparée du murmure de l’infini qui me traverse sans me faire mourir.

Et c’est moi qui m’élève, moi qui, en apprivoisant ce souffle devenu mien, déborde du monde, en efface les contours, dessine la terre future que j’accosterai tout au bout de l’écriture.

Je suis la mer de la page. Je suis la phrase qui me porte, telle la vague, vers une autre phrase.

Je suis les lettres, ces méandres bleus qui brillent au soleil.

Je suis l’élan par lequel je me dépasse.

J’écris comme je respire.

Géraldine Andrée

Le peuple sans poésie

Il meurt
à petit feu
le peuple
qui vit

déraciné
des mots
de sa terre,
de la terre

de ses mots,
qui s’éloigne
du feu
de la poésie

qui avivait
jadis
son âme
et que son âme

avivait
Il est déjà
feu
dans la nuit

le peuple
qui survit
dépouillé
de ses poèmes,

tout transi
de lui-même,
le peuple
qui croit

que le cri
de la guerre
sous toutes
ses formes

change
davantage
le monde
que l’étincelle

de la parole
qui jaillit
de la gorge.
Il s’éteint

avant l’aurore
de Demain
le peuple
séparé

des hommes.

Géraldine Andrée

Là-bas

Tu tends parfois le bras et tu me désignes du bout du doigt quelque chose que toi seule tu vois… Un paysage invisible pour moi mais, à la lueur qui s’allume dans tes yeux, je devine que c’est un singulier panorama.

Et tu me dis : « Là-bas ! »

Et je te demande : « Là-bas où ? Là-bas quoi ? »

Et tu me réponds invariablement : « Là-bas ! »

Je suis obligée d’imaginer tes visions.

Là-bas  :

le bleu de l’aube sur la colline de Sion ;

ou la place de ton village natal constellée de marrons ;

ou la garrigue qui entoure ta maison de pierres à la frontière espagnole ;

peut-être le quai de la gare de Marbache dans le chaud soleil de juin où l’ombre de ton feu mari surgit ;

un chemin serpentant des herbes de plus en plus hautes ; bientôt celles-ci se penchent sur tes pas ; tu dois les enjamber ; les herbes se multiplient et se serrent dès que tu poses un pied ; tu chemines à travers des herbes folles ; les herbes de la Maladie dont on dit inexorable la poussée et qui obstruent ta destination. Là-bas est toujours retardé. Tu avances sur un chemin sauvage et sans fin dans l’espoir d’arriver.

Là-bas…

Un voyant m’a dit que tu voulais partir, que tu es déjà partie mais où ? Je ne sais.

Tu vois – pourquoi pas ? – le fleuve bleu du Léthé que tu as franchi avant l’heure, puis des fleurs d’eau, des aulnes, des glaïeuls à fleur de rive.

Il est vrai que tu as un regard insaisissable comme l’onde quand tu vois si loin, de l’autre côté, là où je ne vais pas.

Là-bas !

C’est ton paysage que les autres peignent, hélas, comme ils veulent.

Pour toi, cela n’est guère un souci car, lorsque je vois cette petite lampe qui s’allume sur tes prunelles comme le falot d’un bateau de nuit,

je me dis que ce là-bas malgré Tout t’appartient,

ultime point que tu atteins

en ce jour d’Aujourd’hui

où tu es .

Géraldine Andrée 

Au coeur

Une voix
me murmure
en rêve
dans la nuit
silencieuse
cette phrase
qui me touche
au plus profond
de moi-même
et me traverse
comme un poème
qui coule
de source :
Tout
au coeur
de ton coeur
tu demeures.

Géraldine Andrée

La nouvelle page

Prenez une nouvelle page.

Bien sûr, vous hésiterez

devant tant d’espace…

Où se rendre ?

Quelle direction choisir ?

L’essentiel est de commencer :

 

faites le premier pas,

inscrivez le mot initial,

puis, dans cette solitude de neige,

regardez-vous avancer,

marquer le monde

de votre présence,

 

vous reconnaître,

vous retrouver

dans votre empreinte vitale…

Vous donnerez à d’autres

le courage

de s’ajouter à votre voyage,

 

de se mettre en marche

dès que poindra

l’heure virginale.

Ne voyez-vous pas

comme vous êtes

tous ensemble

 

l’écriture

d’un seul et même

poème ?

Vous croirez toujours

que votre destination

est lointaine.

 

En vérité,

votre destinée

est accomplie déjà

car vous laisserez une trace

de votre passage.

Prenez une nouvelle page.

 
Géraldine Andrée

Le jour vif

Vivement
Demain,
mon âme,
vivement
ce jour vif

les joues
rougissent
de joie,
où aucune épine
d’ornière

ne résiste
à la robe
de la lumière
qui chatoie
dans l’air,

où les chemins
difficiles
s’écartent
devant
le geste divin

de l’Enfant
qui t’invite
à le suivre
à pas
confiants,

où une note
de mésange
ajoute
son étincelle
au feu frais des feuilles,

la source
continue
sa course
à travers
la parole

de chacun,
où le Rêve
arrive
comme un ami
qu’une secrète

correspondance
a hâté
sur la route
de la destinée,
où le pied se pose

à fleur de rive
Vivement
le jour vif !
Que la terre
commence

à fleurir,
rose oasis
dans le bleu
glaciaire
de l’univers !

Géraldine Andrée

Poème venu au fil du souffle de la méditation

La couturière des jours

Tu couds très souvent.
Tu couds presque toujours.
Tu couds à l’endroit et à l’envers,
en avant et à rebours,
dans le clair du jour,
et lorsque baisse la lumière.

Quand tu couds, tu ne me regardes pas. L’étoffe retient toute ton attention.

Tu connais la mesure de ton propre temps.
Une seconde, c’est l’étincelle d’argent que jette l’aiguille qui se lève au bout du fil, avant de s’enfoncer dans le tissu.

Pour marquer cette ligne de points, tu as besoin de garder le silence.

Seul compte l’instant suivant.

Tu ne te soucies plus alors de manger ou d’aller fermer les volets. Tu ne prévois que le futur point à faire.

Tu couds des vêtements d’enfance et d’adolescence.

Des pulls récupérés, trop vieux, étroits et feutrés.

Des jupes plissées du temps jadis. Un tablier d’écolière.

De quart d’heure en quart d’heure, tu juges bon de changer le fil et sa couleur. J’ignore en fonction de quelle loi intérieure, car la teinte de la piqûre jure avec la couleur du tissu.

J’ai inspecté tes travaux. Il n’y a aucun chemin possible dans ta couture.

Les fils s’entortillent. Les points sont serrés, irréguliers. Le tissu bouffe par endroits. A d’autres, ce n’est que de la bigarrure.

Je ne peux m’empêcher de songer aux robes de mes poupées que je bariolais d’encre épaisse quand j’étais en colère. Trait bleu, trait rose, trait orange, trait vert, trait mauve, trait noir, trait repassant sur un autre trait pour le barrer rageusement. Mais l’erreur est faite.

Les vêtements sont étouffés dans leur carcan de fils.

Je me demande à quelle urgence de réparation tu obéis. Quel épisode déchiré de ton passé ? Quel manque à combler ? Quelle lacune te hante au point de t’absorber complètement en elle ? Pourquoi cette obsession de la couture ?

J’y vois le souverain désir de combler les trous de mémoire, de retrouver dans ta vie une unité, de suivre un éventuel fil rouge qui pourrait te guider dans le présent, de marquer tes repères selon ta fantaisie.

Au fil du temps, oui, tu laisses ta trace.

Toi dont le vol irrémédiable de la mémoire t’a rendue fragile, sous tutelle, dépouillée, presque nue,

tu es couturière des jours devenue.

Géraldine Andrée  

Mon nouveau-né

Je vous présente mon roman Le Grand Retour qui vient juste de paraître chez Edilivre.14883602_1127147057322678_7478829526827526791_o

Un récit de vie, en vérité, sur la période de mes vingt ans.

Sur une histoire d’amour qui a noué les fils de ma destinée pendant vingt autres années.

Une écriture sobre, sensorielle, sensuelle, envoûtante… constellée de silences comme la partition d’une musique.

Un cheminement intime qui mène de l’énigme à la connaissance de soi.

Des mots tracés dans la chair pour que l’âme soit touchée.

Une histoire personnelle qui parle aussi de vous car chaque expérience individuelle a une dimension universelle et les mots d’ici sont reliés au étoiles.

Mon encre pendant ces deux années d’écriture s’est mêlée à la nuit avant de briller dans la jeune lumière de l’aurore.

Bientôt, une interview de moi.

***

On ne sait pas pourquoi on vit des heures si difficiles…

Des heures qui constituent en vérité une seule et longue saison hivernale…

Les rosiers refleurissent, les feuilles du lierre bourdonnent, les chatons naissent, les robes grandissent sur les corps des jeunes filles, la brise déroule l’écharpe de son chant de soie sur les sentiers et malgré Tout on demeure, soi, en hiver.

Ce fut mon cas. J’avais vingt printemps. J’éclatais de rire très souvent. Je faisais confiance à la Vie. Et un homme est entré dans ma jeune vie, justement. Un homme dont je suis tombée amoureuse et qui m’a entraînée pendant cinq années dans une relation toxique qui a bien failli me perdre à jamais. Un homme dont j’ai dû me détacher dans la violence. Un homme qui a prédestiné la suite de mon existence sans que j’en aie conscience.

Ce si long hiver m’a semblé absurde, insensé.
Pourquoi ?

Et puis, voilà , vingt ans plus tard, par un beau matin de printemps, j’ai commencé à écrire mon récit. On était aux alentours de Pâques 2014. J’avais acheté un cahier de moleskine noire. La lumière blonde tombait sur les pages finement quadrillées. J’écrivais mon histoire à l’encre bleue puis je la tapais patiemment à l’ordinateur.
Huit saisons ont traversé l’écriture. J’ai connu deux floraisons de roses, deux fois le bleu majorquin, le retour à deux reprises des jours de givre, deux fois aussi le crissement des feuilles rousses sous mes souliers. Toutes les feuilles rousses sont soeurs, quel que soit l’automne.

J’interrompais mon récit puis le reprenais, patiemment. J’en ai mesuré le souffle pendant deux ans. L’écriture allait son rythme. L’écriture coulait de moi. Elle allait de Soi, finalement.

Lorsqu’on atteindra la fin de l’automne, qu’on entrera dans le long hiver 2016, mon récit autobiographique sera publié sous le titre Le Grand Retour.
A moi-même définitivement rendue. Chez moi revenue. Il faut bien souligner cette victoire.
De mon échec, j’ai fait une oeuvre.

Ainsi, tout a un sens.

Les saisons perdues ne le sont pas en réalité. Elles sont même reconquises grâce aux mots, aux couleurs, aux notes et deviennent notre éclatante résilience pour toute la suite de l’histoire de notre vie qui nous est offerte.

Géraldine Andrée
Autour de l’oeuvre

Rouge-gorge

J’ai fait, quand j’étais enfant, une rencontre dont je me souviens encore.

J’écrivais dans ma chambre, un après-midi de printemps, lorsqu’un éclat imprévisible m’a distraite de mes feuilles.

C’était comme une fulgurance, une étoile filante qui s’était posée près de moi.

Un rouge-gorge avait élu pour sa halte le rebord de ma fenêtre.

En levant haut sa tête et son bec, il offrait à mon regard le rouge de sa gorge, nette et rayonnante tel un rubis.

Je me suis approchée doucement de lui, pour ne pas l’effaroucher.

Et il m’a semblé, le temps d’un instant, que cette tache brillante sur sa gorge et se prolongeant vers l’intérieur de ses ailes me regardait tout autant que je la regardais.

Je contemplais cette aurore de naissance  qui, à son tour, me contemplait.

Le rouge-gorge, qui s’était présenté à moi par pur hasard ou destinée – je ne sais -, me montrait combien j’étais présente, disponible pour l’événement le plus petit, le plus inattendu, et donc vivante.

Oui, j’existais bel et bien, moi, l’enfant si timide et si effacée, puisque j’avais fait cette rencontre au coeur d’un après-midi de silence.

Puis l’oiseau a tourné la tête vers le jardin.

Le reflet de feu de ce miracle a tremblé juste avant son envol et son évanouissement parmi les jeunes feuilles du printemps.

Le rubis d’un instant m’avait été donné et repris.

Cependant, même si elle est feue depuis longtemps, une telle flamme brille dans ma mémoire aujourd’hui.

J’écris de la poésie pour que les mots se fassent chant, qu’ils allument l’incarnat de la vie dans la gorge de celui qui les prononce,

pour que chacun, rouge-gorge devenu, se pose sur le bord de la fenêtre d’autrui, lui prouvant ainsi qu’il est bel et bien là et que la lumière de son regard compte en ce monde comme un rubis.

Oh ! Ce n’est encore qu’un rêve bien sûr !

Mais ce rêve a la vérité vive de mon souvenir.

Géraldine Andrée

 

L’amie épistolaire

Elle a fini de tout déménager.

Il ne lui reste plus que la boîte rouge. Elle la regarde avec un sourire attendrissant. Elle a un peu de temps. Elle s’assoit pour l’ouvrir.

A l’intérieur, des enveloppes roses, des enveloppes blanches et les feuilles repliées des confidences, tels des pétales de printemps qui ont attendu patiemment que revienne la saison de la découverte.

Comme sa mémoire lui est fidèle !

Elle avait changé d’école. Elle ne s’intégrait pas dans sa nouvelle classe. Des filles arrogantes – vêtues d’une jupe plissée, d’un chemisier à col de dentelle – la regardaient de haut. Elle était timide, si discrète que personne ne lui demandait si elle allait bien. Elle s’était habituée à cette transparence.

Et pourtant…

Quelle joie lorsque, rentrant à la maison pour le déjeuner, elle trouvait, posée au bord de son assiette, une enveloppe qui brillait au soleil !

Dessus, des lettres à l’encre noire tracées d’un trait fin et délié :

Mademoiselle Catherine LEVI

20, Allée des Mimosas

01000 BOURG-EN-BRESSE

Avant de manger, elle en respirait longuement la senteur, comme celle d’une rose qui lui aurait été apportée. Puis, elle enfouissait la lettre dans l’échancrure de son corsage et se dépêchait de déjeuner. Elle sentait, à chaque bouchée, le froissement du papier contre sa peau.

Ses parents, tout occupés par les fins de mois difficiles, ne lui posaient guère de question. Le fait que leur fille ait une amie fidèle, qui lui écrivait aussi régulièrement, les rassurait.

Avant de retourner à l’école, dans sa chambre où elle changeait les affaires de son cartable, elle lisait et relisait la lettre.

C’était certain : les phrases qui y étaient écrites étaient siennes. Le message qui sentait bon l’encre et la rose venait d’une autre Elle-même.

De quoi donc parlaient ces lettres ?

Oh ! De pas grand-chose et de Tout.

De la floraison du mimosa qui avait commencé.

De la bille perdue puis retrouvée sous la mousse de la pierre.

Du chat qui avait attrapé des puces.

Du zéro obtenu à la récitation du théorème.

De la lumière parsemée d’étoiles d’argent en fin de journée.

De l’éveil de la rêverie au contact du velours.

Du reflet qui changeait dans le miroir.

Toutes ces menues choses, elle les percevait parfaitement. Elle en connaissait la densité, les contours, l’éclat. Et les choses, grâce aux mots, savaient qui elle était. Elle comptait pour tout ce qui était écrit, là, devant ses yeux et qui, désormais, lui appartenait.

Elle retournait à l’école en se sentant plus vivante.

Dans la tristesse des après-midi, alors qu’elle voyait la rangée de nuques et de nattes devant elle et que personne ne lui adressait la parole, elle était heureuse –  riche de la lettre qui crissait dans son corsage quand elle écrivait, d’une main appliquée, les saintes règles.

A dix-huit heures, à son retour, la lueur de la lampe de la cuisine tremblait déjà. Elle mangeait ses tartines de miel puis elle s’en allait faire ses devoirs dans sa chambre.

Après qu’elle avait bien égrené dates, nombres, termes nouveaux au bout de ses doigts, elle s’asseyait, l’esprit tranquille, à sa table de bois. Et, d’un geste pleinement conscient, elle prenait la feuille suivante sur la liasse cachée dans un tiroir, trempait la plume dans l’encre noire et écrivait d’une façon fine et déliée :

Mademoiselle Catherine LEVI

20, Allée des Mimosas

01000 BOURG-EN-BRESSE

Elle pliait ensuite soigneusement la feuille qu’elle rangeait dans l’enveloppe. Une goutte de salive sur la bordure, trois notes de rose jaillies de sa bouteille de parfum secret…

Voilà. La lettre était prête. Elle la posterait le lendemain.

En attendant l’envoi, elle rangeait la lettre du jour dans la boîte aux lettres rouge.

Oui, elle se souvient.

Tout ce courrier lui parvient d’un temps lointain.

Il lui a été quotidiennement envoyé par cette ancienne adolescente qu’elle fut.

Aujourd’hui, elle a gagné en assurance, c’est certain.

Mais, ce dont elle est sûre plus que tout,

c’est qu’entre les mots et elle, c’est une vieille histoire.

Les mots la connaissent bien.

 

Géraldine Andrée

 

Le roi se meurt

Etant fascinée par le thème de la mort des rois, j’ai eu l’honneur d’aller voir le film La Mort de Louis XIV d’Albert Serra dont l’acteur Jean-Pierre Léaud joue le rôle principal.

Ce film m’a profondément marquée par son genre tragique, à l’image des tragédies antiques et classiques.

Tragédie, oui, ce film l’est, non seulement parce qu’on connaît l’issue mais aussi par la parfaite unité qu’il déroule pendant les deux heures de spectacle.

L’unité de lieu est pleinement respectée. Hormis la scène du début du film où quelques courtisans applaudissent quand le roi a réussi à manger une biscotte et un oeuf (la caricature des habitudes courtisanes est ici significative), l’agonie du roi se déroule dans un huis-clos où le regard est sensible aux multiples effets de clair-obscur, à l’allongement des ombres sur les visages, au frémissement des lueurs des bougies. A son chevet, quelques figurants, le surintendant Louvois, ses valets, son médecin personnel Fagon, le chirurgien Georges Mareschal. On entre dans l’intimité d’une scène d’agonie où les médecins murmurent au chevet du roi, où ce dernier soupire, gémit. Le souffle haletant du roi, sa forte respiration envahissent chaque scène filmée en gros plan et scandent la temporalité de l’agonie. Le film présente une succession de tableaux intimistes dignes d’un Rembrandt, d’un Georges de la Tour ou encore du peintre flamand Vermeer.

L’unité de temps est tout aussi tragique. L’agonie du roi commence après sa promenade à l’aube dans les jardins de Marly le 09 août 1715. C’est un beau matin. Le ciel est baigné de rose. Les pépiements des oiseaux constellent l’air. Soudain, le roi se sent mal. On pousse sa chaise sur le chemin du retour. Le roi s’éteint le matin du 1er septembre 1715.  Comme dans les tragédies grecques, l’aube annonce la mort. Entre ces deux aubes, celle du présage et celle du décès, le temps est rythmé par les signes de dégradation progressive du corps du roi. D’abord, deux taches brunes et violettes apparaissent sur la jambe gauche, puis grandissent. Le roi se meurt de gangrène ischémique ; son corps se corrompt alors qu’il est encore en vie. A la fin du film, la jambe est toute noire. Le destin de mortel du roi à caractère divin est consommé. La durée de l’agonie de Louis XIV se mesure aux gouttes de sueur qui brillent et se renouvellent sans cesse sur le visage du roi, à l’alternance des lumières – celle du jour, celle des bougies dans la nuit -, au battement de la pendule dans le silence. Le bruit des tambours de fête qui fait irruption dans ce huis-clos et qui célèbre la Saint Louis le 24 août a une consonance funeste. Il évoque le martèlement du Destin, la progression du roi vers sa condamnation à mort.

Si le dénouement est connu, le spectateur assiste néanmoins aux transformations du roi, physiques et psychologiques. On observe le dépouillement de toute la persona royale. La jambe du souverain qui était un danseur émérite n’est plus. Sa perruque de cour (qu’il porte depuis l’âge de vingt ans suite à une perte de cheveux causée par une fièvre typhoïde) s’incline. Il exhorte le jeune Louis XV que l’on amène à son chevet de ne pas céder à la tentation des guerres et au goût de l’hégémonie. C’est le signe que le roi s’incline devant la loi de l’existence, devant ce processus naturel qu’est le cheminement de la vie vers la mort. Le souverain qui a régné de manière absolue, sans partage pendant plus de cinquante ans, reconnaît la mort comme seule souveraine. Lui qui détestait le jansénisme et adorait les plaisirs de la vie ainsi que l’apparat de la Cour, il adopte désormais une posture stoïque, renonçant selon la doctrine de Marc-Aurèle à « changer ce qui ne peut être changé ». Comme les philosophes de l’Antiquité et de la Renaissance, à la manière de Sénèque ou de Montaigne, il nous présente un art de mourir, ne souhaitant recevoir l’extrême-onction que lorsque l’heure sera vraiment venue. Détaché de la noblesse de titre, il parvient à une véritable noblesse morale face à la Fatalité.

Ce film a un caractère oppressant et voyeur propre aux tragédies. Nous devenons le spectateur d’une mort qui se passe à huis-clos. Après avoir bu un breuvage qu’un charlatan italien lui apporte, le roi semble reprendre un peu de vigueur. Il se redresse alors et un plan se fige devant nos yeux : le roi nous regarde. La perruque de travers, les traits tirés, le visage luisant de fièvre mais qui conserve malgré les marques de la souffrance le caractère impérieux de l’ancien despote, le roi nous fixe. Et par ce regard, il nous révèle notre propre sort de mortel. Nous devenons ainsi le spectateur de notre mort promise. Le roi de caractère divin se fait l’emblème de la condition humaine. Notre catharsis s’effectue. En assistant à l’agonie d’un homme puissant, nous assistons à l’agonie de notre propre puissance, de nos rêves de pouvoir, d’apparat et d’apparence.

A la fin du film, le roi s’éteint doucement. Dans l’intervalle de deux pépiements d’oiseaux, le matin du 1er septembre 1715, son souffle l’a quitté. Une scène montre ensuite son embaumement qui s’apparente à celui des pharaons. On prélève les trois organes « nobles »: l’intestin, le coeur, le cerveau. L’intestin et le cerveau sont transportés à la Cathédrale Notre-Dame de Paris, le coeur est déposé à l’église Saint-Louis-des-Jésuites.

Louis XIV a dit que l’Etat vivrait après lui. Il s’opère dès lors une véritable transsubstantiation : le corps du monarque est livré à l’Etat, il devient l’Etat lui-même. Le film ne présente aucune réflexion sur l’au-delà, mais il montre comment l’image du monarque se dissout dans cette instance qu’il a lui-même créée : l’Etat, une instance née de sa grandeur et qui, devenue plus grande que lui, l’absorbe tout entier. Louis XIV mort, c’est le monarque de droit divin qui se perd dans quelque chose qui le dépasse, l’Etat avant Dieu. C’est aussi l’homme qui disparaît dans le cycle de la vie elle-même.

Avec la mort d’un roi, un monde entier s’achève. Le Siècle des Lumières succède au Grand Siècle et les reliques royales seront pillées, dispersées aux quatre vents par les Révolutionnaires. Du corps du roi, il ne reste que l’image, la légende et l’imaginaire collectifs qu’Albert Serra a esthétiquement retranscrits dans son film.

Géraldine Andrée  

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Prière de l’Abondance

Ô Toi, Grand Créateur !

Toi qui invites sur nos rives tant de vagues qui sautent et qui dansent comme jadis, quand nous étions enfants !

Toi qui piquettes le ciel de tant d’étoiles pour que nous levions la tête !

Toi qui combles de tant de grains différents la paume de nos mains !

Toi qui tresses dans nos jardins tant de feuilles d’argent, ces soeurs nombreuses et singulières, nées ensemble d’un seul printemps !

 

Toi qui sais combien nous doutons de notre force et de notre talent,

combien nous sommes persuadés de notre pauvreté et de notre manque d’imagination !

Toi à qui nous renonçons souvent, que parfois même, par dépit ou par déception, nous désavouons !

 

Fais éclore nos yeux sur la beauté de chaque jour !

Accorde nos paroles au matin clair !

Allume les couleurs de nos rêves sur notre fenêtre intérieure !

Sème d’instant en instant les notes de nos chants sur la route du temps !

Prolonge l’écho de notre voix dans le profond silence !

Et mène-nous à notre coeur, là où brille la petite flamme qui précède notre naissance !

 

Puisque c’est Toi qui nous éveilles et nous guides toujours plus loin, jusqu’à l’aube prochaine,

déroule ton océan à fleur de notre âme ;

qu’au point ultime du jour,

 

nos poèmes, nos musiques, nos paysages, nos pas de danse,

se mêlent à Ton Oeuvre

et que nous ne distinguions plus jamais

dans l’Infini

de Tout ce qui Existe

ta Richesse et la Nôtre

puisque comme la vague,

cette enfant éternelle,

nous venons à Toi

et nous retournons à Toi,

de nuit en nuit,

de vie en Vie.

 

Géraldine Andrée

Mes dons divins

J’ai demandé à mon âme quels étaient mes dons divins, et voici ce qu’elle m’a répondu, en palpitant comme une aile dans le silence :

Tu as le don d’aimer, de répandre l’aurore autour de toi, de faire grandir le chant neuf du monde.

Tu as le don de toucher les âmes des feuilles qui bordent les chemins pour les accorder dans un souffle universel.

Tu as le don d’aller avec ton coeur au coeur des choses, des animaux et des êtres.

Tu as le don de guérir et de métamorphoser les ombres.

Tu as le don de t’envoler en rêve vers l’endroit où tu dois être afin d’adoucir certains litiges ou certains conflits. L’Univers utilise ta contribution pour régler les problèmes sur la terre. Ce don se déploie surtout pendant ton sommeil.

Tu as le don de voir les possibilités joyeuses de l’avenir.

Tu as le don de mettre en mots les sentiments de l’Autre, tout en respectant sa vibration.

Tu as le don de dire l’indicible, de faire passer la lumière à travers les mots, comme un fil subtil à travers le chas d’une aiguille.

Tu as le don de patience, de douceur et de sensibilité.

Tu as le don d’enseigner l’Essentiel, d’aider ton prochain à trouver ce qu’il cherche depuis tant de vies.

Tu as l’infini don de Liberté. Tu es un modèle d’indépendance. Tu montres ainsi que la confiance dans le Soi supérieur ouvre les portes cachées de tous les talents.

Tu as le don de légèreté du Papillon. Tu t’envoles et tu reviens, dans un gracieux état d’insouciance qui te permet de connaître l’azur et la terre.

Tu as le don de l’Enfance qui t’invite à courir sans crainte vers la force de la vague.

Tu as le don de la Sensualité. Tu habilles, tu parfumes, tu caresses, tu chantes Tout-ce-qui-est-en-Soi.

Tu as le don souverain de la Vie.

Honore ce don jusqu’à la fin de cette vie et au-delà, dans le temps absolu des étoiles.

Géraldine Andrée

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La marina

La lumière était une écharpe rose, toute frangée d’or, qui s’enroulait autour de l’encolure des collines, lorsque nous avons quitté le Pays.

Je me demandais comment un jour d’adieu pouvait être d’une telle couleur et je fermais les yeux par intermittence pour atténuer la vivacité de ma douleur.

Quand nous avons franchi le grand pont, j’ai entendu une mère dire à son enfant dont elle fit tendre le doigt, comme si cela eût été un miracle :

« Regarde la belle marina ! »

C’était une exclamation de joie qui semblait ponctuer un désir enfin réalisé.

Le mot « marina » m’a toujours fait rêver. Dans ma terre lorraine, j’imagine les rumeurs du port, les écailles et les éclats de la criée, les vastes miroirs de l’azur que sont les baies, les fenêtres ouvertes sur les remous du vent et le mouvement éternel de la houle, les cordons du maillot de bain que l’on noue autour du cou dès l’aube, le sel sur les lèvres, les cheveux vite mouillés et vite secs, tout bouclés au soleil, le corps libre qui s’abandonne à l’état d’enfance sur le sable

La marina. Couleur marine du temps bercé par le ventre arrondi des bateaux de plaisance avant que ceux-ci ne voguent doucement vers le bleu outremer.

La marina était là, effectivement, non pas bleue mais blanche, et elle devenait, pendant qu’on s’éloignait, une fleur de mariée qu’une main invisible aurait déposée au bord de l’infini.

L’infini, oui, commençait à partir de ces pierres sur lesquelles les vagues accrochaient en dansant leur ruban de moire.  

La marina et la lumière rose sont à jamais associées dans ma mémoire à l’heure du départ;
à ce petit deuil éphémère, car je sais que je reviendrai, un matin, et que la marina sera toujours éclose à fleur de mer.

Il me suffit de le vouloir et de tendre le doigt vers mon désir, comme lorsque j’étais une enfant qui se sentait dotée de tous les pouvoirs de métamorphose.

Géraldine Andrée

Le couchant chez toi

En passant devant ta terrasse, ce soir, j’ai aperçu la lumière du couchant à l’une de tes fenêtres. Elle éclairait la nuit de la maison et semblait se déployer comme une rose ardente au coeur de l’ombre qui emplissait la pièce.

Toutes tes fenêtres étaient éteintes. Pas la moindre lueur d’une lampe quelque part. On aurait dit que tu étais absente. Et pourtant, tu étais là, je le savais, marchant peut-être lentement dans cette obscurité pour aller fermer les volets.

J’ai contemplé longtemps à la vitre le reflet du couchant qui répandait sa clarté plus loin, dans des recoins dont mon regard était exclu.

Et j’ai songé à cette flamme qui avive parfois tes yeux, née d’un mot, d’une senteur, d’une saveur ou de la couleur d’une seconde. Cette flamme qui bat de manière surprenante sur ton regard éteint l’instant précédent. Cette flamme destinée à la part la plus lointaine de ton être qui m’échappe et que tu as cessé de reconnaître. Cette flamme déposant le présent de sa lueur dans la chambre secrète et reculée de toi-même. J’imagine alors, sans être trop inquiète, que ton esprit s’y promène, à la recherche d’un souvenir introuvable car il a fermé depuis longtemps les persiennes.

C’est, certes, le couchant, mais ce n’est pas la fin encore.
Il reste à ta fenêtre une lueur rose, une fleur d’or
faite pour éclore dans l’ombre,

pendant qu’en ce moment-même
se dérobe à mon regard
la ronde sans trêve du monde.

Géraldine Andrée