Le jardin d’un rêve

Alors que ta chair s’est mêlée à la terre
depuis le mois de novembre,
comment est-ce possible
que tu te tiennes debout dans le jardin,
vêtu de ta chemise blanche
et de ta cravate des grands jours ?

Alors que le jardin a disparu
sous la pelleteuse,
comment est-ce possible
que les feuilles bourdonnent
et que les lilas rayonnent
en mille soleils bleus ?

Là où il n’y a d’ordinaire
que le bitume,
une coccinelle se promène
et monte
le long de la lumière
pour y unir ses ailes…

Et pourtant, c’est possible
puisque je t’entends me répondre
dans un silence
parfaitement clair
où se mire
ton sourire :

Tu sais très bien
que tout rêve est réel,
quelque part
dans l’univers.
J’en ai la preuve
par la cloche

qui sonne
dans le tableau
de ce poème
l’heure étincelante
d’un éternel
dimanche.

Géraldine Andrée

Photo de Pixabay

Sans titre

Écris
c’est-à-dire
ouvre une fenêtre
dans ce cahier d’écolier
tout gris
et tu verras apparaître

parmi les feux
follets
des feuilles
le jardin
de toutes les enfances
réunies

Géraldine Andrée

La chemise de grand-père

Devant moi, la page blanche
comme la chemise de grand-père
par un mariage,
un beau jour de printemps…

Parmi les convives,
c’est sa chemise au col ouvert
dans la lumière,
mon seul repère…

Entre mon pouce et mon index,
je tiens un angle
de la page blanche
et je me souviens

que je pinçais ainsi
un pan de la chemise de grand-père
quand il m’emmenait au marché
du dimanche.

Il me guidait à travers la houle bruyante
de la foule
vers les fruits roux
et les légumes à la peau brune…

Avec lui, je ne pouvais me perdre.
Il connaissait la destination pour moi,
comme aujourd’hui la page
décide où je dois arriver.

Dans ce mouvement,
ma main effleure la page du jour
et je redeviens alors
cette enfant de sept ans

dont le bras frôle
en promenade
la chemise bien blanche
de grand-père

tandis que nous empruntons
le petit sentier qui monte,
tout là-bas,
dans le bleu fleuri du bois.

Ni lui ni moi
nous ne parlons.
Nous allons si loin ensemble
qu’il me semble

que nous nous enfonçons
dans le blanc du ciel
et que je ne suis toujours pas revenue
de ce silence

quand j’accroche à la fin d’une phrase
un point au gris brillant
comme le bouton
de la chemise de grand-père.

Géraldine Andrée

Droit de réponse

Je crois que j’écris
pour combler ton absence :
poser mon cahier
en face de ta chaise vacante ;

poursuivre
ta phrase inachevée
par ma propre histoire
que je rends vivante ;

prendre ma revanche
contre le vide
que tu me lègues
en déployant

toutes mes ailes
invisibles
dans l’espace vierge
de la page ;

t’offrir en guise d’hommage
du blanc
qui fera fleurir
mon encre ;

faire de mon deuil
un recueil
de feuilles de vie
pour toutes les saisons à venir ;

et me donner le droit
de répondre
à ton silence infini
par un poème

que je considère toujours
comme ultime.
Je crois que j’écris
pour que ma plume

appartienne
à ton envol.

Géraldine Andrée


Photo de Angela Roma

La route sans nom

C’est une route sans nom qui attend que tu l’appelles par un nom d’étoile, de fleur, de planète, ou par ton prénom, peut-être…

Et c’est ainsi qu’en la baptisant comme tu le souhaites du plus loin que toi-même, la route devient Poème.

Géraldine Andrée

Le cahier du jardin

En cheminant

patiemment

de feuille

en feuille

pour que chaque mot

puisse éclore

dans un pétale

d’encre,

en accrochant

une note

tout en haut

de l’allée

que m’offre

la marge

comme si c’était

une note d’oiseau

et en disposant

les quatrains

de mon poème

de chaque côté

de la page,

tels les battants

d’une fenêtre

ouverte,

j’ai fait en sorte

que l’ancien jardin

devienne ce cahier

qui tient

tout entier

dans ma main.

Géraldine Andrée

Le silence du jardin

Le silence
est une fenêtre ouverte
qui donne
sur le jardin de mon enfance.

Je me souviens
que je me réveillais à l’aube
et que je partais en quête
des présents

du silence
que contenait le jardin,
juste avant que les voix
n’environnent

la terrasse,
l’arrosoir et les roses.
Pieds nus le long
de l’allée blanche,

je découvrais
les gouttes
de la rosée
sur la lavande

et l’empreinte
des pattes de la chatte
qui rentrait de sa promenade
sauvage

dans le bleu de l’agave.
Je me revois
qui me penche
sur l’aile

d’un tout petit silence
ressuscité
en papillon moucheté,
voletant

de lueurs
en senteurs,
de la sarriette
à la menthe.

Si je vais plus loin,
si j’ose m’approcher
de l’ombre verte
de l’olivier,

il me semble entendre
le souffle
de la mer
qui se balance

à fleur
de branches.
Et je me réjouis
aujourd’hui

que le chuchotement
de l’ancien jardin
effacé depuis longtemps
de ce monde,

tel un frêle
point
dérisoire,
soit revenu

soudain
par la fenêtre
ouverte
de ma mémoire

pour se poser
tout au bord
de mon oreille
où feuilles

et silences
à jamais
se retrouvent
et se confondent.

Géraldine Andrée


Photo de Deeana Arts

La première dans le jardin

Le jardin ultime

Alors, j’ai regardé une dernière fois

le jardin.

Il y avait toujours l’ombre des feuilles

sur le chemin,

le rayon de soleil

dans la vasque,

et les abeilles

qui, de leurs étincelles,

allumaient les herbes

comme de petits feux de joie.

J’ai donc détourné le regard.

Le jardin vivrait

bien après moi.

Géraldine Andrée

L’enfant du poème

Le poème n’est pas
mon enfant
C’est moi qui suis l’enfant
du poème

Le poème m’offre
en récompense
pour ma joie
des couleurs d’aurore

Il m’apprend à jouer
avec tous les présents
de l’éternité
il m’emmène

dans le jardin
où la fée
de la feuille
danse

Il me montre
comment enjamber
l’espace blanc
de la page

comment sauter
sur la marelle
qu’il a tracée
pour atteindre

au Ciel
la pierre étincelante
de sa rime
ultime

Et surtout
il me désigne
l’étoile la plus petite
au cœur de la nuit

en me disant
Donne-lui
un nom
Ce peut être

le tien
car tu es l’enfant
qui fait partie
de la vaste

famille
de ma constellation

Géraldine Andrée

Instants de poésie

Lorsque je partirai pour le pays sans nom,
je souhaite emporter avec moi
tous les instants où j’ai écrit des poèmes

– à l’ombre du marronnier de mon enfance ;
au fond d’une salle d’étude, espérant qu’un ange me fasse signe ;
en plein après-midi de printemps, derrière les volets clos d’un hôtel à Florence ;
à l’aube, au bord de la mer majorquine aux reflets d’émeraude ;
dans une chambre du quartier chrétien de Damas, quand chaque cloche retentit dans son rayon de soleil ;
en attendant un train, un soir de décembre ;
derrière les vitres embuées d’un café parisien, tandis que l’ami tarde à venir ;
dans mon petit studio d’étudiante, entre deux révisions ;
sur la nappe à carreaux d’un restaurant à Ostende ;
au cœur d’un jardin aujourd’hui disparu ;
sur l’épaule de l’amant qui me quittera le lendemain ;
quand toute la famille est couchée, enfin, et que les silences s’empressent autour de la flamme de ma bougie clandestine -,

car ces instants de poésie
auront été de vrais instants de vie.

Géraldine Andrée



Rien ne dure

Rien

ne dure

La rouille

Dévore

La grille

De l’enfance

L’herbe douce

Sur laquelle

On faisait

Nos roulades

En arrière

Le dimanche

A disparu

Sous les pierres

Et voici

Des taches grises

Ecloses

Sur les beaux

Volets bleus

De nos chambres

Elles ressemblent

Aux fleurs

de cimetière

Qui constellent

Le creux

des poignets

Rien

Ne dure

Et c’est

La Vie

Géraldine Andrée

La primevère

Comme la neige
met en évidence
sur ton chemin

l’étoile
du perce-neige
qui vient de la terre,

la page
fait apparaître
la primevère

d’un poème
qui a traversé
la profondeur

que ton cœur
recèle
pour éclore,

ce matin,
à fleur
de ta main.

Géraldine Andrée

Photo de Sunsetoned

L’adieu

Les plis des draps de ton lit pour l’ultime fois défait ;
les ondulations de ton pyjama que tu ne remettras pas
et que tu as chiffonné sur le chevalet,
avant de boutonner jusqu’en haut de ton cou
– là où palpitait irrégulièrement la jugulaire –
ta chemise de laine…
La froissure du journal
qui t’a donné les dernières
nouvelles de la terre
et dont tu as mélangé les feuillets
parce que la chronologie n’avait plus d’importance…
Les bords du filtre à café
que tu as repliés de manière appuyée
pour qu’ils puissent entrer dans la cafetière
et que le café coule encore
librement…
La languette de la boîte à biscottes
que tu as détachée
et qui est restée sur la table,
alors que deux heures plus tard,
tu partais définitivement à l’hôpital.
Ta respiration déjà si difficile
qui ridait l’eau de ta tasse…
La capsule que tu as déchirée
pour la vider de son comprimé…

Afin que la vie continue,
il faut ôter les draps où tu as cessé de dormir,
laver et repasser pour personne d’autre
le pyjama dans lequel tu as peut-être rêvé
que tu t’en allais,
replacer les feuilles du journal
devenu vieux sans la présence de ton regard,
avaler comme ses larmes le reste du café que tu as préparé,
se débarrasser de la languette de la boîte à biscottes
que tu ne videras jamais,
nettoyer les bords du verre où tes lèvres en tremblant se sont posées,
jeter la plaquette à moitié pleine de comprimés
qui ne te guériront pas.

Afin que la vie se fraie un chemin,
tendez, mon Dieu, la couverture de l’oubli,
lissez le silence
– que la mémoire de sa voix ne puisse y surgir -,
semez de la poussière sur sa trace qui subsiste
au cœur-même des objets,
effacez les empreintes de son absence.

Et lorsque j’aurai vécu ce qu’il me faut vivre,
lorsque moi-même j’aurai laissé
quelques traces suffisantes,
accordez-moi la grâce de le voir marcher,
d’un pas ample,
dans le sillon de mon souvenir,
signe qu’il vient me chercher.

Géraldine Andrée

Promenade

Voici,
sous la lampe
du silence,
les abeilles bleues
des mots
de mon poème,
ce chemin qui va

bien plus loin
que le bord
de mon cahier.
pour se poursuivre
dans ma chambre,
dans mes rêves,
dans ma vie.

Géraldine Andrée

Le chemin du retour

Je me souviens du chemin du retour quand nous sortions de l’école.

Nous prenions ensemble le bus numéro treize.

Puis, mes amies descendaient, une à une :

Cathie à l’arrêt Cristalleries,

Madeleine à l’arrêt Garenne,

Claire à l’arrêt Colbert,

Louise à l’arrêt Eglise,

Laurence à l’arrêt Anatole France.

Leur rire sonnait entre ces trois mots

« Salut ! À demain ! »

comme une averse de juin.

Et dans la nuit jaune de ma vitre, je voyais leur main me faire signe.

C’était moi qui descendais le plus tard ; moi qui allais le plus loin, jusqu’au terminus souvent enveloppé de pluie, de neige ou de brouillard.

Et j’avançais, seule, sage et fragile, parmi les lumières de la ville.

La vie, toute l’année, alla son train tranquille.

Je ne me souviens plus de l’ultime trajet du retour.

Je sais qu’il y eut, le dernier jour de printemps, fête à l’école.

Nous sortîmes ensemble en riant sous la clarté blanche de la lune.

Nous avions tellement dansé que nous avions ouvert nos cols.

Il était très tard : le bus ne passait plus.

Nous nous sommes dit au revoir sans trop y croire,

avant de monter séparément dans des voitures rouges, bleues ou noires que conduisaient de jeunes gars insolents – qui sans doute furent

nos premiers amants.

Il y eut, depuis,

tant d’alternances de jours et de nuits,

que je ne sais pas ce que Cathie, Madeleine, Claire, Louise et Laurence sont devenues.

Chacune avance – aussi loin que possible, je pense –

sur son chemin de vie.

Géraldine Andrée

Une pomme bien ronde

Une pomme bien ronde
sur sa soucoupe
Dans le soleil
un livre ouvert

Qu’importe
que le monde
gronde
et se dispute

avec lui-même
pour quelques
frontières
Lorsque je m’assois

dans la lumière
tout près
de ma pomme
et de mon livre

je sais
que je reçois
un présent
parfait

et je commence
à écrire
sur le meilleur
épisode

qui soit
Aujourd’hui

Géraldine Andrée

L’heure des feuilles

Nous nous donnons rendez-vous,
c’est promis,
à l’heure des feuilles
rousses et blondes

qui épousent
le rire de la brise,
cette danseuse
au bord du monde.

Géraldine Andrée

Sieste

Le temps
en passant
accroche
un brin
de soleil
à mes persiennes
tandis que je veille
dans mon rêve
sur un vers
qui s’apprête
à naître,
toute première
brindille
d’une longue
suite
de feuilles…

Géraldine Andrée

Mon ami reviendra

Mon ami reviendra.

Je ne sais ni la date, ni l’heure.

D’autres amis me disent qu’il reviendra aux beaux jours,

quand la mer s’étire vers la lumière,

parce que c’est dans l’azur clair

que l’on voit surgir le miracle.

Certes, mon ami connaît le sentier des menthes

qui mène jusqu’à la maison de notre enfance.

Mais je pense qu’il peut revenir en morte-saison,

au moment où la mer est la plus haute,

où le vent hurle,

déracine les plantes,

et où la nuit semble

sans aube,

car c’est dans la solitude

que sa main gantée de lune

peut se poser

sur mon épaule.

Géraldine Andrée

La nuit claire

Te souviens-tu de cette nuit claire ?
Le reflet de sa nappe d’étoiles dans la mer,
le bercement du vent dans les palmiers
tandis que tu te penches sur le mur de pierre…

Qui sait si le phare de ton âme
ne te fait pas signe
jusqu’à ce que tu le voies ?
Et là-bas – oh ! pas très loin -,

en vérité, tout au bout de ce chemin,
la musique de la fête qui s’attarde,
les lampions bleus de l’hôtel
qui brillent comme des points

sur une page sans limite…
Une fois toute ton œuvre écrite,
fixe encore
pour un instant supplémentaire

l’ampoule d’or de ton lampadaire
puis ferme les yeux…
Ne retrouves-tu pas
derrière tes paupières

la mémoire infinie
de la nuit claire ?

Géraldine Andrée

Sans titre

Comme je ne peux avoir foi en l’avenir
je place mon espoir
dans le premier mot présent
sur la page

et qui contient
tout l’instant
sous la lampe
de ce soir

Géraldine Andrée

Photo de Juan Pablo Serrano Arenas

Après la nuit

Alors, il se rhabille après leur nuit commune.

Il lui dit qu’il la rappellera.

Mais quand ? Elle ne sait pas.

Il lui semble que c’est la dernière fois

qu’elle voit

briller sa chaînette d’or

sur sa peau brune.

Déjà, il s’éloigne dans le couloir.

Déjà, la porte

se referme.

La réalité du corps

de l’autre

contre soi

n’est pas une garantie

d’éternité.


Dehors, le port

se réveille.

Elle entend le roulis

des cargos,

la sirène

d’un paquebot

qui longe

la côte,

les éclats

de la criée

sur la jetée.

Elle est tout au bord

du monde.

Elle flotte

sur sa mémoire.

Il suffirait qu’elle se rendorme

pour oublier

ce serrement de cœur

qui ressemble

à de la peine.

Mais elle demeure,

les yeux ouverts,

à fixer sur le plafond

deux ombres

que le soleil

projette

à travers

les persiennes

sans qu’elle puisse savoir

d’où elles viennent,

et qui se séparent,

se retrouvent,

se confondent

dans toutes sortes

de possibles

chorégraphiques,

mystérieuse

danse

sans musique.

Géraldine Andrée

Chaque matin

Chaque matin, avant de détacher la chaînette de mes volets, j’ouvre la fenêtre de mon cahier et j’observe le paysage de mes pensées – remous de sable ou taie d’eau limpide ? C’est à moi de le définir.

Chaque matin, avant de répondre à un quelconque appel ou message, je me relie au fil de mon âme qui me mène jusqu’à la toute première note, source du silence qui précède le monde.

Chaque matin, avant de sortir et de franchir le pont de la ville pour rejoindre l’autre rive, je me promène dans l’aube de la page.

Et la rive de la marge se confond avec le blanc de l’infini.

Chaque matin, j’écris
avant de vivre.

Géraldine Andrée

L’hôtel de la baie

Il brille dans la nuit,
de toutes ses lettres dorées,
L’hôtel de la baie.
Je décline mon nom à la réception
et pour le prouver,
je commence à sortir de ma poche,
ma carte d’identité,
mais la tenancière aux cheveux blonds
me dit :
-Pas la peine ! Puisque vous avez fait une réservation
et que vous avez déjà payé en ligne,
on vous connaît !
Elle me remet une clé argentée
qui égrène ses notes
dans mes mains.
La chambre est au dixième étage,
« presque à la hauteur des nuages »
me chuchote
mon esprit
dans une sorte
de songe éveillé.
L’ascenseur s’élève
dans un long silence
et c’est comme si je montais
vers un rêve.
Je dépose mes bagages
sur la moquette aux flocons de mousse,
et je vois la flamme rousse
d’un bouquet de roses
qui veillera sur mon sommeil,
ainsi que des pommes vermeilles
dans une coupelle.
À la tête de mon lit,
est accrochée une carte
des constellations.
Une porte-fenêtre
s’ouvre sur le souffle
de l’océan bien noir,
ce soir.
Le dîner m’attend au rez-de-chaussée.
Je revêts ma robe aux reflets de moire
et au moment d’apparaître
dans la vaste salle
éclairée par un candélabre
à cinquante étoiles,
je retrouve autour de la table
tous mes amis et parents
feus
qui m’accueillent
avec le sourire
dans les yeux.
Il y a là
Berthe, Claire, Joséphine, Esther, Guy, Claude, Maria.
Je ne sais lequel d’entre eux
me sert du vin doux
et me dit :
-C’est bon pour l’âme !
Tout ce que je sais,
c’est que les lueurs
du phare de la baie
clignotent
entre chaque mot
de retrouvailles :
-Eh bien ! Nous voici réunis
pour une nuit d’éternité !
Certes, aujourd’hui, il est trop tard
mais demain matin,
le temps sera si bleu
que nous pourrons nous promener
ensemble
au bord de la jetée.

Géraldine Andrée

La bibliothèque municipale

Ce que je regrette le plus, c’est la bibliothèque municipale,
les vieux livres épuisés que l’on ne trouve nulle part ailleurs, dont la reliure toute piquetée de taches de rousseur s’effeuille en exhalant l’odeur des chemins d’automne,
ces murmures, ces bruissements de pages pendant qu’il me semble que j’avance dans de l’ouate,
ces étagères de vies rêvées ou vécues.

Dans mon souvenir, il me suffit de tendre la main assez haut
pour rencontrer un personnage qui me ressemble.
Retrouverai-je un jour ce silence vivant entre les mots ?
Je ne sais.

Peut-être retournerai-je à la bibliothèque municipale dans une autre vie,
et peut-être me réincarnerai-je uniquement pour me rendre à la bibliothèque municipale,
le sac en bandoulière,
le col un peu ouvert
par une tiède après-midi de septembre,
tandis que la lumière d’ambre sur le banc d’un jardin quelconque attendra patiemment d’entourer les titres des histoires que j’aurai choisies.

Je n’aurai alors plus souvenance
que dans une vie précédente,
il m’était interdit de me rendre à la bibliothèque municipale.

Peut-être éprouverai-je tout juste un pincement au cœur
quand j’en franchirai le seuil,
un pincement vite oublié
pour un livre qui m’accueillera
comme une corolle.

Géraldine Andrée

Photo de Element5 Digital

Hôtel Playa

Merci pour cette chambre.
C’était la seule qu’il vous restait.
Mais elle me convient tout à fait.
Le bouquet de roses
soigneusement choisi
rassemble les pétales
de la lumière
autour de lui.

Dans ce petit carnet blanc,
je noterai demain
tout ce qui se prépare
à naître,
y compris le matin
le plus lointain.

L’important
est que ma pensée
fasse apparaître
avant l’aurore
le bras de mer
qui mène
à l’éternité.

Merci aussi pour le miroir
dans lequel je reconnais
mon regard
de petite fille
que j’avais perdu
en cours de route.

J’ai posé
sur la table de chevet
l’épingle à nourrice
de mon col
et je laisse ma robe
ouverte sur mon cœur
pendant que par la fenêtre
les feuilles du figuier
offrent au vent
leurs reflets roux.

Je peux dîner
tard
sous les étoiles
et le temps
désormais
se compte
en lueurs,
me dites-vous ?

Alors,
merci pour cette chambre prête
– la seule qu’il vous reste –
tout au Sud de ma vie…

Géraldine Andrée

La phrase du jardin

Du long poème
du matin
que le jardin
a rendu lisible
aux yeux
de mon âme,

je retiens
cette phrase
de lumière
ponctuée
de scintillements
bleus

et qui traverse
au pays
de ma mémoire
les lignes
obliques
des branches

du frêne
pour danser
sur la bordure
blanche
d’une autre feuille
de ciel.

Géraldine Andrée

Le retour

Je rentre dans le poème
comme dans la maison natale
L’écho de mes pas
résonne

dans le couloir
de sa musique
que je garde
en mémoire

jusqu’à la table
familiale
où luit la corolle
étale et blanche

de la nappe
des dimanches
Il suffit
que je prononce

le mot
« Astre »
pour qu’il devienne
une lampe

qui fasse passer
l’ombre
d’un ancêtre feu
devant mes yeux

et que l’armoire
merveilleuse
où je cachais mes rêves
s’ouvre et s’éclaire

Dans ce poème
j’oublie
tous les voyages
aléatoires

de la vie
les chemins épineux
la boue des flaques
la pluie qui me glace

Me voici revenue
au Pays
et lorsque je franchis
le seuil

de la chambre
de l’ancienne
enfance
le poème

dans un bruit
de feuille
détachée
de mon soulier

réveille
ma voix de petite fille
qui me dit
Tu es rentrée

au cœur
de toi-même

Géraldine Andrée

Viens ! Rentrons à la maison !

Viens ! Rentrons à la maison !
Tu retrouveras comme tu les as laissés
tes aiguilles, ton dé
et ce morceau de tissu
où ton fil s’est interrompu.

Sur la patère,
tu accrocheras ta veste
d’hiver
comme lorsque tu revenais
des courses.

Le panier d’osier
est vide
depuis longtemps
mais nous le remplirons
demain

– c’est promis –
de pommes rousses,
de patates douces,
de pamplemousses,
de bottes de persil.

Avec le chauffage
que je mettrai en route,
l’eau traversera
les colonnes
du silence,

tel le sang
qui bourdonne,
et une fois l’horloge
remontée,
sois sûre

que le cœur
de ta chambre
recommencera
à battre
comme avant.

Les lampes
auront gardé
leur halo
qui couronnera
d’or

ce soir
où nous serons ensemble,
l’une en face
de l’autre
à la table de bois.

Il suffira
que tu laisses
la porte
entrouverte
pour que se faufile

à pas de chat
le souvenir
de ton mari
et qu’une ombre
s’allonge

dans le couloir.
Viens !
Rentrons maintenant
dans la maison
de ma mémoire !

Géraldine Andrée

La poésie du Jour

Tu passes tout le jour
à écrire une poésie
à trouver le bon rythme
la belle rime
la métaphore saisissante
et tu mets tellement d’ardeur
dans ta quête
que tu oublies

qu’avec le balancement du vent
les notes des mésanges
les noces entre la lumière
et l’herbe
le bleu vif du chemin
qui avance dans le jardin
ce jour est en lui-même
un poème

Géraldine Andrée

Photo de Yaroslav Shuraev

Accueil

Je rêve
que la sonnette tinte
dans l’ancienne maison

Les pas accourent
sur la marelle
du carrelage de faïence

Une voix crie
joyeusement
J’arrive

Et la compote
de reines-claudes
enveloppe

le couloir
de sa chaude
odeur

La sonnette tinte
dans la maison de l’enfance
qui n’est plus depuis longtemps

Et au retour de mon songe
dans le triste matin blanc
elle résonne encore

dans toute
ma mémoire

Géraldine Andrée

Les roses de l’Univers

Voici
en guise de merci
à l’Univers
quelques roses rouges
dont chaque corolle
est un univers
pour mes yeux
Et je suis riche
d’un multivers

de roses
si proche
de mon regard
qu’il suffit
que je me penche
sur ce singulier
bouquet
pour que mon âme
s’y pose

Géraldine Andrée

Photo de Secret Garden

Gratitude

Je remercie la Vie
de me faire aimer la Poésie
Je remercie le poème
d’être une lampe au cœur de la nuit
un pas qui laisse une trace
sur le chemin de chaque jour
et de me rendre
aussi légère qu’une feuille
quand je le récite
comme si j’étais restée
cette enfant de jadis
Je remercie la Poésie
d’ouvrir en grand
sa fenêtre
sur mon âme
quel que soit le temps
et ainsi
de me faire aimer la Vie

Géraldine Andrée

Garder l’après-midi

Je n’emporterai pas cet après-midi au-delà de cette vie

Alors je veux garder à l’esprit
les ombres
vertes
qui se mêlent
à l’herbe
dans un rayon de soleil

le silence
ce frêle insecte
qui se promène
de poème
en poème
avant d’ouvrir ses ailes

la nappe blanche
où se pose
à ton retour
la corbeille
de la fraîche
cueillette

ce rire
qui s’envole
de la corolle
de nos lèvres
mi-closes
vers un autre mot

Je veux jouir
de tout ce qui vibre
de tout ce qui bruit
avant que la nuit
n’efface
les contours

des êtres
et des choses
qui ont existé
avec la puissante
certitude
de leur éternité

Je n’emporterai pas cet après-midi dans la terre
Alors je veux suivre
jusqu’au bout
jusqu’au dernier point
de lumière
son sentier roux

Géraldine Andrée

Photo de Anastasia Shuraeva

Un jour, il faut partir

Un jour, il faut partir,
quitter le miroir de l’enfance,
le jardin aux éclats de rire
qui dansent,

la maison de Beaujour,
la chambre aux volets ouverts
sur le beau ciel
d’un matin de dimanche

pour s’en aller par les chemins
bordés de chardons bruns,
d’orties menaçantes,
et dont il faut enjamber

les sombres ornières,
les flaques de pluie
en se demandant
si c’est encore loin…

Il se fait si tard
et le soir de givre
tombe
dans le regard !

Mais un jour,
on arrive
ou plutôt,
on s’en revient…

On retrouve
son visage
d’enfant
dans le miroir,

le jardin
dont les mille fleurs
ne se fanent pas,
le couloir

de la mémoire
où s’approche
le pas alerte
de l’ami

et les volets
de la maison claire
s’ouvrent
sur le ciel

d’un éternel
dimanche.
Un jour, on s’aperçoit
qu’il faut mourir

pour vivre.

Géraldine Andrée

Le service à thé

J’ai retrouvé dans le buffet
l’ancien service à thé,
les tasses de porcelaine
où sont dessinées

au trait fin
des barques voguant
vers un bleu lointain.
Et je me souviens

des longs après-midi
de dimanche
quand le jour tombait
dans le reflet d’ambre

du thé
qu’éclairait
un léger nuage
de lait.

Je dispose
les tasses
sur la table
comme si j’attendais

les absents,
comme si les visages
des défunts
se ravivaient

et remontaient
le cours
des âges.
Si je servais

du thé
dans les tasses
de porcelaine
bleutée,

j’y verrais,
c’est certain,
le même reflet
d’un jour de dimanche.

Mais je ne peux
retrouver
les bagues d’or,
la fumée grise

et les mots
qui voletaient
jusqu’à l’adieu,
jusqu’à ce que l’on se dise

À la semaine prochaine !
Tout le temps a été versé.
Les invités
sont partis

pour l’autre rive
et il ne reste plus
que les barques
voguant,

immobiles,
sur la porcelaine
d’un service à thé
oublié

pendant de longues
années
dans l’ombre
d’un buffet.

Alors,
je remplis
le temps présent
de ce poème.

Géraldine Andrée

Le feu de joie

Quand je ferme
les yeux,
je revois
ce feu
aux reflets bleus
que tu allumas
jadis
dans le jardin
et dans lequel
tu jettes
pour l’éternité
des feuilles mortes,
des branches sèches,
des tiges brunes
et il me semble
que c’est toute
ma mémoire
qui flamboie
dans le soir.
Alors,
pour que ce souvenir
de toi
jamais ne s’éteigne,
j’écris,
malgré ma peine,
ce poème
pour qu’il devienne
en mémoire
de cette nuit
de novembre
où tu t’es évanoui
comme une flamme
un feu de joie.

Géraldine Andrée

Le souvenir

Il me suffit
de me souvenir
de l’ancien
été

pour que les branches
du vieux pommier
depuis longtemps
déraciné

se rencontrent
sous mon souffle
Il me suffit
de me dire

au sujet
du jardin
qui n’est plus
Tu te souviens

pour que j’écrive
un poème
qui devient
ce jardin

Géraldine Andrée

Les présents à la manière d’Apollinaire

Il y a des petits ponts épatants
Il y a mon cœur qui bat pour toi
Il y a une femme triste sur la route
Il y a un beau petit cottage dans un jardin
Il y a six soldats qui s’amusent comme des fous
Il y a mes yeux qui cherchent ton image
Il y a un petit bois charmant sur la colline
Et un vieux territorial pisse quand nous passons
Il y a un poète qui rêve au ptit Lou
Il y a une batterie dans une forêt
Il y a un berger qui paît ses moutons
Il y a ma vie qui t’appartient
Il y a mon porte-plume réservoir qui court qui court
Il y a un rideau de peupliers délicat délicat
Il y a toute ma vie passée qui est bien passée
Il y a des rues étroites à Menton où nous nous sommes aimés
Il y a une petite fille de Sospel qui fouette ses camarades
Il y a mon fouet de conducteur dans mon sac à avoine
Il y a des wagons belges sur la voie
Il y a mon amour
Il y a toute la vie
Je t’adore

Apollinaire
Poèmes à Lou

Il y a le bruissement des feuilles foulées sous mon pas et c’est comme si je tournais les pages d’un livre
Il y a la lampe du soir toujours fidèle
Il y a la maison de mon enfance qui murmure dans ma mémoire
Il y a le reflet de l’aube dans mon thé
Il y a la dernière note de la symphonie qui tinte encore dans le silence
Il y a la pluie qui bat les vitres
Il y a mon cœur qui s’absente pour retrouver un autre temps
Il y a le souffle du fleuve au milieu des lumières de la ville
Il y a le sourire d’un inconnu rencontré
Il y a la cloche qui annonce la matinée d’un long dimanche
Il y a ta voix qui me parle de l’autre côté où tu es désormais
Il y a l’album-photo rouge de la famille ouvert comme une fleur en plein octobre
Il y a nos deux ombres mêlées et que nous avons laissées comme deux manteaux l’un au-dessus de l’autre dans la chambre 30
Il y a les veines bleues de ma main qui grossissent pendant que j’écris
Il y a le train qui glisse dans la nuit complète non loin de Novéant-sur-Moselle et il me semble que nous flottons dans l’espace
Il y a les pots de miel au cœur du cellier là-bas ainsi que les confitures dorées d’une arrière-saison
Il y a une petite fille qui se console d’un sac de billes blottie entre deux souvenirs
Il y a ce sentier de papier qu’est le poème et qui m’emmène vers tous les bonheurs perdus
Il y a la goutte d’encre qui perlera toujours au bout de ma plume jusqu’au point ultime
Et il y a la vie qui revient
mon amie
toute la vie à écrire

Géraldine Andrée
Poévie

Les dernières prunes

Il reste
quelques prunes
de l’ancien été
dans le panier d’osier

Leur éclat
demeure
vif
malgré des taches

rousses
et brunes
qui grandissent
jour

après jour
Vite
les manger
avant que

leur cœur
ne soit rongé
par des points
gris

Mais les laisser
un instant
encore
en bouche

pour savourer
le souvenir
des herbes
folles

des ailes
et des rires
de l’ancien
été

L’heure
est venue
de vider
le panier d’osier

Géraldine Andrée

Retrouvailles

Le jardin n’a pas changé,
après tant d’années.
Les feuilles éclatent
de rire et d’or
en jouant
avec le vent.
Les marrons craquent
sous mon soulier
comme si je faisais encore
des pas d’enfant.
La lumière bleue
d’une mésange
éblouit mes yeux,
le temps
que je me laisse
surprendre
par un souvenir :
« Ici,
entre ces deux
trèfles,
a roulé ma bille
de couleurs. »
Et comme jadis,
les gouttes
de la fontaine
sur la pierre
grise
de la vasque
s’effacent
au soleil
mais je les garde
dans ma mémoire
pour qu’elles me constellent
jusqu’à ma prochaine
visite.

Géraldine Andrée

Orsay

Au bout du chemin
qui tremble
dans le soleil,
apparaît
la jeune fille
à l’ombrelle
blanche
dont il me semble
qu’elle m’appelle.

Et je crois
que s’avance
là-bas,
entre les branches,
le point
de couleur
d’une aile
qui descend
ensuite
parmi les fleurs.

Et si je me lançais
à sa poursuite ?
Si j’oubliais
les lampes
du musée
d’Orsay,
la pluie
de novembre
qui m’attend
sur la route
du retour ?

J’entends
que sonne
dans ce clair
matin
de dimanche
la clochette
du portail
qui étoile
de notes
la toile.

Alors,
j’entre
dans le jardin,
telle
une ombre
légère
qui accompagne
la lumière.

Je prends
le chemin
à rebours.
Je salue
de face
la jeune fille
à l’ombrelle
et je m’éloigne,
je disparais
comme une aile
dans l’encre
du ciel.

Maintenant
que plus personne
ne parvient,
ce soir,
à me voir,
j’existe.

Géraldine Andrée


Tu vois ce petit sentier ?

Tu vois ce petit sentier
qui t’est offert
dans la lumière
de septembre ?

Et si tu te décidais
à le prendre,
juste pour quelques pas,
quelques pétales de temps ?

Qui sait
s’il n’y a pas une fleur particulière,
une pierre un peu étrange,
un oiseau aux ailes d’ange,

un papillon espiègle,
des branches scintillantes
ou une abeille primesautière
qui t’attendent ?

Peut-être que tu ne trouveras
rien de tout cela,
mais qu’au moment
où le sentier te décevra,

tu rencontreras
ton étoile de terre
qui te mènera enfin
à ton propre chemin…

Géraldine Andrée

Qui le saura ?

-Qui le saura ?
-Mais le vent qui le dira aux feuilles qui, elles, le répèteront aux branches voisines
qui, en se faisant signe,
laisseront tomber le secret sur le chemin
et tout le grand jardin,
dans ses moindres recoins, le saura !
-Que t’importe ! Un jardin plus grand encore
aux mille recoins
a connaissance de la vérité :
ton cœur.

Géraldine Andrée

Les bruits du jardin

Pour garder la mémoire du jardin,
je pourrais en écrire
tous les bruits :
l’herbe crépite
à mon passage ;
les feuilles
respirent
à chaque seconde
et leur souffle
emporte
plus loin,
au large
du monde,
le chuchotement
des corolles
qui se touchent ;
les lueurs
bourdonnent
et s’accrochent
dans leur vol
au silence
du soir
qui flamboie.
Mais pour écrire en mémoire
du jardin,
je compose,
ici et maintenant,
un poème
qui prend la forme
de son éternel
ruissellement
dans le jour
de ma page.

Géraldine Andrée

Fin août

Fin août
Le temps laisse
sa traîne de soleil
sur la chaise

Je peux bien
porter encore
une mirabelle
à ma bouche

Géraldine Andrée

Photo de Anouk Doe

Le cahier du jardin

Redevenir cette fillette
qui compose un poème
lisible pour elle seule
avec des brindilles rousses,
quelques cailloux,
deux ou trois pépins
de raisin déjà mûr,
des herbes brûlées
par le soleil,
des queues de haricots,
des feuilles de frêne
un peu fripées
que lui offre un sentier
et l’achever
en posant,
en guise de point,
un grain de terre blanc.

Redevenir cette enfant
qui fait d’un coin de jardin
une page
pour son message
dédié au bec des merles,
aux aiguilles de la pluie,
aux ongles du vent,
au pas distrait
du promeneur.
Composer
avec insouciance
un poème
tout en sachant
qu’il sera bientôt
effacé,
pour le simple plaisir
d’être agenouillée,
là,
devant son œuvre
et se dire :

Demain
ce sentier
sera le signet
qui me guidera
vers une autre page
neuve.

Géraldine Andrée