Je me souviens des cabines téléphoniques de ma jeunesse,
surtout de la cabine de mes années d’étudiante,
juste devant le foyer de jeunes filles.
J’achetais une carte à vingt unités pour la semaine,
et je parlais vite,
afin que le flot des mots
le plus large
possible
s’écoule
en coûtant
le moindre centime.
Je téléphonais en rentrant des cours,
tandis que l’ombre du crépuscule
enveloppait le combiné, le vitrage, mon visage.
J’ai connu la cabine fouettée par la pluie, le vent,
étoilée de flocons de neige
ou caressée par un frêle rayon de printemps.
Il y a eu au bout du fil
la voix de ma mère, celle d’une lointaine amie et de mon chéri
qui me parlait depuis Plymouth
– j’approchais ma bouche
très près du combiné
comme si je m’apprêtais à l’embrasser -,
et aussi, celle revêche,
de la directrice de la section départementale
de la faculté de Lettres
qui m’a tancée, un soir d’octobre :
« Mademoiselle, vous ne savez pas lire un numéro de sécurité sociale. Recommencez si vous voulez que je valide votre inscription ! »
Le fil a transporté à travers les distances
des nouvelles de mes réussites, de mes échecs, de mes états d’âme.
Il était risqué de téléphoner tard et longtemps.
Un soir, une jeune fille s’est fait agresser après avoir reçu la nouvelle
du mariage de sa sœur.
Une autre fois, un poing a frappé la porte métallique,
faisant violemment tressauter mon cœur dans ma poitrine :
« Bon, c’est bientôt fini, ton bavardage ?
Je vais te couper la chique ! »
La cabine téléphonique devant le foyer de jeunes filles
n’existe plus depuis longtemps,
remplacée par l’ère des téléphones Android.
Mais, le saviez-vous ?
J’ai une cabine téléphonique chez moi,
au centre de ma chambre,
une cabine où ma conversation n’est jamais interrompue,
une cabine où je peux téléphoner à tout instant du jour et de la nuit,
une cabine éclairée par ma lampe d’Aladin,
une cabine entourée de vitres opaques et blanches,
une cabine où personne ne me voit en transparence.
J’entends une voix de l’autre côté,
qui est un peu la mienne
et celle de ma mère,
et qui mêle à ses inflexions tendres
des conseils pour la suite de ma vie :
« Continue ainsi !
Tu es sur le bon chemin !
J’ai lu tes derniers poèmes.
Ils sont touchants.
Surtout, ne cesse jamais d’écrire.
Mais repose-toi aussi.
Fais de beaux rêves.
Mange des fruits, des légumes.
Écoute ta musique intérieure.
Bois ton thé en regardant la lune.
Danse sur la note
de chacun de tes désirs
Et ne te fais pas de souci.
Seul existe Aujourd’hui.
Veille à avoir toujours chaud à l’âme.
Pour cela, privilégie
une vie simple et calme. »
Je balbutie :
« Oui…
Oui… Bien sûr.
Tu as raison.
Je vais faire attention
à la bonté de mes intentions.
Et toi, qu’est-ce que tu deviens ?
– J’ai dessiné le patron
de ma future robe en fleur.
Tu verras comme elle me sied bien.
Puisque nous avons la même taille,
elle t’ira bien, à toi aussi ! »
Il est impossible
que le lien entre nous
soit coupé
car au bout du fil de mon encre,
tremble la plume de cette voix
– oiseau qui s’est posé tout en haut
du mot
Communication
et qui ne repartira pas de sitôt.
Alors, je laisse cette cabine singulière
qu’est mon cahier
ouverte
à l’éternel passage
de mes pensées.
Je le peux
car personne ne risque de prendre ma place,
sinon cette jeune fille triste
qui rôde parfois
en attente du même appel
et qui me ressemble.
Je sors pour continuer ma vie
en disant
à la voix
qui parle
quelque part,
de l’autre côté
de moi :
« Je reviens.
Je suis là.
Ne raccroche pas.
À tout à l’heure !
– Mais bien sûr,
Prends ton temps,
mon cœur !
Je t’attends ! »
Géraldine Andrée
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